Nouvelles révélations dans l'affaire Milady : critique policière d'une critique presque policière...

4 - Milady

 

 

            Il y a quelques semaines, Intercripol a appris avec enthousiasme la parution de la première bande dessinée consciemment inspirée de la critique policière : Milady ou le mystère des mousquetaires (éd. Futuropolis, 2019).

 

 

        

    Il s’agit pour Sylvain Venayre, qui en a conçu le scénario, de révéler le message caché dans Les Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas (1844) : Milady en est la véritable héroïne, qu’une narration calomniatrice et hautement machiste s’attache à vilipender. L’auteur se propose donc de rétablir la vérité en nous livrant l’histoire du point de vue de la jeune femme – servi merveilleusement dans son entreprise par les dessins, à l’esthétique sépia, de Frédéric Bihel.

            Le projet de Sylvain Venayre se distingue pourtant des libertés fréquentes dans le genre de la contre-fiction[1]: sa version veille à demeurer strictement compatible avec la lettre du texte de Dumas, et ne s’autorise à créer des scènes alternatives que dans les blancs ménagés par la narration. Les dernières pages du recueil proposent d’ailleurs un examen comparatif précis et fort pédagogique des passages du roman original avec l’histoire que l’on vient de lire, et détaille l’interprétation qu’on peut faire des pages de Dumas pour permettre la bifurcation choisie par le nouveau récit.

 

            La justification initiale de sa réécriture, Sylvain Venayre la trouve, ainsi, de façon remarquablement convaincante, dans la préface des Trois Mousquetaires. Dumas y explique, en effet, que le texte qu’il offre au lecteur est un manuscrit qu’il a débusqué dans les tréfonds de la Bibliothèque Nationale – les mémoires d’un certain Comte de La Fère. Or, nous l’apprendrons au cours du roman, le Comte de La Fère est l’un des protagonistes du roman : Athos. Ce paratexte, si on le prend au sérieux, change totalement le statut de l’énonciation, et nous invite à relire Les Trois Mousquetaires, non pas comme une relation objective, en focalisation zéro, mais comme une narration potentiellement manipulatrice, autobiographie ou autofiction écrite par un des acteurs centraux de l’intrigue, et masquée en récit à la troisième personne.

 

A savoir, le récit d'un personnage qui, de fait, a tout intérêt à présenter son rôle dans l’histoire sous son meilleur jour, et à diaboliser son ennemie, épouse qu’il a abandonnée autrefois, après l’avoir pendue et laissée pour morte. Éclairé sous ce jour nouveau, bien des éléments de l’intrigue peuvent être relus au crédit de la jeune femme, qui pourrait bien ne pas être aussi coupable que le Comte de la Fère semble l’affirmer. Milady dresse un portrait en majesté de son héroïne. Forte et déterminée, exceptionnelle par son ingéniosité stratégique et son charisme, féministe avant l’heure, qui, comme une autre héroïne sulfureuse de la Littérature, la Marquise de Merteuil, utilise les seules armes que la société lui laisse pour exercer sa formidable intelligence : la ruse et la dissimulation.

 

Milady est strictement compatible avec la lettre du texte de Dumas, ai-je dit à dessein ; car, afin de mener jusqu’au bout son entreprise de réhabilitation du personnage, Sylvain Venayre décide de ne pas tenir compte des chapitres LX à LXVI– dont il est avéré par la critique qu’ils sont de la main exclusive d’Auguste Maquet, collaborateur de l’ombre du romancier. Il peut, ainsi, sauver son héroïne de l’exécution sinistre qui y est racontée, spectaculaire et traumatisante aussi bien pour les lecteurs que les personnages[2] ; et envisager pour elle un bel avenir, riche en rocambolesques aventures, en tant que super-espionne au service de Richelieu. On lui accordera que c’est là une perspective beaucoup plus réjouissante que de se faire couper la tête, sous un clair de lune blafard, par un bourreau patibulaire, au terme d’un jugement solennel, mais foncièrement irrégulier et pour le moins expéditif, dans un bois humide des régions hostiles des Hauts de France (je sais de quoi je parle, j’ai grandi à proximité d’Armentières). C’est là une entorse de taille, néanmoins, à la méthodologie de la critique policière, qui s’interdit toute modification et tout caviardage de l’œuvre ; et une liberté qui ne manquera pas de faire bondir la ligne dure de notre obédience – Intercripol ne manque pas de psychorigides dans ses rangs.

 

            On pourrait donc considérer Milady ou le mystère des mousquetaires comme un hybride entre plusieurs lignes de la critique bayardienne : la critique policière, d’une part ; la critique d’amélioration, d’autre part[3], de par sa décision de corriger la cruauté de Dumas vis-à-vis de sa belle protagoniste. On pourrait également rapprocher la démarche de Sylvain Venayre d’un autre opus de notre prolifique président d’honneur : Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ? (2015). Sylvain Venayre est le chevalier blanc qui intervient dans la fiction pour voler au secours de Milady, tout comme Pierre Bayard s’était précipité sous la Terreur, en son temps, pour ravir à l’échafaud la séduisante royaliste du Chevalier de Maison-Rouge, également composé par le tandem Dumas-Maquet. à ceci près que Sylvain Venayre reste dans la position d’auteur surplombant l’intrigue, là où Pierre Bayard s’était mis directement en scène comme personnage, se projetant physiquement, à la faveur d’une métalepse, dans le rôle du protagoniste. Voilà d’ailleurs un bon moment que, personnellement, je me demande comment Pierre Bayard s’est débarrassé du héros initial, Maurice Lindey, pour mener l’intrigue à sa place ; mais ceci est une autre histoire.

             

            Matriochca ne peut qu’être sensible à l’idéal de Justice qui anime l’auteur de Milady, mais craint que sa généreuse nature et son amour pour l’héroïne ne l’aient amené à se cacher la triste vérité en l’innocentant, cette fois, un peu trop. En vertu de ma double compétence de critique conspirationniste et de spécialiste de Richelieu, je me propose donc de reprendre sa contre-enquête là où elle s’est arrêtée, aux portes du chapitre LX, en passant au peigne fin l’épisode qu’il a d’emblée écarté, afin de, pleinement, rendre compte de l'affaire (c'est bon de rire parfois), et d'élucider ce qui s’est réellement tramé à la fin des Trois Mousquetaires. Au risque de dévoiler une manipulation plus cynique que celle qu’en propose MiladyLire la suite de l'enquête de Caroline Julliot...      

 

Les révélations de notre grande enquêtrice n'ont pas manqué de faire réagir Charles-Olivier Stiker-Metral, spécialiste de la littérature du XVIIe siècle, qui a, à son tour, décidé de réhabiliter (une nouvelle fois) la mémoire d'Athos - son personnage préféré du roman, comme il se doit. Et, au passage, révéler qui est le véritable auteur du Vicomte de Bragelonne...

 

                La récente contre-enquête sur la mort de Milady menée par Caroline Julliot soulève un point qui ne peut manquer d’alerter le spécialiste des écrits d’Ancien Régime que je suis : le récit connu sous le titre Les Trois mousquetaires et publié par Alexandre Dumas n’est autre chose que les Mémoires d’un des personnages, le Comte de La Fère, plus connu sous son nom de guerre d’Athos. L’usage de la troisième personne, pour être rare, n’est pas sans exemple, et non des moindres, puisque c’est, par exemple, le choix que fait La Rochefoucauld dans les livres III à VI de ses Mémoires. Les lignes qui suivent se proposent de lire la trilogie (ou comme on le verra plus loin la pseudo trilogie) comme ce qu’elle est réellement, à savoir des écrits relevant de cet ensemble disparate nommé « Mémoires » par les historiens et les littéraires, en mobilisant les outils spécifiques forgés par les spécialistes. C’est donc l’Histoire sociale et culturelle des pratiques d’écriture nobiliaire du tournant du siècle qui peut seule nous éclairer. Lire la suite de l'enquête de Charles-Olivier Stiker-Metral...

 

 

Des enquêtes d'une grande rigueur scientifique, se répondant point par point dans un dialogue de sourds de haute tenue - où chacun cherche la solution depuis son lieu d'expertise propre. L'une, persuadée que la vérité d'un texte signé Dumas ne peut être que romantique, et se lover dans le mensonge romanesque du feuilletonnesque ; l'autre, puisant sa lecture dans les règles du genre même auquel il doit appartenir : les Mémoires au XVIIe siècle.

 

Et vous, quelle hypothèse préférez-vous ?...

 

 

 

Par Caroline Julliot/Charles-Olivier Stiker-Metral/Sylvain Venayre

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