Meurtre de Milady : Les confessions du Comte de la Fere

 

 

La récente contre-enquête sur la mort de Milady menée par Caroline Julliot soulève un point qui ne peut manquer d’alerter le spécialiste des écrits d’Ancien Régime que je suis : le récit connu sous le titre Les Trois mousquetaires et publié par Alexandre Dumas n’est autre chose que les Mémoires d’un des personnages, le Comte de La Fère, plus connu sous son nom de guerre d’Athos. L’usage de la troisième personne, pour être rare, n’est pas sans exemple, et non des moindres, puisque c’est, par exemple, le choix que fait La Rochefoucauld dans les livres III à VI de ses Mémoires. Les lignes qui suivent se proposent de lire la trilogie (ou comme on le verra plus loin la pseudo trilogie) comme ce qu’elle est réellement, à savoir des écrits relevant de cet ensemble disparate nommé « Mémoires » par les historiens et les littéraires, en mobilisant les outils spécifiques forgés par les spécialistes. C’est donc l’Histoire sociale et culturelle des pratiques d’écriture nobiliaire du tournant du siècle qui peut seule nous éclairer.

 

Reprenons ce que nous dit le paratexte à propos des Mémoires du Comte de La Fère : le manuscrit comporte deux parties, qui vraisemblablement, correspondent aux deux textes connus comme Les trois mousquetaires et Vingt ans après – je les désignerai désormais sous leur véritable appellation.

 

Je ne donnerai pas ici tous les arguments pour montrer que la deuxième partie est rédigée dans le courant des années 1650, sans doute au tournant de la décennie. L’intention de ces Mémoires et de leur mise en circulation manuscrite est double : il s’agit d’une apologie politique personnelle de La Fère pour expliquer sa défection et son absence lors de certains grands événements de la Fronde, mais aussi de favoriser la carrière du jeune Bragelonne, en révélant le secret de sa naissance et en l’héroïsant. Cet écrit a suscité au moins deux réponses célèbres de certains de leurs protagonistes, puisqu’on sait que les Mémoires d’Ancien Régime fonctionnent souvent de manière polémique : les Mémoires de La Rochefoucauld et ceux de l’ex-coadjudteur, devenu Cardinal de Retz, assez mal traité par La Fère.

 

La rédaction de la première partie des Mémoires est pour sa part beaucoup plus tardive[1], comme le montre le chapitre intitulé « La thèse d’Aramis », qui ne peut être que postérieur à la campagne des Provinciales. Le comte s’y laisse emporter par une intention polémique imitée de Pascal telle qu’elle lui fait commettre une de ses rares erreurs historiques : le jésuite évoque l’Augustinus de Jansénius, paru en 1640, dans une scène supposée se passer en 1627 ! La rédaction de cette première partie date donc des dernières années de la vie du Comte, soit les années 1660-1661.

Qui est La Fère à ce moment là ? Ce que l’on sait des dernières semaines du Comte nous le montre devenu particulièrement dévot. Une telle conversion des grands seigneurs n’est pas rare à l’époque. Quelle que soit leur motivation psychologique, elle correspond à une réalité sociologique qui affecte nombre d’anciens frondeurs. Mais cette dévotion se traduit déjà dans la grande confrontation entre La Fère et Louis XIV, où se manifeste la trace de ce que l’on appelait alors une conversion : « Vous êtes devenu notre ennemi, sire, et nous n’avons plus affaire qu’à Dieu, notre seul maître » (Vicomte de Bragelonne, chapitre CXCVII, « Roi et noblesse »).

 

Cette entrevue fait suite à une ellipse sur le personnage d’Athos, avouée par le narrateur au début du chapitre suivant (« Sans doute nos lecteurs se sont demandés comment Athos s’était si bien trouvé chez le roi, lui dont ils n’avaient point entendu parler depuis longtemps »). Au vu de la teneur des paroles d’Athos, on ne peut que soupçonner la vérité : certain d’avoir accompli son devoir de père, il s’était retiré à Port-Royal des Champs, et placé sous la direction de M. de Sacy. Le chapitre « La thèse d’Aramis » montre la proximité de La Fère avec les grandes figures de Port-Royal et sa familiarité avec les textes de Pascal.

 

C’est à la demande de Sacy qu’il rédige la première partie de ses Mémoires, pour ternir l’image de Richelieu, persécuteur de Saint-Cyran. Cette image est d’ailleurs convergente avec celle que donne un autre grand mémorialiste proche de Port-Royal, avec lequel notre Comte de La Fère entretient bien des analogies, Pontis. Il est d’ailleurs vraisemblable qu’après la mort du Comte, ses Mémoires circulèrent dans les cercles aristocratiques sensibles à l’augustinisme, comme le salon de Mme de Sablé : La Rochefoucauld s’est inspiré de l’épisode des ferrets dans ses propres Mémoires.

 

Mais ces Mémoires ont un objectif plus personnel : traquer l’orgueil et la concupiscence qui règnent dans le cœur humain. Sacy a demandé au comte d’écrire des Confessions, modèle des pratiques autobiographiques de Port-Royal. Le choix de la troisième personne est ici une marque d’humilité, de manière à bannir le moi « haïssable ». Tout au long du récit, Athos est peint en faux sage, parodie de stoïcien qui n’est en réalité qu’un alcoolique et un mélancolique. L’héroïsme y est en permanence miné par l’amour-propre[2].

 

L’augustinisme du comte étant établi au moment de la rédaction des Mémoires, il explique l’écriture singulière des derniers chapitres. En effet, la fin du récit est traversée par une contradiction entre l’évidence des faits (il s’agit d’une parodie de justice, où les Mousquetaires sont juges et parties, où l’on produit un témoin suspect) et l’affirmation réitérée par les protagonistes, Athos en tête, qu’il s’agit d’un acte de justice.

 

« Tout y sonne grandiloquent et faux » : cette remarque de Caroline Julliot peut trouver une explication parfaitement recevable ici, dans la mesure où le Comte de la Fère a volontairement inséré cette contradiction dans son récit pour faire ressortir sa propre culpabilité. Car Milady est bien morte. Mais La Fère s’attribue toute la responsabilité du procès et du meurtre, et se peint en faux juste. Ce prétendu acte de justice n’était qu’une vengeance amoureuse déguisée[3], une exécution sommaire maquillée en parodie de justice, un acte d’autant plus blasphématoire qu’il se présente comme inspiré par Dieu. L’exclamation qui clôt cette scène, « Laissez passer la justice de Dieu », est donc profondément ironique du point de vue de l’énonciation dévote qui est celle du Comte : elle dénonce la présomption du jeune Athos. Elle fait écho à un fragment de Pascal : « chacun fait le Dieu en jugeant ». Cette scène a donc une fonction similaire à celle du vol des poires dans les Confessions de saint Augustin.

 

De plus, le Comte de La Fère aime encore, après toutes ces années, sa femme. « Il fait tout pour rendre son épouse superlativement détestable, mais ne peut s’empêcher de célébrer à quel point Milady est irrésistible », écrit encore Caroline Julliot : l’amour qu’Athos éprouve pour Milady est une parfaite illustration de la delectatio vitrix de la théologie jansénienne à laquelle le comte avait été initié par ses amis de Port-Royal. Elle est qualifiée de serpent ou de démon, ce qui fait d’elle une allégorie de la tentation. Le crime littéraire du comte de la Fère est d’avoir noirci Anne du Breuil, non pour s’innocenter, mais pour mieux se noircir lui-même, dans cette entreprise de démolition du héros que constituent ces ultimes chapitres. Quant à la fin, elle traduit la désillusion politique du comte, exprimée dans sa dernière entrevue avec le Roi, ne plus croire à la parole royale. Les Mémoires du Comte sont donc dans cette première partie une vaste vanité littéraire et l’ensemble forme le récit d’une rédemption, dont la troisième partie aurait culminé avec le récit de la conversion, si la mort n’en avait pas empêché la rédaction[4].

 

Un dernier point doit être éclairci : pourquoi Le Vicomte de Bragelonne reste-t-il aussi allusif sur la conversion d’Athos au jansénisme ? Cet écrit mériterait une longue étude, mais, pour répondre à la question qui nous intéresse, contentons-nous de dire que, si ce sont aussi des Mémoires, ce ne sont pas ceux du Comte de la Fère. Tout d’abord, la mort de celui-ci y est racontée. Mais surtout, l’analyse interne nous montrerait une tout autre perspective historiographique, non plus centrée sur les seules actions de quelques hommes d’exception, comme les Mémoires de la Fère, mais un panorama politique d’envergure, une historiographie conforme aux préconisations des traités jésuites du P. Le Moyne ou du P. Rapin. La perspective politique y est aussi différente : il s’agit d’un écrit violemment anti-français, destiné à déstabiliser Louis XIV, ce qui ne peut être que le fait d’un agent pro-espagnol[5]. Il est postérieur au siège de Maastricht, en 1673 : peut-être est-ce une réponse à la fiction historique  de Saint-Réal Dom Carlos, dirigée contre la monarchie espagnole. Le portrait de l’auteur de cet écrit se dessine avec un peu plus de netteté : il s’agit, vous l’avez déjà deviné, de l’abbé d’Herblay, alias Aramis. Le général des Jésuites ne pouvait se résoudre au jansénisme tardif de son ami et l’a volontairement passé sous silence. Mensonge par  omission qui n’en était pas un pour ce familier de la casuistique.

 

Resterait à montrer comment la lecture de ces textes d’Ancien Régime a inspiré ensuite à Dumas un des essais les plus pénétrants sur l’évolution des grands courants de pensée de cette période, Morales du Grand siècle. Mais c’est une autre fiction…

 

Charles-Olivier Stiker-Metral.

 

 

 

[1] Le cas n’est pas unique : les deux premières parties des Mémoires de La Rochefoucauld, qui racontent le siège de La Rochelle et l’épisode des ferrets, sont de rédaction postérieure aux quatre autres parties, centrées sur la Fronde des Princes.

[2] Une lecture allégorique, tout à fait recevable dans les cadres mentaux de l’époque, pourrait montrer que  les trois autres mousquetaires incarnent chacun une des trois concupiscences de la théologie augustinienne (Aramis : libido sciendi, Porthos : libido sentiendi, D’Artagnan : libido dominandi).

[3] Les Mémoires du comte ont-ils inspiré à La Rochefoucauld certaines de ses maximes ?

[4] Je ferais volontiers l’hypothèse, difficile à étayer en l’absence des manuscrits, que c’est à cette époque que le Comte retouche la deuxième partie et y ajoute, dans le même esprit de pénitence, les épisodes mettant en scène Mordaunt, assez étrangers à l’intention première du mémorialiste et dans lesquels la culpabilité de la mise à mort de Milady s’exprime assez directement.

[5] On pourrait montrer sans peine l’influence de Balthazar Gracian sur les actions politiques évoquées dans cet écrit.

 

Par Charles-Olivier Stiker-Metral

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