Et si Don Juan était mort à la fin du 1er Acte ?

3 - Don Juan

 

 

 

SGANARELLE – Ne croyez-vous point l’autre vie ?

DON JUAN – Ah ! Ah ! Ah ![1]

 

De deux morts l’une 

 

Il est couramment admis que Don Juan est châtié par la Statue du Commandeur lors du dénouement et qu’il est envoyé en enfer. Les deux éléments significatifs qui confirment sa damnation sont le feu invisible qui parcourt son corps et l’abîme dans lequel il est précipité :

 

DON JUAN – Ô Ciel ! que sens-je ? Un feu invisible me brûle, je n’en puis plus, et tout mon corps devient un brasier ardent. Ah ! Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan ; la terre s’ouvre et l’abîme ; il sort de grands feux de l’endroit où il est tombé.[2]

 

Le Nouveau Testament évoque à plusieurs reprises la géhenne d’un feu éternel après la mort de ceux qui n’ont pas voulu se convertir[3]. La Parabole du riche et de Lazare, pour ne garder qu’une référence, met en scène la destinée de deux personnages que tout oppose : le premier, qui a vécu dans l’égoïsme toute sa vie, est précipité après sa mort dans un lieu de souffrance alors que le second, qui s’est montré bon durant son existence, est porté par les anges dans un lieu de consolation :

 

Le pauvre mourut, et il fut porté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli. Dans l’Hadès, il leva les yeux ; et, tandis qu'il était en proie aux tourments, il vit de loin Abraham, et Lazare dans son sein. Il s'écria : Père Abraham, aie pitié de moi, et envoie Lazare, pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau et me rafraîchisse la langue ; car je souffre cruellement dans cette flamme. Abraham répondit : Mon enfant, souviens-toi que tu as reçu tes biens pendant ta vie, et que Lazare a eu les maux pendant la sienne ; maintenant il est ici consolé, et toi, tu souffres. D'ailleurs, il y a entre nous et vous un grand abîme, afin que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous, ou de là vers nous, ne puissent le faire.[4]

 

Don Juan et le mauvais riche se trouvent ainsi dans une situation similaire : d’une part la (con)damnation est irréversible et sans appel, d’autre part un feu dévorant les fait souffrir.[5] Si les deux textes donnent à voir des moments chronologiquement différents (celui de la parabole montre le mauvais riche souffrant en enfer, alors que celui de Molière donne à voir son jugement), ils ont toutefois pour point commun de se situer dans un au-delà post-mortem.

                 

La théologie chrétienne enseigne que l’homme est composé de l’union d’un corps charnel et d’une âme éternelle. Or, c’est uniquement après la mort du premier, qu’un jugement dit « particulier » conduit l’âme soit à la béatitude du ciel, soit à une purification, soit à la damnation[6]. Le dénouement de Molière peut étonner, en raison de la simultanéité des deux actions qu’il propose, à savoir la mort physique du héros et sa damnation.

 

             On peut certes penser que le jugement de l’âme de Don Juan a lieu hors scène, dans un espace-temps distinct de celui de la dramaturgie, imperceptible pour les mortels ; mais, en donnant à voir le jugement particulier d’un Don Juan directement envoyé en enfer, la fin de la pièce permet également de supposer que le personnage, à l’instar du mauvais riche dans la parabole, avait déjà perdu la vie auparavant. Cependant, à aucun moment, le lecteur ou le spectateur ne l’a vu mourir. La seule réelle menace qui semblait planer sur lui est le désir de vengeance des frères d’Elvire. A deux reprises il parvient à leur échapper grâce à son habileté, et dans l’acte V l’étau se resserre. Don Carlos et Don Juan conviennent même à demi- mot d’un rendez-vous pour un duel :

 

Dom Carlos – Ce n’est pas ici que je veux vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais avant qu’il soit peu, je saurai vous trouver.

Dom Juan – (…) Je m’en vais passer tout à l’heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n’est pas moi qui me veux battre : le Ciel m’en défend la pensée ; et si vous m’attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.[7]

 

A ce moment de l’intrigue, la vie de Don Juan est menacée, mais on constate bien vite que le duel ne peut avoir lieu en raison de l’intervention soudaine de la Statue. Le metteur en scène Patrice Chéreau envisage même que c’est au cours de cette scène que le libertin est tué par le frère d’Elvire : « voilà la vraie fin de la pièce, la fin réelle, historiquement vraisemblable ; Don Juan, en fait, est mis à mort pendant le saccage de son repaire, dans un règlement de compte nobiliaire. »[8] Cependant, cette vision s’accorde mal avec la dernière réplique de la scène et il s’agit alors de réorienter les recherches vers un autre événement qui aurait pu à la fois coûter la vie au personnage et pourtant échapper à notre attention.

 

 A bien y regarder, il est une situation imprévisible et plus périlleuse encore que Don Juan affronte à l’abri des regards. Au début de la pièce, il subit un déferlement des forces de la nature qui l’oblige à changer ses projets et qui, comme on va le voir, modifie en profondeur son destin : le naufrage. C’est donc autour de ce soupçon que je me propose d’enquêter : et si Don Juan était mort dans la pièce de Molière entre l’acte I et l’acte II ?

 

 

Les naufrages de Don Juan

 

La mise en scène du naufrage pose certes de nombreux problèmes matériels et logistiques, mais rien d’impossible au vu des prouesses déployées par le théâtre à machines baroque, à l’esthétique duquel Dom Juan se rattache. En l’absence de sa représentation, le naufrage tend donc à être considéré par le spectateur comme un épisode secondaire de l’intrigue.

 Cependant, il n’en est rien ; il joue au contraire un rôle crucial, en marquant l’origine d’une succession d’événements dont le contrôle échappe totalement au héros : après avoir chaviré, Don Juan est recueilli par des paysans mais il est contraint de fuir en raison de l’arrivée des frères d’Elvire qui ont retrouvé sa trace ; il tente alors de rejoindre la ville discrètement en passant par la forêt et, ne trouvant pas son chemin, il demande la route à suivre à un mendiant ; le Pauvre va l’envoyer, non pas chez lui, mais directement au mausolée du Commandeur.

 

Le naufrage et la damnation, bien que séparés de quatre actes, sont comme reliés par un fil dramaturgique invisible et s’imposent donc comme les deux événements centraux de l’œuvre. N’est-ce pas ce qu’explique Sganarelle, peu avant le dénouement, dans une longue réplique, certes fantaisiste, mais révélatrice de l’architecture de la pièce :

 

L’âme est ce qui nous donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait penser au Ciel : le Ciel est au-dessus de la terre ; la terre n’est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d’un bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; (…) et par conséquent vous serez damné à tous les diables.[9]

 

Ce qui contribue également à oublier cet épisode est le peu d’informations que le texte de Molière donne à son sujet. A la fin du premier acte, le libertin annonce à Sganarelle son projet d’aller en mer pour enlever une jeune femme qu’il a observée en compagnie de son fiancé. Il a trouvé des complices et il a une barque à sa disposition. Au début de l’acte II, on comprend qu’elle a chaviré quand Pierrot annonce avoir repêché deux hommes. Mais Don Juan reste étonnamment silencieux quant à son naufrage, il n’évoque jamais le danger encouru ou bien l’intervention salvatrice du paysan, ce qui contribue à minimiser – à tort ? – l’incident.

 

 Si Molière semble assez discret autour de cet épisode, ce n’est pas le cas d’autres réécritures de Dom Juan. Par exemple dans Le Nouveau Festin de Pierre de Rosimond (1670), le valet Carille rappelle longuement à son maître les dangers de la navigation en mer, preuve qu’à l’époque les morts par noyade sont nombreuses :

 

Songez un peu, de grâce,
Qu'on n'est point assuré d'une pleine bonace,
Que tantôt aux Enfers et tantôt dans les Cieux,
On voit de tous cotés la mort devant les yeux,
Qu'on est à la merci d'un vent impitoyable,
Qu'un vaisseau peut périr sur quelque banc de sable,
Qu'il peut crever encore par un autre danger,
Et quel péril pour moi qui ne sais point nager.[10]

 

Dans la version de Villiers, qui précède celle de Molière de quelques années à peine, intitulée Le Festin de Pierre ou le fils criminel (1661), le héros lui-même narre avec insistance la terrible tempête qu’il a affrontée :

 

Hélas ! j'en tremble encore à la seule pensée ;

Voir des gouffres affreux prêts à nous abîmer,

Voir dans le même temps des montagnes de mer,

Voir tomber dessus nous des vagues effroyables,

Voir les cieux entrouverts, des feux épouvantables,

Voir éclater la foudre, ouïr mugir les flots,

Voir la mort sur le front de tous les matelots,

Voir cette impitoyable errer de bande en bande,

La voir faucher partout, et partout qui commande.[11]

 

Le naufrage finit même par s’imposer comme un événement incontournable du mythe. Preuve en est, Lord Byron écrit au siècle suivant une épopée en vers de dix-sept chants, intitulée Don Juan (1819-1824), mettant en scène un personnage très éloigné de celui qu’on connait. Dans cette version toute personnelle, qui recompose une histoire bien différente de celle d’origine, Byron consacre tout de même la majeure partie du chant deuxième à narrer les déboires en mer de son héros, et conserve donc ce seul épisode de la tradition littéraire.

 

Caché dans la pièce de Molière[12], longuement commenté dans d’autres textes, raconté dans certaines œuvres, le naufrage finit logiquement par être montré. S’inspirant de l’œuvre de Lord Byron, plusieurs peintres donnent à voir cet épisode, comme Delacroix dans La Barque de Don Juan (1841, musée du Louvre, ci-dessous) ou bien Ford Hadox Brawn dans Haydée découvrant le corps de Don Juan (1869-1870, musée d’Orsay, reproduit ci-dessous après le tableau de Delacroix), contribuant à mettre en lumière cet épisode négligé.

 

 

 

 

Au vu de l’ampleur qu’a pris le naufrage dans les représentations successives de Don Juan, on est en droit de porter une attention toute particulière à celui évoqué, plus discrètement, dans la pièce de Molière. Et quand on sait que le voyage en mer a souvent été l’allégorie de la vie et de la dialectique vie/mort, l’attention doit être redoublée. Deux éléments significatifs, porteurs d’un sens bien particulier dans la tradition chrétienne pour le premier et dans l’imaginaire mythologique pour le second, vont retenir notre attention : la tempête et la barque.

 

De la vie terrestre à l’au-delà

 

L’acte I ne comporte que quatre scènes, et pourtant deux personnages annoncent très rapidement un destin funeste à Don Juan, lui prédisant la colère de Dieu. D’emblée la pièce s’ancre ainsi dans une dimension chrétienne. Le premier protagoniste est Sganarelle dans la scène d’exposition (« Suffit qu’il faut que le courroux de Ciel l’accable quelque jour ») et le second est son épouse Elvire dans la scène 3 (« Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie »).

Dans cette perspective, l’incident sur l’eau qui survient juste après semble déjà relever de la Providence. Mais plus encore, la tempête elle-même, annonciatrice du naufrage, se charge d’une dimension divine en restant dans le domaine du naturel tout en mettant en œuvre des forces qui dépassent l’homme. Ce souffle venu du ciel qui fait chavirer l’embarcation du héros peut être considérée comme la punition de Dieu annoncée précédemment par les deux personnages.

Cette interprétation est confirmée par les écrits des Pères de l’Eglise. Leur lecture allégorique de la vie les conduit à voir dans le naufrage l’incapacité de l’homme à arriver à bon port et à assurer son salut. La tempête engloutit sous les flots le pêcheur qui n’est pas parvenu à se sauver et, dans cette vision, le déluge est la catastrophe naturelle suprême déclenchée par la colère de Dieu face à laquelle seule l’arche de la foi permet la survie. C’est ainsi que le rite du baptême (en grec, baptizein signifiant plonger) assure le salut par le double mouvement de plongée et de remontée dans l’eau[13].

 

Mais le topos de la tempête se charge également d’une seconde symbolique, littéraire cette fois. L’attention doit se porter sur son positionnement au sein de l’œuvre car elle influe sur le sens même de l’événement. On en distingue généralement trois : soit il constitue un préambule extérieur à l’histoire, soit il est situé au début, soit il est à la fin et ponctue un voyage. Lorsqu’il se situe au début de l’histoire comme dans la pièce de Molière, le naufrage constitue traditionnellement une sorte de frontière entre deux mondes différents imposant au personnage le passage d’un état à un autre.     

      

                  L’entrée dans ce nouveau monde est nettement visible au début de l’acte II. Une cassure s’impose, comme si la tempête avait également renversé le texte, en imposant un changement de décor (de l’urbain à la campagne), un changement de langage (du français au patois), et un changement de personnages (Don Juan et Sganarelle sont remplacés par Pierrot et Charlotte). Plus encore, le naufrage semble avoir fait basculer Don Juan dans un univers irréel, comme il l’annonçait déjà lui-même dans ce qui est certainement la réplique dernière de sa vie sans être pour autant sa dernière réplique de la pièce :

 

Elvire – Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l’outrage que tu me fais ; (…)

Don Juan, après une petite réflexion. – Allons songer à l’exécution de notre entreprise amoureuse.[14]

 

L’emploi du verbe « songer » en faisant écho à certaines pièces baroques peut suggérer un jeu autour de l’illusion et annoncer un univers qui s’éloigne du réel. Déjà chez Dante quand on y pense, l’entrée dans les enfers se faisait par une métaphore du naufrage :

 

 E come quei che con lena affannata

Uscito fuor del pelago a la riva,

Si volge a l’acqua perigliosa e guata…[15]

 

Enfin, c’est le motif de la barque qu’il convient de commenter car il renvoie à un imaginaire mythologique riche de sens en étant associé au voyage vers les enfers, avec notamment la figure de Charon. C’est bien au moyen d’une barque conduite par Virgile que Dante s’enfonce lui aussi dans les profondeurs infernales, texte qui inspirera Delacroix dans sa peinture La Barque de Dante (1822, musée du Louvre, ci-dessous) ou encore Gustave Doré dans La Barque de Charon. Le motif de la barque à la fois moyen de transport et cercueil métaphorique est donné à voir dans d’autres peintures. Pour s’en convaincre, il suffit de se référer par exemple à L’Île des morts de Böcklin (version de Leipzig, 1886, reproduite en deuxième ci-dessous) qui représente une île sinistre vers laquelle se dirigent, un passeur et un homme mort entouré d’un linceul.

 

 

 

Aussi est-on fondé à faire le rapprochement avec Don Juan, qui vogue lui aussi dans une barque, voire dans deux : la première conduite sans nul doute par Sganarelle avant le naufrage (« Don Juan - J’ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle »[16]), et la seconde conduite par Pierrot (« Pierrot – Je nous sommes boutés dans une barque, et pis j’avons tant fait cahin, caha, que je les avons tirés de gliau »[17]).

 

Le paysan se voit ainsi transformé en un passeur de la mort, en un nouveau nocher qui conduit le héros de la vie terrestre à l’au-delà. Si son prénom le rattache traditionnellement dans le théâtre de l’époque au monde rural, il semble se charger d’une dimension autre en faisant le lien entre le sous-titre de la pièce (Le Festin de Pierre, qu’on comprend généralement dans le sens exclusif de la matière dont est faite la statue) et la figure de Saint Pierre (à la fois patron de ceux qui ont disparu en mer et détenteur des clés du paradis), réunissant ainsi une justice païenne et chrétienne.

 

Cette vision de Don Juan dans une barque-cercueil voguant vers un au-delà infernal n’est d’ailleurs pas nouvelle, elle est présente dans un poème de Baudelaire, publié en 1846 dans L’Artiste, sous le titre de « L’impénitent » et rebaptisé ensuite « Dom Juan aux enfers ». Ce texte est au carrefour de plusieurs influences artistiques : la pièce de Molière évidemment, mais également les deux toiles de Delacroix Le Naufrage de Don Juan et La Barque de Dante exposées au Salon de 1841 et enfin une lithographie perdue de Simon Guérin qui a donné à la poésie son titre définitif[18]. Ce poème constitué de cinq strophes à l’image des cinq actes de l’œuvre de Molière, est souvent perçu comme un prolongement du texte de Molière alors qu’il ressemble davantage à une réécriture poétique de l’œuvre tout entière. On peut y voir un Don Juan d’après naufrage voguant sur sa barque vers un enfer moins chrétien que mythologique, entouré des personnages principaux de la pièce. Par le biais de cette allégorie poétique, le poète donne à voir la damnation de l’âme du héros conduite en enfer, comme dans la pièce, par le Pauvre, Sganarelle, Don louis, Elvire et la Statue[19] :

 

Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron. (…)

Sganarelle en riant lui réclamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait à tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Près de l'époux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui réclamer un suprême sourire
Où brillât la douceur de son premier serment.               

 

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait à la barre et coupait le flot noir,
Mais le calme héros, courbé sur sa rapière,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

 

 

Jean-André Rixens, Don Juan, 1886.
(voir note 19)

 

Un faisceau d’indices concordants puisé dans la tradition chrétienne, dans le topos littéraire et dans l’imaginaire mythologique, suggère donc que Don Juan est passé du monde des vivants à celui des morts dans un naufrage qui a toutes les apparences d’une punition divine. On peut ainsi se lancer dans une nouvelle lecture de la pièce dans laquelle on ne visera pas à démontrer les intentions de Molière mais plutôt à proposer une variante possible de son œuvre. Au préalable, on prendra le temps de s’assurer que cette nouvelle mort du héros ne va pas à l’encontre de la vérité du texte.

 

 

Don Juan ou le rescapé imaginaire

 

                  Affirmons d’emblée un point essentiel à notre réflexion : rien dans le texte de Molière, sinon les affirmations de Pierrot lui-même, ne prouve que Pierrot ait sauvé Don Juan, et, au contraire, bien des éléments peuvent révéler qu’il ne l’a pas fait.

 

                  Tout d’abord, ni le maître ni le valet n’évoquent l’intervention salvatrice du paysan lors de leur réapparition après le naufrage. Ce silence est difficilement explicable. On serait en droit d’entendre, au détour de leur dialogue à la scène 2 de l’acte II, une certaine forme de reconnaissance à l’égard de la personne qui les a sauvés d’une noyade certaine. Paradoxalement, aucune réplique ne va dans ce sens.

                  Cette indifférence surprenante évolue même en une agressivité incompréhensible. Quand le paysan revient au-devant de la scène, Don Juan ne semble pas le connaître. Pour preuve, il tient d’abord des propos méprisants : « Qui m’amène cet impertinent ? »[20]. Puis, quand Pierrot lui reproche de courtiser sa fiancée, il se montre particulièrement violent, comme s’il avait de la rancœur à son égard :

 

Pierrot – Heu (Don Juan lui donne un soufflet). Testigué ! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh ! jernigué ! (Autre soufflet.) oh ! jernigué ! (Autre soufflet.) Ventreque ! (Autre soufflet.)

 

L’attitude de Sganarelle s’avère tout aussi surprenante. Lui qui se montre parfois si prompt à commenter le comportement immoral de son maître[21], il ne dit mot sur cette violence-là et il ne tiendra aucun discours moralisateur par la suite comme il en a pourtant l’habitude. Il semble même, pour une fois, complice avec lui, insultant à son tour Pierrot quand il est frappé par erreur :

 

Sganarelle, regardant Pierrot qui s’est baissé pour éviter le soufflet. – Peste soit du maroufle.

 

 

Comme on le voit, l’attitude des deux personnages ne confirme en rien que Pierrot leur a sauvé la vie. Bien au contraire, non seulement ils ne manifestent aucune affection à son égard, mais ils se montrent même agressifs envers lui.

 

Pour finir avec ce face à face, il convient de commenter l’avant-dernière réplique du héros qui pourrait mettre à mal notre lecture. Après l’avoir giflé une dernière fois, le séducteur s’exclame : « Te voilà payé de ta charité ». Ce qu’on pourrait interpréter comme une référence à l’acte de bravoure du paysan peut être lu également comme une marque d’ironie. En effet, sous le coup de la jalousie, Pierrot a prononcé juste avant des paroles très peu charitables envers sa fiancée, et Don Juan y fait référence pour justifier son agressivité :

 

Charlotte – ça n’y fait rien, Piarrot. Si tu m’aimes, ne dois-tu pas être bien aise que je devienne Madame ?

Pierrot – Jerniqué ! non. J’aime mieux te voir crevée que de te voir avec un autre.

 

Pourtant, Pierrot, à la scène 1 de l’Acte II, affirme explicitement avoir sauvé les deux hommes. Il fait un long récit à Charlotte de ses exploits expliquant que son courage et son habileté ont permis aux deux naufragés de ne pas trouver la mort. Alors que son ami Lucas semble avoir peur de prendre la mer, il le convainc de braver la tempête.

 

Ce récit est-il forcément motivé par un souci d’exactitude ? Rien ne prouve qu’il soit conforme à la réalité, il semble plutôt relever d’un discours de séduction dans lequel Pierrot, amoureux de Charlotte, tente de l’impressionner. Il se vante afin qu’elle ait une meilleure estime de lui. Il reproche d’ailleurs à sa fiancée, dans ce même dialogue, de ne pas lui montrer son amour :

 

Pierrot – Testigueinne ! Tu ne m’aimes point.

Charlotte – Ah ! Ah ! n’est que ça ?

Pierrot – Oui, ce n’est que ça, et c’est bian asssez.

Charlotte – Mon quieu, Piarrot, tu me dis toujou la même chose. (…) Mais qu’est-ce qu’il te faut ? Que veux-tu ?

Pierrot – jerniquenne ! je veux que tu m’aimes.

Charlotte – Est-ce que je ne t’aime pas ?

Pierrot – Non, tu ne m’aimes pas ; et si je fais tout ce que je pis pour ça.[22]

 

Si l'on demeure dans le cadre de la scène I, on peut donc affirmer non seulement que le discours de Pierrot est contestable, d’autant plus qu’il n’est pas confirmé par les deux autres protagonistes, mais également que la vérité du sauvetage est mise à mal. Et il est possible, en envisageant une mise en scène nouvelle, de concevoir une bifurcation de l'intrigue et une remotivation des enjeux dans la suite de la pièce.

 

Durant toute leur conversation, la jeune femme, intéressée par les descriptions faites par Pierrot, cherche à voir le naufragé : « Ne m’as-tu pas dit, Piarrot qu’il y en a un qu’est bien pu mieux fait que les autres ? » ; « Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ? » ; « Il faut que j’aille voir un peu ça. ». Au contraire, Pierrot semble tout mettre en œuvre pour la garder à ses côtés, comme s’il voulait cacher quelque chose. Finalement, à force de regarder autour d’elle, elle aperçoit un homme:

 

Charlotte – Piarrot, est-ce là ce Monsieur ?

Pierrot – Oui, le vlà.

Charlotte – Ah ! mon quieu, qu’il est gentil, et que ç’aurait été dommage qu’il eût été nayé.

 

Conformément à son statut de paysanne de théâtre, Charlotte est naïve et très facile à convaincre. Ne croira-t-elle pas dans la scène suivante que Don Juan est prêt à l’épouser ? Aussi quand elle voit « ce Monsieur » allongé (le singulier montre que Sganarelle n’est pas à ses côtés), elle pense tout naturellement qu’il est vivant.

Mais que se passe-t-il pour le lecteur s'il maintient son soupçon, et que des indices d'un autre ordre lui montrent que Don Juan ne se relève plus jamais ? Cette hypothèse soulève alors une question essentielle : comment expliquer la présence de Don Juan sur scène à partir de l’acte II, et jusqu’à fin de la pièce ?

 

Si, par un moyen scénique ou un autre (projection vidéo montrant le corps sans vie durant toute la suite de la pièce, doublure de l'acteur incarnant le cadavre tandis que l'acteur jouant Don Juan interagit avec les autres personnages, etc...), la "vérité du théâtre" affirme qu' à partir de cette scène de transition que constitue alors la scène I de l'acte II, on bascule dans une autre dimension - une dimension intermédiaire entre le monde des vivants, que Don Juan vient de quitter,  et celui des morts, qu'il ne rejoindra totalement qu'à la toute fin de la pièce, au moment de son jugement dernier ?

 

On a montré qu'à la lecture du texte de la scène I, il est possible de penser que Don Juan n’a pas été sauvé de la noyade en dépit de ce que Pierrot prétend et qu’il n’a pas survécu au naufrage.

 

On ne nie évidemment pas que ce doute semble se dissiper immédiatement  pour le lecteur lorsque Don Juan entre à nouveau en scène. 

Mais, la "vérité du texte" pouvant être brouillée par la "vérité du théâtre", on pourrait imaginer une mise en scène symétrique à celle de Jean-Pierre Vincent (laquelle, comme l'analyse Romain Bionda, remet en question la mort de Don Juan à la fin de la pièce) - une mise en scène qui, au contraire, montrerait, à partir de l'acte II, le cadavre de Don Juan, suggérant que celui-ci est, désormais, bien mort  (23).

 

Dans ce cas, comment interpréter la suite de la pièce ? 

 

L’illusion tragique

 

Cette pièce, d’influence baroque, repose sur une illusion et crée un jeu subtil autour de la vie et de la mort[24]. Ce ne sont plus les deux derniers jours de Don Juan qui sont mis en scène, mais le trajet de son âme à qui sont offertes plusieurs occasions de se repentir, jusqu’à sa damnation finale.

 

A partir de la scène 2 de l’acte II, la pièce donnerait donc à voir, non plus une réalité objective, mais l’intériorité d’un personnage qui pense avoir survécu au naufrage et qui ne peut admettre cette loi suprême de la nature qu’est la mort. Dans ce voyage dans l’autre monde, Don juan effectue alors de multiples rencontres fantasmatiques auxquelles on va s’intéresser.

 

 On peut distinguer, dans un premier temps, tous les protagonistes qu’il a fréquentés de son vivant et qui reviennent le hanter dans l’au-delà. Se succèdent les proches (Elvire, Don Louis, Sganarelle), les personnes qu’il connaît (Monsieur Dimanche, ses laquais) et celles dont il a entendu parler (Don Carlos[25]).

 

Dans cette perspective, il faut envisager qu’il ait eu un contact durant son existence avec Pierrot, Charlotte et Mathurine. On sait que ces personnages existent réellement car ils dialoguent au début de l’acte 1 en l’absence du héros ; ils réapparaitraient ensuite dans l’au-delà dès la scène 2. On peut alors émettre plusieurs hypothèses : la jeune femme que Don Juan voulait enlever pouvait être justement Charlotte et on sait, d’après ses dires, qu’il la connaît elle et son fiancé ; ou bien, agonisant sur la barque, il a entendu Pierrot parler de Charlotte et de son amie Mathurine.

 

Ces personnages issus de la réalité jouent un rôle important car ils lui donnent l’opportunité à plusieurs reprises de réparer le mal qu’il a fait, comme, par exemple, rendre l’argent à Monsieur Dimanche. Mais ils l’incitent également à la conversion en lui faisant comprendre que le jugement de son âme est proche. Ainsi, le père de Don Juan, dont la venue préfigure celle finale du Père, met en garde solennellement son fils et lui laisse comprendre dans sa dernière réplique qu’il n’est plus de ce monde : « Je vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme »[26].

 

A ce titre, Sganarelle jouit d’un statut particulier dans le texte. Bien qu’il ait survécu, son maître croit l’avoir toujours à ses côtés. Sa présence est d’abord essentielle au genre de la pièce, il incarne la figue indispensable du valet de comédie. En outre, tout au long de cet itinéraire dans l’au-delà, il ne cesse de prévenir Don juan de son futur châtiment, comme il le pressentait déjà dans la vie réelle. Aussi, est-on amené à penser que Sganarelle incarne dans ce nouveau monde la conscience du héros[27], un contrepoint moral qui pourrait le sauver s’il cessait de le rejeter, ou pire, de le singer (notamment au début de l’acte V).

 

Penser Sganarelle vivant donne à la réplique finale un sens nouveau. Il faut considérer qu’elle se situe dans une réalité d’après naufrage, relativisant ainsi l’impiété de ses propos. En effet, la préoccupation qu’il affiche pour ses gages s’accorde mal au spectacle de damnation auquel il vient d’assister. D’ailleurs, s’il reste en retrait lors du face à face final entre Don Juan et la statue, c’est que le héros a réintégré à son être cette conscience morale dont il était séparé, preuve qu’il comprend à présent la dimension métaphysique de son état. C’est donc bien un valet devant le corps de son maître que la fin de la pièce donne à voir[28].

 

D’autre part, se succèdent dans l’autre monde trois personnages que Don Juan n’a jamais croisés quand il était en vie, à savoir Le Pauvre, le Spectre et la Statue, justifiant ainsi leur absence de nom dans les didascalies. On peut donc en conclure qu’ils appartiennent à l’au-delà et qu’en tant qu’entités allégoriques, ils jouent un rôle prépondérant pour le salut de son âme.

 

Ces personnages échappent à la raison du héros et suscitent des interrogations car il tente de les appréhender comme s’ils appartenaient à la vie réelle. Le Pauvre par exemple le fait réagir à plusieurs reprises : « Quelle est ton occupation parmi ces arbres ? », « Il ne se peut donc pas que tu sois bien à ton aise ? », « Tu te moques », « voilà qui est étrange » (III, 2). Le regard rationnel qu’il porte également sur la Statue l’incite à vouloir justifier l’inexplicable et le conduit à une impasse quand celle-ci lui rend visite : « Il y a bien quelque chose là-dedans que je ne comprends pas, quoi que ce puisse être, cela n’est pas capable ni de convaincre mon esprit, ni d’ébranler mon âme » (V, 2).

 

Toutefois, au fur et à mesure qu’on approche du dénouement, le personnage semble appréhender la vérité. En dématérialisant le dernier personnage jusque dans la didascalie, le texte montre que Don Juan commence à avoir conscience de sa mort et qu’il a identifié cette nouvelle personne rencontrée comme une entité de l’au-delà : « Spectre, fantôme ou diable, je veux voir ce que c’est » affirme-t-il (V, 5). C’est dans sa toute dernière réplique, lors du jugement de son âme, que le héros comprend qu’il est dans l’autre monde : « Ô Ciel ! que sens-je ? » (V, 6). Pour la première fois de la pièce, le terme « Ciel » ne renvoie plus ironiquement à un lieu vide et imaginaire, mais il est la désignation métonymique de Dieu.

 

La pièce de Molière, contrairement à celles traditionnelles qui mettent en scène une réalité objective, peut être perçue comme une œuvre fantasmatique qui donne à voir l’intériorité de son héros. Cette lecture transforme donc en profondeur le statut des personnages : paradoxalement, dans cet univers de l’au-delà, les entités surnaturelles ont une existence plus certaine que les personnages humains qui ne sont que des projections virtuelles du héros. Cette approche différente de l’œuvre autorise ainsi une nouvelle mise en scène.


Le spectacle d’une âme

 

Les mises en scène de Don Juan oscillent entre deux grandes tendances interprétatives du texte qui s’affrontent autour de la question du surnaturel. La première exclut l’idée d’une intervention du divin jugée impossible, et opte pour un parti pris rationnel, soutenant ainsi l’athéisme du héros. La seconde, au contraire, montre l’intrusion du surnaturel dans le réel, cédant ainsi à la foi de Sganarelle et au texte didascalique. Ainsi, les mises en scène semblent être régies par le point de vue de l’un ou de l’autre des deux protagonistes principaux, oubliant ainsi un autre actant, pourtant essentiel.

 

On se propose donc d’ouvrir une troisième voie qui donnera raison à la Statue, entité surnaturelle qui finalement fait loi dans la pièce, en partant du principe que, si le surnaturel se manifeste autant c’est que le réel n’existe plus. Le point de vue de la mise en scène est ainsi décentré : ce n’est plus le caractère surnaturel de la Statue qui fait débat mais celui de la réalité des personnages.

 

On l’aura compris, la pièce donne à voir à partir de la deuxième scène de l’acte II le trajet de l’âme de Don Juan jusqu’à sa damnation finale. Notons qu’il n’est pas d’emblée condamné, il a par exemple le temps d’entrevoir, juste après sa mort, un lieu de consolation, comme en témoigne la dernière réplique de l’acte II scène 3 :

 

Don Juan. – Enfin, je m’en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerais pas mon bonheur à toutes les choses du monde.

 

                  Mais cet univers de bonheur se ferme brutalement devant lui et la fin de l’acte montre un Don Juan qui en est chassé brutalement. Traqué par douze hommes à cheval (tels les apôtres) qui veulent venger Elvire, le héros est forcé, pour avoir bafoué son mariage, de quitter les lieux sur le champ. Commence alors son itinéraire de l’au-delà dans lequel trois personnages vont tenter d’intercéder pour son âme.

 

 Le premier d’entre eux, le Pauvre, n’est pas désigné par son nom comme de coutume mais plus étrangement par son état, autorisant ainsi un nouveau parti pris de mise en scène. Ce saint homme qui ne vit que d’aumônes et de prières apparaît évidemment comme un envoyé du Ciel. Dans la tradition catholique il est une figure centrale qui a fait le choix d’épouser « Dame pauvreté », et de vivre de la charité d’autrui, un saint auquel on peut associer le Pauvre de Molière : Saint François d’Assise[29].

C’est donc bien ce représentant de la chrétienté qui apparaît sur scène au milieu même de la pièce. L’âme de Don Juan ne mesure absolument pas l’importance de cette rencontre et elle refuse l’enseignement de cet inconnu qui prêche l’amour de Dieu, la conversion, la charité et le détachement des biens matériels. Pire encore, il s’oppose à lui en l’incitant à jurer pour un louis d’or et se prive de son intercession capitale. Un premier pas vers la damnation est ainsi fait.

 

La seconde porte de salut est ouverte à l’acte IV en la personne d’Elvire. Alors qu’elle a quitté Don Juan le matin même en le maudissant, voilà qu’elle revient l’après-midi en tenant un discours radicalement différent, affirmant qu’il n’y a plus d’attachement terrestre entre eux :

 

Le Ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces transports tumultueux d’un attachement criminel, tous ces honteux emportements d’un amour terrestre et grossier ; et il n’a laissé dans mon cœur pour vous qu’une flamme épurée de tout le commerce des sens, une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout. [30]

 

Mais ce n’est pas vraiment à Don Juan qu’Elvire s’adresse. Sur scène, elle est en fait en prières (le mot est dans le texte) et elle intercède pour le salut de l’âme de son époux défunt[31] et ce sont ses supplications que celui-ci entend :

 

De grâce, Don juan, accordez-moi, pour dernière faveur, cette douce consolation ; ne me refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si vous n’êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes prières, et m’épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des supplices éternels.

 

Si le matin Elvire maudissait son mari infidèle en l’insultant, l’après-midi ses propos changent radicalement, elle éprouver de la douleur à l’idée de sa damnation. Ce brusque changement s’explique par la mort du mari infidèle. On comprend ainsi pourquoi le laquais parle de « femme voilée » quand il annonce sa venue :

 

Ragotin – Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler

Don Juan – Qui pourrait-ce être ?[32]

 

C’est ainsi une Elvire avec le voile du deuil qu’on voit et non avec celui de la religion. Ayant rompu ses vœux de religieuse, notamment ceux de chasteté et d’obéissance, on voit mal comment elle aurait pu réintégrer le couvent, en un temps aussi court qui plus est.

 

                  Mais l’âme du héros refuse l’intercession et les prières de son épouse bien que sa conscience lui ordonne le contraire, comme en témoigne la réaction de Sganarelle. Alors que le matin même il n’était pas affecté par la séparation humaine de ses maîtres, la situation a changé puisqu’il est maintenant en pleurs, il est touché par la douleur de la veuve qui prie pour le salut de son époux :

                 

Dom Juan, à Sganarelle. – Tu pleures, je pense. 

Sganarelle. – Pardonnez-moi.

 

Enfin, le troisième personnage à intervenir pour tenter de sauver l’âme du héros à la toute fin de la pièce est désigné par la didascalie comme étant un spectre. Dans la perspective de notre mise en scène, ce n’est pas à un retour fantomatique d’Elvire auquel on assiste, mais à l’apparition de la Vierge qui intercède pour son salut. Ses propos sont sans équivoque, elle apparaît comme le dernier recours pour le pêcheur qui doit se convertir s’il ne veut pas être damné. Mais la réponse du libertin est sans appel :

 

Le Spectre. – Don Juan n’a plus qu’un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du Ciel ; et s’il ne se repent ici, sa perte est résolue.[33] (…)

Don Juan. – Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir.

 

 

A la suite de chacun de ses refus, Don Juan est confronté à trois reprises au Commandeur, porte-parole de la justice divine. La première a lieu dans une chapelle funéraire vers laquelle le saint homme l’avait dirigé pour sa conversion[34], et, contrairement à Sganarelle, le héros ne reconnaît pas sous le marbre statuaire une personne vivante. Le deuxième face à face de déroule chez lui, quand la statue lui rend visite. En venant à lui et en prenant cette fois la parole, elle se présente sans détour comme un envoyé de Dieu. A Don Juan qui lui propose un flambeau, elle répond : « On n’a pas besoin de lumière, quand on est conduit par le Ciel »[35]. Enfin, dans la troisième rencontre qui clôt la pièce, c’est la justice divine qui éclate violemment sur scène, à travers notamment l’image du feu purificateur [36] qui était le point de départ de notre réflexion.

 

 

Précisons, pour conclure, que cette enquête n’avait pas pour fonction d’analyser les intentions de Molière, mais d’en produire une variante qui sache rester fidèle au texte. En ne donnant pas à voir cette tempête sur les eaux, le dramaturge laisse un espace vacant qui suscite l’interrogation, éveille l’imagination et autorise une relecture. Ainsi, l’hypothèse de la mort de Don Juan dans son naufrage a fait apparaître, à l’image de son héros, une œuvre fantôme qui, je l’espère, ne sera pas condamnée comme lui à brûler.

 

 Marc Monnery,

Professeur de Lettres au Lycée Carnot, Cannes.

 

 Notes : 

[1] Molière, Dom Juan, III, 2

[2] V, 6 (la didascalie est absente de l’édition d’Amsterdam de 1683 mais présente dans l’édition de 1682)

[3] Matthieu, 5, 22-29 ; 13, 42-50 ; Marc 9, 43-48

[4] Luc, 16, 22-26

[5] Lire à ce propos La Somme théologique de St Thomas d’Aquin, « Traité des fins dernières : l’au-delà », chapitre 70, intitulé « La condition de l’âme séparée du corps et la peine que peut lui infliger un feu corporel ».

[6] Epitre aux hébreux, 9, 27 : « Les hommes ne meurent qu’une fois, après quoi il y a un jugement »

[7] V, 4

[8] Gilles Sandier, Dom Juan, Paris, Editions de l’Avant-scène, 1976, p. 70

[9] V, 2

[10] I, 6

[11] IV, 2

[12] A noter que le metteur en scène Daniel Benoin, dans sa mise en scène de la pièce de Molière au théâtre de Nice, avait créé un plan d’eau sur scène, surmonté de rochers et d’arbres. Les personnages évoluaient dans ce décor et arrivaient à la nage ou en barque.

[13] « Par les flot du déluge, tu annonçais le Baptême qui fait revivre, puisque l’eau y préfigurait également la mort du péché et la naissance de toute justice » 1 P 3, 20.

[14] I, 4

[15] « Et comme celui qui, sorti de la mer sur la rive haletant, se tourne vers l’eau périlleuse et regarde… », Dante Alighieri, Commedia, Inferno,I, 24-27

[16] I, 2

[17] II, 1

[18] La lithographie est décrite dans L’artiste en 1841 (2e série, t. VIII, 22e livraison, p. 343) : « Au milieu d’un crépuscule sinistre, à peine éclairé par de rougeâtres reflets, sur un fleuve à l’eau froide et terne, glisse silencieusement une barque funéraire ».

[19] Dans cet aller-retour incessant entre le lisible et le visible, le poème sera à son tour mis en image par Jean-André Rixens en 1886 dans un tableau, intitulé Don Juan,qui constituera une de ses œuvres majeures.

[20] II, 3

[21] Pour ne citer qu’un exemple parmi tant d’autres, appuyons-nous sur le deuxième face à face entre Don Juan et Elvire à l’acte IV scène 6 : le valet s’exclame au milieu du dialogue « pauvre femme », puis en s’adressant à Don Juan « Cœur de tigre ! » Il commentera aussi l’attitude déplacée de son maître envers la Statue (III, 4), Don Louis (IV, 5 ; V, 2), Don Carlos (V, 3), le Spectre (V, 5).

[22] II, 1

[23] A ce sujet voir l’article de R. Bionda, « La Vérité du drame. Lire le texte dramatique (Dom Juan) », (Poétique 2017/1, p. 67-82), s’appuyant sur l’essai de F. Rastier (« L’ambiguïté du récit : la double lecture de Dom Juan de Molière).

[24] En ce sens, cette lecture la rapproche de L’Illusion comique de Corneille. L’une fait croire à la mort de son héros qui pourtant est vivant (à la fin Primadant s’exclame : « J’ai pris sa mort pour vraie, elle n’était que feinte » V, 5) et l’autre met en scène un héros en apparence vivant qui en réalité est mort.

[25] A l’acte III scène 3 Don Carlos proclame à propos de Don Juan : « Je ne l’ai jamais vu, et je l’ai seulement ouï dépeindre mon frère ». La réciproque est également vraie, et Don Juan a forcément entendu parler de Don Carlos, ne serait-ce que par Elvire.

[26] IV, 4

[27] Son nom viendrait de l’italien sgannare signifiant ouvrir les yeux, amener à voir ce qu’on ignore ou ce qu’on veut ignorer.

[28] Dans la mise en scène de Louis Jouvet, Sganarelle apparaît d’ailleurs, après un long silence, dans une nécropole, devant le mausolée de Don Juan sur lequel il pose une couronne.

[29] Le Pauvre est d’ailleurs nommé dans la liste des personnages qui figure avant le début de la pièce de Molière, il s’appelle francisque.

[30] IV, 6

[31] « « La pensée de prier pour les morts, afin qu’ils soient délivrés de leurs péchés est une pensée sainte et pieuse. Notre prière pour eux peut non seulement les aider mais aussi rendre efficace leur intercession en notre faveur », Catéchisme de l’Eglise catholique, Première partie, Paragraphe 5, II, 957 « La communion avec les défunts »

[32] IV, 6

[33] V, 5

[34] « Sganarelle. – Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la ville.

 Le Pauvre.- Vous n’avez qu’à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main droite quand vous serez au bout de la forêt. » (III, 2)

[35] Dernière scène de l’acte IV. Cette réplique n’est pas sans rappeler un verset de la bible : Jésus leur parle de nouveau. Il dit : « Je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura au contraire la lumière de la vie. » (Jean, 8, 12)

[36] Cette idée est complétée par Benoit XVI dans son encyclique Spe salvi,(30 novembre 2007), au point 47 : « Certains théologiens récents sont de l'avis que le feu qui brûle et en même temps sauve est le Christ lui-même, le Juge et Sauveur », Benoit XVI, encyclique Spe Salvi (30 novembre 2007).

 

Par Marc Monnery

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