"Top of the lake" (Saison 1) : Un coupable un peu trop idéal ?

Cette petite enquête a été présentée à l'occasion de la conférence "How to investigate books like you've never read them before", donnée avec Pierre Bayard à la Bibliothèque nationale de Sydney, le 23 Juin 2018.

 

Top of the Lake, la série de Jane Campion (2013), suit les traces de la détective Robin Griffin, de retour pour enquêter, au début de la saison 1, dans son village perdu dans les montagnes néo-zélandaises. Une œuvre magnifique - où un pauvre type que tout accuse, même le genre de la fiction où il évolue, porte le chapeau d'un crime qui pourrait bien avoir été commis par quelqu'un d'autre.

Tui Mitcham, une jeune fille de douze ans (à gauche sur l'image), est repêchée au fond du lac, à moitié noyée. La police découvre qu'elle est enceinte, et quand on lui demande qui est responsable de son état, elle répond obstinément "NO ONE". L'agent Robin Griffin (au centre), persuadée qu'il s'agit d'un viol, se passionne pour cette affaire qui la ramène aux traumatismes qu'elle a elle-même vécus, dans le même lieu, lors de son adolescence.

SPOILER ALERT

(On vous prévient, même si, comme dirait notre président d'honneur bien-aimé, comme le coupable n'est vraisemblablement pas le bon, on ne spoile pas grand-chose)

Une énigme pas très énigmatique

Si plusieurs pistes sont explorées, les soupçons se focalisent rapidement sur le père de Tui, Matt. Matt, truand, trafiquant de drogue et parrain local aux méthodes expéditives, a tout du salaud sans scrupules qui se croit au-dessus des lois. Ajoutez à cela une sexualité problématique, un amour fusionnel pour sa fille allié à une propension très nette à la violence, et l'enquête semble pliée avant même d'avoir commencé. On sait que Matt est un criminel et un meurtrier - on l'a vu se débarrasser d'un gêneur en le jetant dans le lac. Et l'on oublie que ce n'est pas parce qu'on a la preuve qu'un individu a commis un crime qu'il est forcément responsable de toutes les horreurs qui vont se perpétrer dans les environs. 

De fait, tout le monde à Laketop a de bonnes raisons de conclure (rapidement) à la culpabilité de Matt. Mais, quand on y regarde de près, aucune de ces raisons n'a le moindre rapport avec l'affaire elle-même.

Vis à vis de l'héroïne, qui, au fil de son enquête, traite de plus en plus les choses comme une affaire personnelle, Matt se rend odieux - jouant sur les menaces, l'humiliation et l'intimidation, avant de lui révéler qu'il est son père biologique. Robin, fragile, d'une sensibilité d'écorchée vive, plombée par une jeunesse traumatique, a toutes les raisons d'en vouloir à celui qui, par cette révélation, rend impossible son idylle renaissante avec son amour de jeunesse, Jonnah Mitcham - qui n'est autre que le fils de Matt, et qui a, du coup, comme dans une bonne tragédie grecque, toutes les chances d'être son demi-frère.

Vis à vis des autres, Matt règne d'une main de fer sur la ville, mais plusieurs scènes montrent que beaucoup ne seraient pas fâchés de se libérer de sa tyrannie. On peut, par ailleurs, supposer que, en tant qu'étranger*, il sera, dans ce lieu isolé gangréné par les préjugés xénophobes, l'un des suspects privilégiés.

Aucune surprise, donc, lorsque, dans le dernier épisode, Al, le supérieur de Robin, lui présente les résultats du test ADN qui a pu être pratiqué à la naissance du bébé. Matt est bien le père de l'enfant et le méchant indépassable de l'histoire.

Pourtant, on découvrira dans la toute dernière scène que le réseau pédophile dont a été victime Tui, qui organisait des orgies au cours desquelles les adolescent(e)s étaient drogué(e)s et abusé(e)s, se réunissait dans les sous-sols de la coquette résidence de Al, le chef de la police. Le choc de cette révélation fait oublier à tout le monde - spectateur(trice) compris - l'affaire Tui, et la question pourtant jusque là au cœur de l'enquête : Qui est le père de l'enfant ? Cette ultime révélation du rôle trouble de Al devrait pourtant nous inciter à revenir avec un peu plus de circonspection sur ce qu'on a vu précédemment.

Et pourtant, personne dans la série ne semble remettre en doute les conclusions de l'enquête ; et encore plus étrange, le(la) spectateur(trice) non plus ne semble plus y penser - il n'en sera d'ailleurs plus question dans la saison 2 (2017).

Un détective de la fiction, soupçonneux comme il est sain de l'être quand on ne veut pas avaler n'importe quoi, ne peut que s'étonner de cette passivité. Et remarquer, en prenant un peu de recul, que le(la) spectateur(trice) de Top of the lake se laisse, au fur et à mesure qu'il(elle) s'immerge dans la série, atteindre d'un biais cognitif particulier, qui altère son jugement : un biais intertextuel.

Comme un air de déjà-vu

Une œuvre d'art exigeante qui joue sur les codes de la série policière. Un paysage de carte postale, une petite communauté, apparemment sans histoire et néanmoins composée de trognes hautes en couleur, isolée au milieu de montagnes grandioses, une jeune et (un peu trop) jolie jeune fille violée et retrouvée noyée, et la révélation progressive, par un(e) enquêteur(trice) venu de la grande ville, du stupre caché et de la perversion des notables locaux - tout cela sublimé par la caméra aussi contemplative qu'acérée d'un(e) réalisateur(trice) multiprimé(e), lauréat(e), en particulier, de la très prestigieuse palme d'or à Cannes)...

ça ne vous rappelle rien ?...

Quelle que soit l'originalité cinématographique de la Campion's touch, et même si l'on se trouve géographiquement aux antipodes du grand nord américain, difficile, quand on regarde Top of the lake, de ne pas penser à LA série - celle qui, en 1990, a initié et permis l'évolution de la fiction télévisuelle, d'un divertissement populaire de médiocre qualité à un laboratoire fourmillant de créativité, provoquant chez les cinéphiles les plus élitistes des effets ravageurs d'addiction.  

On m'objectera que ce n'est pas l'intrigue policière qui intéresse Jane Campion - et que, plus celle-ci est attendue, plus elle permet aux spectateurs(trices) de se concentrer sur l'essentiel : les qualités filmiques, et la mise en scène de la violence généralisée des rapports humains, notamment le rapport homme-femme. Certes.

On peut néanmoins penser que ce choix de la scénariste-réalisatrice, de marcher quasiment pas à pas dans le sillon du paradigme lynchien, induit chez le spectateur un biais de jugement capable de le détourner de la noble tâche qui lui incombe dans toute fiction policière : celle de mener l'enquête, avec toute la sagacité dont il(elle) est capable, aux côtés du(de la) détective.

Même s'il ne se formule pas en pleine conscience l'analogie avec le modèle de Twin Peaks, je pense que le(la) spectateur(trice) est incité(e) du fait de la prégnance de cet intertexte, à conclure, comme les personnages de la série eux-mêmes, que le coupable est forcément le père incestueux - abuseur voire meurtrier de sa propre fille, comme l'était, chez Lynch, Leland Palmer.

 

Et pourtant. Les preuves de la culpabilité du Matt sont, si on y regarde de près, plus que douteuses.

 

Un test ADN est certes censé fournir un résultat objectif, scientifique et indiscutable. Et nous ne chercherons pas à contester les résultats en eux-mêmes : il y a très certainement concordance entre l'échantillon envoyé au laboratoire et l'ADN du nouveau-né. Mais, dans ce cas, pourquoi Al s'empresse-t-il d'en rajouter une couche, et de clamer (alors que personne ne songe à remettre en doute une telle preuve) qu'il a pris l'initiative d'en demander un deuxième, "pour être bien sûr des résultats" ?

Une telle précaution ne laisse pas de paraître quelque peu louche - et pourrait laisser penser, surtout quand on découvre quel rôle véritable il joue dans l'histoire, qu'il s'agit d'une preuve falsifiée.

Qui mieux que lui, en charge de l'enquête, pouvait faire passer l'échantillon d'ADN du vrai père de l'enfant pour celui du coupable idéal, Matt - qui, en plus, entretemps, a eu la bonne idée de se faire tuer et n'ira donc pas contester le résultat ?

 

Que le violeur de Tui soit, non pas Matt, mais Al lui-même, ou un autre de ces notables dégénérés du coin, comparse des parties fines qu'il accueillait avec complaisance, et que la manipulation des pièces à conviction permet de couvrir me paraît donc, au vu de ces éléments, sinon une évidence, du moins fort probable.

Que Matt, le coupable idéal de la série, ait mérité son sort, et d'être condamné à de nombreuses reprises à de lourdes peines par la justice, c'est indiscutable ; mais qu'il soit le coupable du crime précis qui sert de fil directeur à la première saison, c'est beaucoup plus douteux.

Et  Intercripol ne saurait cesser l'enquête tant que des coupables restent impunis - et ce même s'ils se servent d'autres criminels comme boucliers pour cacher leur vilenie.

 

 

 

 

 

* L'acteur anglais qui interprète le rôle de Matt, Peter Mullan, ne fait aucun effort pour cacher son accent britannique - alors qu'Elizabeth Moss, l'actrice américaine qui incarne l'agent Robin Griffin, a suivi un coaching intensif pour adopter les intonations typiques du parler "kiwi" - surnom de l'accent néozélandais. On peut donc en conclure que Jane Campion sait fort bien se soucier de réalisme, et que garder cette diction qui symbolise l'"étrangeté" de Matt vis à vis de la population locale est un choix cinématographique, qui participe souterrainement de la caractérisation du personnage comme paria social. 

Par Caroline Julliot

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