"On a trop tendance à estimer que les choses vont de soi"(Emily Brent, ch. 7)

                             

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Un coup de maître, voilà ce qu’opère en 1939 Agatha Christie. Elle ne le sait pas encore, mais son roman Ten Little Niggers deviendra le plus célèbre roman policier de tous les temps. Mais ce qui rend la chose vraiment fascinante et admirable, ce n’est pas la renommée incroyable de son roman, non, le vrai prodige est que ce chef-d’œuvre policier soit en fait une histoire ne comportant en elle ni détective... ni meurtrier.

Je vous sens déjà bondir à mes mots, « Comment? Mais pourtant nous avons là devant nous des cadavres, une lettre d’aveux, un coupable... Comment se peut-il qu’il n’y ait pas de meurtrier pour enclencher la machine infernale de Dix Petits Nègres? Impossible. » Calmez-vous lecteur, reprenez votre souffle ; je vais tout vous révéler.

Aveuglé par l’envie de condamner le vrai meurtrier, qui n’est certainement pas Wargrave pour des raisons déjà énoncées par bien des enquêteurs avisés avant moi (mises en scène de ses vraie et fausse morts douteuses, soucis des empreintes sur l’arme qui lui aurait servi à se suicider, Blore et Lombard transportant le corps encore vivant du juge sans voir qu’il respire, sans sentir son cœur battre, sans remarquer le grotesque maquillage du “mort” reposant simplement sur une petite pierre colorée calée sur son front...), vous cherchez, lecteur, désespérément quelqu’un à blâmer. C’est tout simplement logique, nous sommes en présence d’une enquête policière et la seule fin possible à celle-ci semble être la découverte, voire la condamnation dans le meilleur des cas, du meurtrier. Vous serez bien déçu d’apprendre qu’Agatha Christie aura décidé pour ce roman de créer la surprise générale en ne livrant pas de coupable au terme de son histoire. Non, ce serait trop simple, et ce livre, comme nous allons le découvrir bientôt, n’est pas un livre simple.

Dix Petits Nègres ne livre tous ses secrets qu’à un lecteur averti, un véritable enquêteur qui saura s’interroger et ne pas gober bêtement la fin et les faits qu’on lui propose d’avaler tout crus. La vérité n’est pas là et il faut creuser pour la trouver. Il ne faut pas rester passif pour recueillir toute la signifiance de ce livre ; il faut choisir de faire la démarche d’activer sa matière grise. La fin proposée par l’autrice devrait en effet déjà vous interpeler, lecteur ; comme nous l’avons déjà dit, elle n’est pas plausible, et là où certains voient un sous-marin pour expliquer l’hécatombe de l’Ile Du Nègre, je ne vois moi que deux trous dans un mur, deux petits trous presque invisibles à l’œil nu. Vous frémissez d’impatience ? Ne vous en faites pas lecteur, « tout vient à point à qui sait attendre »...

 

 

Je vous propose de vous pencher sur les invités de l’Ile Du Nègre, que je ne peux désigner comme « suspects » puisque, comme je vous l’ai déjà exposé, nous ne cherchons pas ici de coupable, mais la vérité. Vous observerez, si vous vous penchez sur ces silhouettes apeurées, que nous ne savons que peu de choses de ces gens au cours de notre lecture, si ce n’est les charges qui pèsent sur eux et les éléments de leur passé pouvant être reliés aux crimes dont ils sont accusés. Cela ne vous rappelle rien lecteur? Un endroit où la seule chose qui nous fasse exister est l’accusation qui pèse sur nous? En effet, vous avez vu juste ; tout cela prend des allures de véritable tribunal. Il est dur mais pourtant rapide pour nous de juger nos personnages ; nous ne voyons d’eux que leur partie sombre et ce flou laissé sur leur passé qui laisse libre cours à notre imagination. Mais vous lecteur, aveuglé toujours, tel un magistrat au cœur de marbre, par l’envie de trouver une tête à faire tomber, vous jugez ces êtres sur les actes noirs que l’on vous présente. Agatha Christie vous réservera tout de même une surprise, à vous autres les sans-cœurs, celle de vous faire croire au terme de son oeuvre que le personnage soupçonné du meurtre le plus excusable est en fait le véritable meurtrier de l’histoire.

Mais en réalité c’est bien vous, lecteur, vous qui jugez, vous qui condamnez, vous êtes Wargrave, et les personnages eux ne sont que de petits Seton que vous laissez mourir un à un après les avoir jugés. L’autrice dans cette sale affaire? Elle est un peu Morris, elle qui une fois l’œuvre bâtie se tait pour vous laisser la place. En effet, c’est elle qui a tout bien manigancé pour vous, et c’est encore elle qui vous invite à la rejoindre dans ce livre, sur cette île, pour un petit moment de divertissement avec en récompense un coupable à la clé. Alors, vous la suivez, comme les personnages, vous accourez sans connaître d’elle plus que son nom, ses œuvres, sa fortune.

Notre intelligente autrice ne sera pas prise, preuve en est que durant des années c’est Wargrave qui a porté le fardeau de toute votre supercherie sur ses épaules. Le livre fini, la voix narrative meurt et ne répond plus de rien. Le livre fini, l’affaire est close. Elle s’amuse bien notre autrice impénitente d’ailleurs, à moquer les clichés policiers ; les morts doivent être originales ou ce n’est pas intéressant. Et puis elle use bien entendu de ce fabuleux plateau de jeu mythique qu’est la chambre close...

Mais je ne vous ai pas oublié lecteur ! C’est vous qui êtes le véritable coupable du livre, vous qui êtes le juge criminel, vous qui êtes ce tragique meurtrier désirant la justice et qui pourtant se trompe et tue. Vous ne comprenez toujours pas? Je viens porter lumière à votre lanterne...

 

Dix Petits Nègres est en réalité un livre bien plus politique que policier. En effet, il est une réflexion sur l’abolition ou non de la peine de mort en Angleterre dont il fut question au parlement britannique à la fin des années 1930, c’est-à-dire au même moment que la publication de notre œuvre[1]. Le pouvoir voulait faire passer l’abolition de la peine de mort de manière expérimentale pour une période de cinq ans quand l’opinion publique y était majoritairement opposée. Les tensions internationales grandissant, ce n’était pas le moment de faire passer de telles idées quand le peuple britannique n’en voulait pas. La présentation de la loi qui prévoyait l’abolition de la peine de mort fut donc repoussée, elle revoit finalement le jour après la guerre, mais l’article sur la suspension des exécutions est tout de même rejeté par la Chambre des Lords.

Voici donc que notre livre se révèle à nos yeux comme une prise de parti de son autrice dans ce grand débat...

Vous allez comprendre.

Deux petits trous, comme les yeux du lecteur, invisibles dans le récit, mais pourtant bien là à observer. Pourquoi y aurait-il deux trous si ce n’était pour permettre à un regard d’y pénétrer? Le son n’a point besoin de cela, il y aurait pu n’y avoir qu’un trou ou plus de deux. Le son justement, issu du gramophone, semble dans la scène du salon sortir de nulle part, comme un deus ex machina, comme la voix d’Agatha résonnant de l’autre côté du mur. Ce mur... cette cloison percée qui est en réalité, et vous l’aurez compris, la matérialisation du 4ème mur. Vous, qui comme l’autrice êtes extérieur au récit, vous êtes aussi derrière ce mur à mirer les invités. L’autrice pour sa part, par le pavillon de l’appareil, va même jusqu’à introduire sa propre voix dans le récit. Sa voix vous guide dans vos crimes, les charges pesant sur les accusés sont énoncées. Quand l’assemblée vous aura suffisamment démontré la culpabilité de tous, vous condamnerez chaque personnage à mort, un par un. C’est ainsi que Marston qui vous paraîtra sans cœur et détestable dès le début est le premier que vous jugerez et donc le premier à succomber. Par la suite, vous ne cesserez pas d’incarner ce serial killer tout puissant : Mrs Rogers vous semblera trop inquiète pour être honnête, Macarthur vous paraîtra fou, vous serez convaincu que Rogers aura voulu faire taire son épouse, vous découvrirez une Emily Brent monstrueuse, sans cœur ni remords, vous vous apercevrez qu’Armstrong est en possession de médicaments qui auraient pu lui permettre de tuer, vous soupçonnerez Blore, ce type mystérieux qui sait trop de trucs... Vous en arriverez à Lombard, par élimination, pour son arme et pour son inquiétant sourire carnassier. Enfin, Véra se transformant en folle furieuse, vous laisserez le dernier petit nègre au désespoir se suicider sous vos yeux. Tous les protagonistes ont eut successivement le parfait profil du coupable ; And then there were none.

Il est amusant, ou du moins remarquable, que la dernière condamnation à mort du Royaume-Uni (non suivie d’une grâce) soit à l’image de la mort de Véra ; l’ultime condamné s’étant lui aussi pendu de lui-même en prison. Coïncidence? Décidément, Agatha Christie en plus d’être un génie de littérature semblait aussi pourvu d’un certain talent pour la divination...

 

Vous pensez lecteur que tout ceci est un peu fort? Que je fais trop facilement le parallèle entre la peine de mort et le scénario proposé sans m’appuyer sur des éléments réellement solides? Que d’impatience...

Il est enfantin en listant les morts des personnages de remarquer qu’elles ressemblent toutes drôlement à des techniques de mise à mort pratiquées par des justices de tous les âges ; injection létale, pendaison, décapitation, coup du lapin, fusillade, hache, noyade, poison... Le meurtrier c’est vous, le meurtrier c’est aussi la justice. Prenez la mort d’Emily Brent par exemple, celle-ci ressemble tout de même furieusement à une mise à mort par injection létale. La condamnée est assise, elle est droguée, puis enfin l’injection, le cou(p) de grâce.

 

Tout ceci n’est donc qu’une longue mise en abyme d’une centaine de pages. L’île est le sanguinaire tribunal sans pitié et, tant que la tempête accusatrice ne s’est point levée, personne n’échappe à la justice. Si la tempête s’abat si soudainement sur l’île ce n’est pas un hasard : elle est contrôlée par notre autrice. La tempête est une métaphore, et non un phénomène naturel, elle est une création contrôlée pour bâtir les murs et le cadre du tribunal qui cuisinera un à un ses accusés.

Au travers de ces vents violents, personne ne viendra en aide aux condamnés. Personne ne bravera la tempête. Les gens sur la côte bien évidement verront les signaux d’appel à l’aide, mais ils ne viendront pas. Personne ne se posera de question sur cet endroit mystérieux. La justice est ce meurtrier que tout le monde voit agir, que le monde connaît, mais sur lequel chacun préfère fermer les yeux. La justice par définition est censée être juste, personne ne cherchera plus loin. Faut-il vraiment braver la tempête seulement pour de misérables accusés?

 

Nous pourrons enfin nous attarder sur le titre de notre roman : Ten Little Niggers. L’usage du mot « nègres » n’est pas innocent. La comptine sur les murs de la maison vient justifier ce mot pour ceux qui n’iront pas chercher plus loin, pourtant il semble évident que ce choix relève en fait d’une autre explication. Dans une audience, l’accusé est jugé comme un sous homme, les hommes de loi ont droit de vie et de mort sur lui. L’accusé est donc traité tel un “nègre” à l’époque des colonies, c’est-à-dire, comme à l’époque de notre autrice. De plus, comme nous avons déjà pu le remarquer, sur l’Ile Du Nègre, nous ne pouvons voir que le côté sombre, noir des accusés.

 

Il n’y a pas de meurtrier plausible à cette histoire. Personne ne commande vents et marées, personne n’a pu prévoir la tempête, personne... excepté l’autrice. Pas de meurtrier plausible non plus car il n’est pas possible qu’il puisse rester une personne physique vivante sur cette île à la fin du récit. Tous les personnages sont morts... et pourtant la chaise permettant à Véra de se suicider est remise en place me direz-vous. Mais celle-ci n’est là que pour vous montrer à vous lecteur que votre jugement est faillible. Il y a bien quelqu’un d’autre dans ce récit insulaire, quelqu’un qui s’est fait oublier mais contrôle tout ; il reste l’autrice. Les invraisemblances du récit sont là pour nous démontrer que tout cela est absurde mais que la justice, dans sa soif de réponses, condamnera tout de même, tuera sans se poser de questions. Vous avez tué sans vous poser de questions. Ce livre nous montre que même si l'histoire et les preuves ne tiennent pas debout, la justice veut absolument son coupable. Ici elle se contente de ce qui lui tombe tout chaud dans la bouche sans chercher plus loin. Pourtant, si toutes les enquêtes se bouclaient en un « Omar m’a tuer » cela serait tout de même bien cocasse...

On aura donc longtemps pensé qu’Agatha Christie était une autrice conservatrice, en faveur de la peine de mort ; ce livre est bien la preuve que tout cela est faux. Il est une sorte de coming-out littéraire de l’autrice sur la question. Monarchiste? Fière des colonies de son pays? Attachée à sa religion? Si tout ceci n’était qu’une façade? Et si la vraie Agatha Christie se trouvait en réalité au cœur de ses romans? Ne soyez pas vexé lecteur, vous ressortez de cette analyse grandi et vous ne tuerez plus sans réfléchir. À vous maintenant de rechercher les véritables sentiments des auteurs enfouis en plein cœur de leurs œuvres! Vous verrez, vous serez surpris de constater à quel point vous pourrez trouver cela amusant... Bonne chance !

 

Elsa Nedelec.

 

[1] Sur cette question, voir notamment Harry Potter (non, pas celui de Poudlard), Hanging in Judgement : Religion and the Death penalty in England from the Bloody code to abolition, SCM Press, 1993, et Brian P. Block et John Hostettler, Hanging in the balance : a history of the abolition of capital punishment in Britain, Waterside Press, 2010.

Par Elsa Nedelec (texte et dessin)

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