Epilogue 2 de Dix Petits nègres : Une nouvelle bouteille à la mer...

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Une lettre manuscrite retrouvée flottant au large de l’Île du Nègre par une touriste française, à l’intérieur d’une bouteille en octobre 2017.

 

 

            Il fallait, décidément, que j’aie une imagination incurablement romanesque pour coucher ma vraie histoire sur papier, et pour la jeter, à mon tour, à la mer, des années après avoir fait remettre à Scotland Yard l’improbable fausse confession, prétendument rédigée par le vieux Wargrave, que tout le monde connaît ; et qui, malgré sa profonde invraisemblance, fait encore les délices des amateurs d’énigmes policières.

Comment, à Scotland Yard, ont-il pu gober cette histoire, et ne pas avoir fait davantage de recherches sur l’entourage du patron du chalutier qui a, si opportunément, retrouvé cette fameuse bouteille ? Il est vrai que nous n’avons pas de lien de parenté direct, et qu’il leur aurait fallu consulter les registres de la paroisse pour découvrir qu’il avait une filleule, et remonter jusqu’à moi. Personne n’y a pensé. Il faut croire qu’ils étaient si soulagés de pouvoir donner à leurs supérieurs et au public une explication, même bancale, qu’ils n’ont pas voulu trop regarder dans les détails.  Mais, quand même, le dispositif par lequel Wargrave est censé se tuer.... pas crédible pour un sou. Sans compter que, comme ils l’ont tous dit à propos d’Anthony Marston, le juge n’était pas du genre à se suicider. Ils n’ont même pas fait authentifier l’écriture. Celle de Wargrave était plutôt facile à imiter, mais quand même, je ne suis pas une faussaire professionnelle... Un expert aurait tout de suite vu l’arnaque. Il faut croire qu’ils ne voulaient pas avoir à reprendre l’enquête.   

 

Les choses devaient être plus simples... Le climat anglais en a décidé autrement. Je n’ai vraiment pas eu de chance sur ce coup-là, les orages de cette violence sont rares en été. Il a fallu beaucoup, beaucoup improviser. Contrairement à ce vieux renard de Wargrave, je n’éprouve pas un plaisir particulier à tuer, et mon but n’était pas de provoquer une telle hécatombe. Il n’y en avait qu’un, un seul, que je voulais voir mourir. Les autres, c’était pour brouiller les pistes. La majorité devait pouvoir retraverser sans encombre, à la nage ou en bateau. Mort ou vivant, Wargrave serait resté un coupable idéal ; il n’aurait de toute façon rien pu faire pour prouver son innocence. Mais il y a eu la tempête. Le vrai meurtrier, dans cette histoire, c’est cette satanée tempête.  Je ne voulais la mort que d’un seul.

 

J’ai été privée de père depuis mon adolescence à cause du faux témoignage de cette ordure ; j’ai donc eu tout le temps de mûrir mon plan, en attendant des circonstances favorables. J’ai eu tout le temps de trouver des assassins impunis, et de construire ma liste autour du nom de celui dont je voulais la mort, en graissant la patte à plusieurs détectives véreux dans son genre. Nom facile à retrouver : c’est le seul, sur l’enregistrement du gramophone, à ne pas être à la bonne place dans l’ordre alphabétique. Là aussi, la police aurait pu se demander pourquoi. Personne n’y a pensé.

  

A force de frayer avec les malfrats, l’assassin de mon père ne s’était pas fait que des alliés. Un des membres du gang, en particulier, Peter B. (son nom importe peu), était très proche de mon père et ne lui a jamais pardonné d’avoir envoyé son ami à la mort. Il a continué à veiller sur ma mère et sur moi, et nous a toujours juré que, dès que le meurtrier ne serait plus protégé en haut lieu, il paierait pour son crime. Quinze ans après, le Parrain a passé l’arme à gauche, et c’est Peter qui a pris la tête du gang. Je suis retournée le voir, et je lui ai parlé de mon plan. Il faut croire que lui aussi avait une imagination romanesque, car il a renoncé, pour moi, à la méthode un peu frustre et expéditive par laquelle ils ont l’habitude de se débarrasser des fâcheux : douze balles dans la peau au détour d’une ruelle sombre.

Ne jouissant pas de l’impunité d’un membre actif de la mafia, je préférais, pour ma part, noyer le poisson, et qu’ils ne puissent pas remonter jusqu’à moi. Je me suis toujours dit qu’il n’y avait rien de mieux qu’une bonne histoire de serial killer monomaniaque pour détourner les policiers d’une simple vengeance personnelle sur fond de règlement de comptes crapuleux, et j’ai commencé à échafauder le scénario que tout le monde connaît. Ayant souffert d’aussi près des dysfonctionnements de la Justice des hommes, l’idée de punir tous ceux que la loi ne pouvait condamner me séduisait. Pour ses « affaires », et sous son pseudonyme habituel, Peter venait de faire acheter par son avocat véreux, Morris, une île isolée. L’île du nègre. Il me proposa de l’utiliser. La comptine ornait déjà les murs des chambres de la maison ; je me suis donc efforcée d’y faire correspondre les morts. Toujours mon goût du romanesque.

 

Ce n’est pas la première énigme où le coupable le plus évident est très vite écarté. Que le majordome ait fait le coup, c’est, comme le disait Van Dyne à la 11e de ses règles du roman policier, une solution bien trop facile pour qu’on la retienne. Alors, a fortiori, la femme du majordome... Les invités de ma petite sauterie meurtrière mettraient un point d’honneur à trouver une solution beaucoup plus ingénieuse. Et, comme je le pensais, ils m’ont tous d’emblée prise pour une petite chose apeurée, insignifiante et sans cervelle, incapable de concevoir un tel plan. Dommage pour eux. La vérité est toujours plus simple et moins brillante que dans les romans.

Quant à la manière de simuler ma mort, c’est la littérature qui me l’a soufflée : Je prendrai la même drogue que Juliette, à la fin de la tragédie de Shakespeare. Atropa Belladona. Tout le monde me penserait morte. Comment en douter, puisque tout le monde, y compris un médecin, m’aurait découverte, au petit matin, glacée et le cœur arrêté ? Au final, après m’être renseignée, mon choix s’est porté sur la tetrodoxine, extraite du fugu, le poisson japonais – plus précise et moins risquée si on la dose bien, mais avec les mêmes effets.

 

Il n’a pas été très difficile de convaincre les Rogers de collaborer : Nous avions de quoi les faire chanter, nous leur offrions une somme rondelette en dédommagement ; et, de toute façon, les propositions faites par le gang sont de celles qu’on ne refuse pas. Je me ferais  passer pour sa femme – dont, par chance, le physique était assez proche du mien[1]. Elle resterait cachée par nos soins, à proximité de l’île, pendant tout le temps de l’opération. Rogers ne se doutait évidemment pas qu’il ne quitterait pas l’île vivant, et que les hommes de main de Peter, sur l’autre rive, s’occuperaient de sa femme pendant ce temps-là.

À mon réveil, après mon coma artificiel provoqué par la tetrodoxine, j’ai eu toute liberté pour agir – et je retournais jouer la morte, sous mon drap, dès que l’envie prenait aux autres de fouiller la maison. Il n’y avait aucune raison qu’ils vérifient de près si vraiment les cadavres ne respiraient plus – et ils m’ont facilité les choses en couchant mon bien-aimé mari auprès de moi, dans la chambre, après son malencontreux « accident » de hache. Délicate attention, qui a évité aux survivants de se demander pourquoi mon corps était le seul à ne pas dégager une odeur de mort. 

 

Blore devait mourir en quatrième position. La piqûre d’abeille. Mais Emily Brent m’a vue en train de me faufiler dehors. Elle était en train de devenir folle, je crois qu’elle m’a prise pour Beatrice Taylor ; mais je ne pouvais pas risquer qu’elle en parle aux autres. Du coup, je n’étais pas préparée pour les morts suivantes, qui n’auraient pas dû avoir lieu. Wargrave, comme je l’explique dans sa fausse confession, a eu la mauvaise idée de simuler sa mort avec la complicité d’Armstrong, pour amener le meurtrier à se dévoiler. Il a donc fallu se débarrasser de lui, il devenait impossible de le surveiller. Armstrong a tellement paniqué lorsqu’il a découvert que Wargrave était vraiment mort qu’il a tenté de fuir à la nage, malgré la houle. Évidemment, il s’est noyé, l’imbécile. Morte de peur également, persuadée qu’elle tenait le meurtrier, Vera a tué Lombard alors que je parvenais enfin à écrabouiller le crâne de Blore. Quant à Vera, je ne pensais pas qu’elle se tuerait vraiment. La corde dans sa chambre était une pure mise en scène, pour confirmer le scénario du tueur-justicier en série. Mais il faut croire qu’elle ressentait plus de culpabilité qu’elle en avait l’air. Tant pis pour elle. Laisser un enfant se noyer, c’est monstrueux. Quand même, quel gâchis.

 

Narracott avait ordre de rappliquer avec les secours, et le corps de la vraie Mrs Rogers dissimulé dans son bateau[2], dès qu’un SOS proviendrait de l’île. Comme prévu, ils m’ont ramenée avec les autres, bien sagement étendue sous mon drap, et prenant garde de ne pas respirer trop fort. Je me suis glissée dans la cabine pendant qu’ils étaient occupés à débarquer les premiers brancards, et que Narracott et son frère mettaient le cadavre de Mrs Rogers à ma place, sous le drap. Elle a été identifiée par la police, comme tous les autres morts, lors de l’enquête, et personne ne s’est douté de rien.

 

Je vais lester la bouteille dans laquelle je mettrai cette lettre avec un poids. La bouteille remontera à la surface si jamais le nœud se détend – vraisemblablement bien après que j’aurai moi-même quitté ce monde. Je ne regrette rien. L’assassin de mon père a payé pour ses crimes. Et j’ai débarrassé ce monde, au passage, de plusieurs autres salauds dans son genre.  

 

EMMA JANE LANDOR, 81 ans.

 

[1] Je tiens de ma mère, décrite par Agatha Christie comme a thin slip of a woman with a worried face p. 173. C'est dans cette page que l'auteur révèle aux lecteurs attentifs mon existence.

[2] p. 22 Narracott précise que son bateau à moteur peut contenir au moins quinze personnes. Il y a donc la place pour y cacher un corps, sous un tas de couvertures par exemple.

Par Caroline Julliot

4 commentaire(s)

  • Commentaire de Heml’os posté le 13 décembre 2018 à 09:22

    “Comment, à Scotland Yard, ont-il pu gober cette histoire, et ne pas avoir fait davantage de recherches sur l’entourage du patron du chalutier qui a, si opportunément, retrouvé cette fameuse bouteille ?” Et moi je me demande surtout pourquoi avec un plan aussi bien filé Emma Landor prendrait le risque avec une lettre aussi nulle de ruiner tous ses efforts pour brouiller les pistes... Trop intelligente. Elle aurait inventé une meilleure histoire que celle de ce juge vengeur au suicide improbable. “(...)pas crédible pour un sou.” ; si elle-même sait que cette histoire est totalement invraisemblable pourquoi ne pas avoir travaillé à un meilleur scénario pour faire le travail bien jusqu’au bout?

  • Commentaire de Caroline Julliot posté le 13 décembre 2018 à 17:07

    Cher(e) enquêteur(trice),

    Vous soulevez sans conteste un point intéressant. Je passe sur le fait que vous jugiez la fausse lettre du juge "nulle" - Que nous en ayons dévoilé les nombreuses failles à Intercripol n'empêche pas qu'elle ait paru totalement satisfaisante à l'écrasante majorité des lecteurs, depuis plus de 80 ans, et à Agatha Christie elle-même. Des goûts et des couleurs, même en matière d'élégance dans la solution, il est difficile de discuter. Restons-en donc aux arguments de pure logique.

    Miss Landor, son ultime confession le dit, a dû beaucoup improviser à cause de la tempête. Qu'elle ait lancé cette fausse piste un peu à la va-vite, sans avoir le temps de peaufiner un scénario parfait, ne me semble pas incompatible avec l'intelligence que vous lui prêtez. Elle avait vraisemblablement en tête, dès le début, de faire porter les soupçons sur Wargrave, même s'il n'y avait eu que les trois morts prévues ; elle a juste essayé de recomposer l'ensemble en intégrant les événements qu'on connaît, et qui lui ont largement échappé.

    Il s'agissait juste d'un écran de fumée, qui n'avait pas besoin d'emporter totalement l'adhésion des policiers - simplement de proposer une narration suffisamment séduisante pour les empêcher d'en concevoir une autre, plus proche de la vérité. Elle n'y peut rien si tout le monde y a cru. Quant aux risques pris dans l'affaire, ils sont relativement calculés : même si Scotland Yard avait pensé à établir un lien entre elle et le patron du chalutier, cela ne prouvait pas grand-chose, étant donné qu'elle n'était pas censée être sur l'île et que le cadavre de la vraie Mrs Rogers avait été retrouvé.

    N'oublions pas, de plus, que notre meurtrière, titillée par l'inénarrable "démon de la perversité" (qui veut qu'un génie du crime ne puisse résister à se faire reconnaître pour ce qu'il est, un artiste), écrit sa "vraie" confession dans sa vieillesse - et que le jugement sans appel dénigrant sa propre solution ("pas crédible pour un sou") a pu très bien émerger petit à petit, avec le recul, dans son esprit. Certainement qu'à l'époque, encore jeune, où elle l'a rédigée, elle la trouvait suffisamment convaincante pour détourner les soupçons de la police.

    L'honnêteté m'oblige à vous dire qu'il y a des objections bien plus percutantes contre la solution proposée dans cette lettre - ma générosité n'ira pas jusqu'à les révéler. Je l'ai effectivement trouvée dans une bouteille au large de l'île du nègre, mais rien ne dit qu'il ne s'agit pas d'un nouvel apocryphe rédigé par le véritable assassin, pour, encore plus, brouiller les pistes...

    Cordialement, votre grande enquêtrice.

  • Commentaire de Heml’os posté le 14 décembre 2018 à 05:17

    Blessé dans mon estime je tiens à vous notifier, Grande Inspectrice, que ce n’est pas la seule invraisemblance que j’ai relevée dans votre théorie.

    Pour commencer : l’étrangeté de l’usage de la tetrodoxine. Cette méthode est peu vraisemblable... Ce poison pour qu’il ne soit pas mortel doit être dosé par des mains expertes, et mélangé à du datura (comment votre Emma s’est procurée de tels produits??). C’est un risque énorme qu’elle aurait pris là; quelques milligrammes en trop et c’est la mort. Pourtant Emma ne semble pas plus suicidaire que Marston, alors pourquoi un si grand risque quand elle touche au but de tout une existence? Vous vous dites sans doute que mes arguments sont encore un peu simplets je suppose? Patience, j’en arrive au meilleur : la tetrodoxine une fois ingérée, et si l’on suppose qu’elle a minutieusement été dosée avec exactitude, plonge la personne dans un état de mort clinique pour une durée variant entre deux et quatre jours : or votre Emma se réveille comme une fleur dès le lendemain de la prise du mortel breuvage pour aller butter MacArthur. Impossible. De plus, il n’est pas logique qu’elle laisse Armstrong lui administrer la veille du trional comme sédatif en plus du poison qu’elle s’apprète à prendre ou qu’elle a déjà pris (les effets de la tetrodoxine n’apparaissant que quelques heures après sa prise et non immédiatement). Si une personne ingérait ces deux éléments chimiques ensembles c’est la mort assurée. Je le répète : impossible.

    Ah, et aussi; pourquoi tuer Morris? Un type qui a toujours bien bossé, même s’il est véreux, la mafia en général c’est véreux donc bon, il est juste dans son élément... Peter décide soudain de tuer son avocat sous prétexte qu’il faille dix nègres à sa protégée? Peu vraisemblable encore.

    Les empreintes également : le personnage de Mrs Rogers ne porte pas de gants du temps de son vivant. Emma a forcément laissé des empreintes dans la maison, ou ne serait-ce que quelques cheveux dans son “lit de mort”: la police serait incompétente au point de passer à côté de tels détails? Vous n’allez pas nous faire croire qu’Emma, tuant pour la première fois, est déjà un parfait Dexter féminin...

    Parlons maintenant des qualités d’actrice de votre meurtrière présumée. C’est admirable! Elle joue la terreur avec brio ! Fascinant. Mais... à moins d’être magicienne, ou d’avoir déjà inventé le blush à couleur évolutive, je ne comprends pas bien comment une actrice, aussi douée soit-elle, arrive à blêmir et verdir sur demande... Il faut qu’elle me donne le numéro de son professeur de théâtre.

    Enfin, une figurine disparaît après la mort de Marston alors qu’Emma est dans sa chambre. C’est Rogers qui constate cette disparition, seul et à haute voix, quand tous les autres invités dorment à l’étage. Emma n’a pas pu toucher la figurine. Puis aussi ; pourquoi seul, sans personne pour tenir compte de ses paroles, Rogers constaterait quelque chose dont il serait complice??

    Bref. Votre théorie est admirable en bien des points, je dois le reconnaître, mais elle est aussi discutable sur certains autres. Je ne prétends pas avoir relevé toutes les failles de celle-ci, je vous présente juste celles que j’ai pu remarquer de mon humble œil d’inspecteur amateur...

    Bien cordialement, Heml’os.

  • Commentaire de Caroline Julliot posté le 14 décembre 2018 à 11:35

    Cher inspecteur(trice) de toute évidence pas si amateur(trice) que ça,

    Quelques réponses possibles à cette avalanche on ne peut plus pertinente d'objections.

    1/ La tétrodoxine : Nous n'avons aucun élément sur la profession d'Emma ; rien n'empêche de lui attribuer une formation poussée en toxicologie. Précepte N°1 de la critique policière : tout est possible dans les blancs du texte, pourvu qu'on n'entre pas en contradiction avec sa lettre. Si Emma n'a aucune compétence en matière de poison, la mafia, qui fait son beurre de trafics de drogues synthétiques diverses, ne manque pas de chimistes compétents et zélés à même de doser d'avance, au microgramme près, le poison. Bien sûr, c'est un pari risqué, mais se retrouver sur une île coupée du monde, avec des types aussi dangereux que Blore et Lombard, l'est de toute façon. Cette Emma, de toute évidence, n'a pas froid aux yeux et est prête à tout pour se venger.

    Quant au sédatif donné par Armstrong, si j'ai bonne mémoire il n'a pas été injecté mais bu. Je n'irai pas jusqu'à reprendre l'idée séduisante de notre secrétaire perpétuel Maxime Decout, qu'il y a complicité voire romance entre ces deux personnages, car notre président d'honneur bien-aimé a déjà opposé à mon document authentique de première main moultes remarques goguenardes sur le fait que cette version fasse intervenir un peu trop de complices - et que cela nuisait grandement à son élégance (à laquelle en homme de goût et gentleman, il tient particulièrement). Rien n'indique, en revanche, que la prétendue Mrs Rogers n'a pas fait semblant de boire le somnifère - le recrachant dès que le bon docteur a eu le dos tourné. A ce stade, celui-ci n'avait aucune raison de se méfier et de vérifier scrupuleusement qu'elle l'a effectivement bu. Et persuader son faux mari qu'elle dort à poings fermés ne me semble pas relever d'un art de la simulation particulièrement ardu. Il suffit de ronfler ostensiblement.

    La question de la durée de l'effet de la tetrodoxine, en revanche, comme dirait Boris Vian, n'est pas "de celles qu'on écarte". J'avoue n'avoir trouvé aucun élément probant sur la question, sinon que la durée des effets du poison était variable selon les individus et la précision du dosage. Il se trouve même des cas de mort clinique où les sujets restent conscients du début à la fin (Cf les zombies haïtiens). Il n'est pas exclu qu'Emma ait fait quelques tests en amont pour s'assurer que le poison n'agisse que le temps d'une nuit. Cette femme était prête à tout, je vous dis.

    2/ Les qualités de comédienne : Emma n'a eu qu'à simuler son évanouissement lors de l'épisode du phonographe - ce qui est à la portée de la première venue. Qu'elle reprenne des couleurs au moment où elle boit du whisky est un effet physiologique inévitable, qui ne suppose aucune feintise (pensez à moi la prochaine fois que vous serez rougeaud(e) malgré vous, après un verre ou deux en bonne compagnie). Pour le reste, malgré sa détermination et son courage, elle est vraiment terrorisée. Terrorisée de se retrouver face à des criminels, terrorisée d'affronter l'assassin de son père, terrorisée d'être démasquée et tuée. Elle n'en est que plus romanesque. Le courage n'est pas l'absence de peur, mais la capacité de le vaincre, disait Nelson Mandela, cité en premier par le Dieu Google quand j'ai cherché une citation d'autorité pour appuyer mon hypothèse.

    3/ La figurine : Elle l'a enlevé de la table plus tôt dans la soirée, pendant qu'elle débarrassait la table avec Mr Rogers et que tout le monde se trouvait au salon. Elle s'est tout simplement arrangée, dans les allers et venues des deux domestiques, pour être la dernière dans la salle à manger. Encore une fois, ce n'est pas trop compliqué, son mari a dû s'affairer pour préparer les digestifs et tisanes au salon pour les invités.

    4/ Les empreintes : rien n'indique que les policiers soient allés jusque là dans leurs recherches, puisqu'il ne pouvait y avoir personne d'autre sur l'île. De plus, identifier Emma supposerait qu'elle soit déjà fichée par les services de Scotland Yard comme criminelle - rien n'est moins sûr. Quant aux cheveux compromettants... Nous sommes en 1939, et les analyses adn ne sont pas encore apparues. J'ai beaucoup de respect pour nos honorables confrères de Scotland Yard, mais de là à leur prêter des méthodes d'investigation de police scientifique par anticipation... Soyons sérieux, comme dit notre président.

    5/ Morris : Emma n'avait pas envie d'entrer dans les détails, mais il semble évident que Morris avait mécontenté d'une autre façon le Parrain, Peter B, qui a profité de cette affaire pour se débarrasser de lui. Et notre président d'honneur, pardon, le chef de la mafia non identifié de cette fiction, n'aime pas beaucoup qu'on essaie de l'arnaquer.

    Quoi qu'il en soit, cher(e) inspecteur(trice), vos objections me confirment dans l'idée que la critique est aisée, mais l'art est difficile. Nous attendons donc de pied ferme votre propre rapport sur cette affaire. Et je vous encourage à critiquer de façon aussi énergique les propositions de nos autres agents.

    Cordialement, votre grande enquêtrice.

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