Le Petit nègre blanc

   Retour au sommaire de l'enquête            

J'ai regardé et écouté avec la plus grande attention la communication de Pierre Bayard au Mans, en mai 2018, touchant aux Dix petits nègres, texte auquel il consacre un ouvrage à paraître en janvier. Il me faut y répondre sans attendre, afin d'éviter que la simple vérité ne s'enlise dans de faux débats et, qui sait, de permettre peut-être à mon estimé collègue de s'épargner une situation gênante en retirant son livre avant qu'il ne sorte. Ne négligeons pas les effets souvent bénéfiques de la critique par anticipation.

Notre Président d'honneur a raison, bien sûr, de rejeter la "solution" proposée par Agatha Christie. La grande courtoisie qu'on lui connaît le conduit toutefois à faire montre d'une déférence exagérée pour ces deux traditions chères à nos amis britanniques que sont l'attention obsessive au temps qu'il fait et le souci non moins névrotique de préserver les côtes d'un débarquement hostile. L'empathie serait admirable, certainement, n'était la bizarre fixation qui en résulte ici sur une banale tempête en mer et quelques rochers aux abords de l’île du Nègre. Si je comprends bien, le père- fondateur de la critique interventionniste a même fait le voyage pour vérifier la disposition exacte de ces rochers et le nombre de mètres les séparant de la terre ferme. Je m'abstiendrai de recourir au langage vulgaire d'un Léo Ferré et me contenterai de répondre que n'est pas Vauban qui veut. Quant aux questions météorologiques, il y a des spécialistes à la télé pour ça, ce me semble.

Mais laissons-là ces débats qui n'ont de littéraires que leurs participants et revenons sur la terre ferme, je veux dire au texte. Et là, nul besoin de compas, de mètres ou de calculettes : il suffit de lire. Lisons attentivement Dix petits nègres pour ce qu'il est, un roman policier classique, de l'âge dit "d'or", et nous constaterons que ses artifices et subterfuges censés égarer le lecteur nous révèlent en fait, paradoxalement mais très clairement, l'identité du véritable coupable. Je crois que s'expliquera du même coup le besoin que ressentit apparemment Agatha Christie de dissimuler la vérité, qui fut la sienne propre.

Je commencerai – mes collègues d'InterCriPol me le pardonneront, j'espère – par quelques évidences méthodologiques touchant à la place du personnage suspect dans la fiction policière.

Cette place est centrale, non pas sur le simple plan thématique mais quant à la possibilité même d'une intrigue, d'un déploiement d'événements racontables. Sans suspects, c'est-à-dire sans les éventualités narratives que se doit d'écarter le Grand Détective afin de légitimer ses propres conclusions, c'est la dimension même du récit qui disparaîtrait, avec le texte du coup réduit à n'exposer qu'un pur mystère, variante banale du genre antique qu'est l'énigme. N'en déplaise à Watson ou au colocataire anonyme du Chevalier Dupin, la réflexion pure – la déduction – ne se raconte pas.

Cependant, pour que le suspect joue pleinement son rôle il faut que la suspicion soit plausible. S'il est voué à s'avérer infondé en fin de parcours, le soupçon visant ceux qui ne sont pas coupables doit néanmoins paraître vraisemblable avant. Il y a les divers rapports entre les personnages de l'histoire, bien sûr, une jalousie amoureuse, des conflits quant à un héritage, etc. La vraisemblance du soupçon qui en découle est toutefois fragile parce qu'éphémère, la désignation finale du vrai coupable signifiant que notre méfiance initiale n'avait été due qu'à une mauvaise lecture, ou à des tromperies d'écriture. D'où le recours récurrent du roman policier classique à un autre type de suspicion, prenant sa source ailleurs que dans l'histoire racontée. Tout simplement : la capacité du soupçon à conserver de sa légitimité même après avoir été invalidé quant à l'intrigue – c'est-à-dire, au fond, l'efficacité narrative du personnage suspect – dépend de la réalité extra- textuelle qu'est le préjugé.

Celui-ci évoluera évidemment avec la société. Une histoire du roman policier s’écrira peut- être un jour, qui tournerait autour de celle du suspect. Je ne m'y attarderai pas ici, sauf à insister sur la permanence d’un trait spécifique : l'origine étrangère de ce suspect. Étrangère à la société affectée par le crime, s'entend.

Il y eut ainsi, tout au début de l'histoire du genre, l'excentricité socio-économique du vagabond près du manoir, du prolétaire égaré dans une société campagnarde aisée ainsi que de ses versions domestiques, jardiniers, valets, maîtres d'hôtel, etc. Mais plus encore, s'agissant d'un univers avant tout anglo-saxon, il y eut, dès le début, le suspect étranger parce qu'oriental, comme les saltimbanques "hindous" de La Pierre de lune (1868) de Collins, les romanichels, venus eux aussi de l'Inde, dans "Le Ruban moucheté" (1894) de Conan Doyle, ou les Chinois, cette fameuse "menace jaune" des premières années du XXe siècle. L'univers policier anglais vit d'ailleurs défiler tant de Chinois, suspects et criminels confondus, depuis la Révolte des Boxers jusqu'après la Grande Guerre, que Ronald Knox en fit l'objet d'une fameuse fatwa, le cinquième commandement de son "Detective Story Decalogue" de 1924 : "No Chinaman must figure in the story".

Pourtant, nécessité narrative du suspect oblige et l'Angleterre étant ce qu'elle était, la dimension orientale ne disparut pas vraiment. Simplement, elle s'affina en se masquant, en se dissimulant sous une apparence voulue anglaise, loin de toute couleur de peau ou même d'accent bizarre.

C'est-à-dire qu'enfin Christie vint. Et avec elle, dès son premier roman, en 1920, le suspect à l'identité orientale la plus cachée qui soit, le Juif.

Comme on sait, le suspect juif apparaît dès le premier chapitre de La Mystérieuse affaire de Styles sous la forme du Dr. Bauerstein, personnage massif au "visage inquiétant"1, peut-être parce que barbu et, donc, dissimulé, dont la voix (substitut de l'accent ?) est "détestée" par Hastings, et pour lequel celui-ci éprouve "instinctivement (...) de la méfiance" (chapitre 2). Suivront d'autres Juifs à l'apparence déplaisante comme "l'important financier" au "visage blême et bouffi" Isaacstein, dans Le Secret de Chimneys (1925)2, ou le "petit homme à face de rat", au "nez fin (...) légèrement recourbé", "fils d'un tailleur juif polonais", dans le Train bleu (1930)3. Et lorsque le Juif paraîtra plus acceptable, le texte ne manquera pas d'y insister, avec l'étonnement qui convient, comme dans le cas du fils d'antiquaire "qui roule sur l'or" Jim Lazarus, "juif, bien sûr, mais plus que convenable" ("a Jew, of course, but a frightfully decent one"), dans La Maison du péril (1932)4.

Mais l'apparence n'est qu'un indice de la nature très spéciale du Juif dans l'univers christiaque. Plus important est le malaise que provoque le statut dans la société de celui dont le texte ne cesse de souligner qu'il n'en vient pas. Le toxicologue réputé Bauerstein représente une sorte de modèle à cet égard, Christie semblant même s'embrouiller un peu à son propos, le qualifiant ici de Juif polonais (Styles..., chapitre 9), là d'Allemand de naissance (chapitre 10). De même, dans Chimney's..., le financier Isaacstein, qui "détenait le pouvoir" (chapitre 14), joue un rôle effectivement majeur dans la politique balkane de l'Angleterre, provoquant la surprise et le malaise d'un lord un peu borné mais tout à fait anglais : "Qui ça ? – Hermann Isaacstein. Le représentant du Syndicat dont je vous ai parlé. – Du Syndicat panbritannique ? – Mais oui, pourquoi ? – Rien, rien, je me posais la question, rien de plus... Drôle de nom !" (chapitre 3). Malaise compréhensible, à vrai dire : Isaacstein "portait un costume de chasse anglais classique, mais qui ne parvenait pas à cacher son air indéniablement étranger" (chapitre 14). Quand au petit Juif à face de rat du Train bleu, il est "incapable sans doute d'occuper jamais des fonctions importantes au sein de la société. Pourtant, il ne fallait pas s'y fier. Car cet homme, aussi insignifiant qu'il parût, jouait un rôle considérable dans la destinée du monde. Dans un empire dirigé par des rats, il était le roi des rats"5

C'est cette position sociale incongrue et illégitime qui permet à la suspicion de se sentir validée, alors même que chacun de ces Juifs est en fait innocent du crime sur lequel enquête Poirot. Le Dr. Bauerstein finit bien par être arrêté par la police mais pour une histoire d'espionnage sans rapport avec le meurtre de la vieille dame. De même, Isaacstein est narrativement innocent, la véritable coupable finissant par reconnaître avoir elle-même placé le revolver compromettant dans la valise du financier. Le petit Juif du Train bleu, lui, disparaît carrément du texte une fois exhibée sa face de rat dans le premier chapitre. Quant à la délibérément fausse estimation d'un tableau par Lazarus, elle s'avère relever d'une simple stratégie de vente, certes non-conforme au fair-play anglais mais sans rapport avec le crime au coeur de La Maison du péril.

Bref, le Juif de Christie, ou le suspect idéal de l'Âge d'or du roman policier : si le personnage n'est pas coupable du crime à l'origine de l'enquête, sa présence en Angleterre, et surtout au coeur de ses ancestrales campagnes, n'est jamais vraiment innocente.

D'où l'innovation que représente Dix petits nègres : il y a bien un Juif dans l'intrigue mais il n'y est jamais et d'aucune manière soupçonné d'avoir commis les meurtres autour desquels tourne celle-ci.

Comme on sait, un document supposément trouvé dans une bouteille pêchée en mer affirme fournir la solution du mystère en désignant un personnage, le juge Wargrave, comme ayant planifié puis commis tout seul les meurtres de neuf autres hôtes de l'Île du Nègre, l'un après l'autre, suivi de son propre suicide déguisé en assassinat. Le Juif Isaac Morris, lui, n'aurait servi que de prête-nom pour l'achat de l'île, puis de l'ensemble des préparatifs pour le court et mortel séjour des dix personnages. Puis, une fois ces préparatifs terminés, lui aussi aurait été assassiné par Wargrave, celui-ci lui ayant donné un comprimé censé soigner des troubles gastriques mais contenant en réalité une énorme dose de barbiturique.

Que l'histoire ainsi concoctée ne tienne pas debout, c'est ce qu'indique dès le départ la composition disparate, hétérogène, quasi-schizophrénique de ce qui est présenté comme la "confession" de Wargrave6. Il y a d'une part le massacre sur l'île, dont le compte-rendu détaillé, d'une objectivité extrême, froide et distante, semble sorti d'un dossier de médecin légiste, sinon d'un rapport écrit par un ingénieur curieux d'observer quelque implacable mécanique. Alors que d'autre part, la genèse du projet dans l'esprit de Wargrave est racontée de façon trouble, discontinue, presque incohérente. Et cela se comprend. Car enfin, chez ce juge se décrivant lui-même comme "rigoureusement équitable et scrupuleux", la métamorphose paraît bien bizarre et inexplicable, en fait inexpliquée dans sa soudaineté, qui se serait exprimée par un "changement, une perte de hauteur... un désir croissant d'agir plutôt que de juger"(p. 198). Un désir amenant donc le personnage, non pas simplement à tuer sous le coup d'une impulsion momentanée mais – "à l'image d'un artiste désirant s'exprimer"(ibid.), est-il dit, alors que nous ne voyons jamais le juge exprimer quelque penchant que ce soit pour les arts – à investir tant d'efforts, de temps et d'argent dans la préparation d'une série compliquée de meurtres dont les victimes lui sont indifférentes. Et ce, en moins de trois jours, dans une île spécialement achetée à cet effet ! Vraiment, comme tout cela est logique... Sans doute, certains, dont je suis, ne partagent pas l'admiration répandue pour les romans d'Agatha Christie et considèrent qu'elle n'en était pas à une incohérence narrative près (sans parler de son "style", si j'ose dire, dont il serait inutile – et cruel – de débattre ici). Mais la profonde vacuité psychologique, sociologique et, surtout, narrative du personnage au coeur de l'intrigue des Dix petits nègres sort vraiment de l'ordinaire, même celui d'une Agatha Christie.

Cependant, cette invraisemblance de celui qui est présenté comme le planificateur de l'assassinat en série sur l'Île du Nègre commence à faire sens lorsque l’on l’appose à la place tout à fait problématique que prend Morris dans le plan en question. En effet, à en croire sa “confession”, Wargrave aurait choisi chacune de ses futures victimes sur la base d'un crime (impuni) qu'elle avait commis. Alors que c'est tout à fait autre chose, raconte le même Wargrave, qui avait motivé l'inclusion de Morris : "J'avais besoin d'une dixième victime. Je l'ai trouvée en la personne d'un dénommé Morris" (p. 201). Dans sa conférence mentionnée plus haut, Pierre Bayard évoque la curieuse importance accordée par le texte au chiffre "dix", et promet de l'aborder en détail dans son ouvrage de janvier prochain. Je me contenterai donc ici de noter rapidement que l'évidente allusion aux commandements bibliques conforte l'hypothèse d'un Wargrave sujet à une folie clinique classique ("un psychologue le comprendrait", écrit-il lui-même, p. 197), et que c'est l'inclusion d'un Juif qui arrondit le nombre. Je tiens à insister, par contre, sur la différence ainsi signalée entre ce qui a motivé l'inclusion de Morris dans la liste, et donc son meurtre, et ce qui est à chaque fois invoqué – et en détail – pour la sélection des neuf autres futures victimes.

Certes, Wargrave dit bien de Morris qu'"Entre autres choses, il était revendeur de cocaïne et [que] c'était lui qui avait poussé la fille d'un de [ses] amis à se droguer" (p.201), cette fille s'étant suicidée par la suite. Toutefois, à la différence de ce qui s'était passé avec les autres neuf futures victimes, ce n'est qu'après avoir été sélectionné par le juge-assassin que Morris se voit accusé du crime en question. D'ailleurs, la succession des deux phrases – "(...) c'était lui qui avait poussé la fille d'un de mes amis à se droguer", puis "Elle s'était suicidée à vingt et un ans" – n'implique Morris que dans l’action consistant à encourager une personne à s'adonner à la drogue. Après tout, rien ne dit que le suicide de la pauvre jeune fille n'ait pas eu une tout autre cause. Bref, attribué tardivement à Morris pour justifier après-coup son assassinat, le crime même est relativement vague, d'où la nature doublement arbitraire de l'inclusion du personnage dans la série de meurtres projetés. De fait, sa position y est fort incertaine, car si la supposée "confession" affirme que le Juif n'est là que comme "dixième" et donc dernier de la liste, le même document affirme plus loin qu'il fut le premier à avoir été assassiné.

Cette indétermination quant à la place occupée par le Juif parmi les victimes est d'autant plus intéressante qu'elle semble correspondre au statut tout à fait singulier, à vrai dire sans précédent chez Agatha Christie, du personnage dans le texte tout entier.

À l'instar de ses prédecesseurs de Styles..., Chimneys..., Train bleu..., etc., Morris possède bien une personnalité singulièrement déplaisante, du moins aux yeux des autres personnages du récit, qu'il s'agisse du capitaine Lombard, pour qui "ce petit youpin" (p. 8) est "une sale vermine hypocrite" (p. 9), ou – s'il faut en croire le document trouvé dans une bouteille – de Wargrave lui-même, qui le décrit comme "un sale petit bonhomme, une ignoble demi-portion"7. Même les policiers enquêteurs trouvent que "Ce n'était pas le genre de type recommandable" (p. 188). Pourtant, à la différence des autres Juifs rencontrés jusque-là chez Christie, la détestable personnalité de Morris n'est pas signalée par une apparence répugnante. En fait, seuls sont mentionnés ici deux minuscules éléments descriptifs : une "petite tête chauve" et, bien entendu, une "lippe sémitique"8. Et plutôt que d'une simple description, tous deux s'inscrivent dans le style indirect libre marquant les pensées et réminiscences de Philippe Lombard. Le texte ne propose jamais d'autre description de l'apparence physique de Morris.

Mais justement, ce sont là les trois seules occasions – les trois seules ! – dans le roman tout entier où le personnage est vraiment évoqué9. D'abord par Lombard, donc, puis, à la fin du livre, par les policiers et dans ce qui est présenté comme le document posthume de Wargrave. Et surtout, à chaque fois, la référence est indirecte et renvoie à une rencontre passée. En fait, Morris est déjà mort à chaque fois qu'il est mentionné. Si Lombard ne le sait pas, les policiers, eux, lors de leur conversation dans l'épilogue, ainsi que, bien entendu, l'auteur de la "confession" au moment de sa rédaction, en sont parfaitement conscients.

S'explique ainsi le fait, sinon inconcevable, que le Juif des Dix petits nègres échappe à la description christiaque traditionnelle : très simplement, il n'apparaît jamais directement dans le texte. Jamais.

Cette absence est d'autant plus intéressante que le rôle apparent du personnage dans la suite des événements est justement de permettre à un autre de l'être, absent. À deux autres, même, du moins théoriquement : celui qui est cru être le richissime et mystérieux acquéreur de l'île, O'Nyme, et surtout celui que le document final désigne comme le véritable auteur de la série de meurtres, Wargrave. Or, au moment où surgit cette révélation supposée, d'où il ressort que Morris n'aurait été qu'un simple prête-nom, Wargrave n'existe plus. Et comme on sait, O'Nyme n'avait jamais existé. Elle est ainsi bien paradoxale, l'évanescence de celui qui, au contraire, est censé faire acte de présence afin de remplacer des personnages qui, eux non plus, ne sont pas – ou plus – présents.

Culpabilité toute relative du personnage ; son inclusion arbitraire et sa position incertaine dans la série des victimes ; et, surtout, son absence quasiment totale de la scène narrative... Mais qu'allait donc faire le Juif Morris dans cette galère ?

Et puis, comment ajouter foi à ce qu'en dit la "confession" attribuée à Wargrave ? Car enfin, comment croire que celui que cet "homme très prudent" (dixit un des policiers, p. 188) fût assez idiot pour ne pas se demander à quoi rimait l'entreprise clairement illicite dans laquelle il devait jouer un rôle crucial ? Assez naïf pour ne pas soupçonner sa propre vulnérabilité, face à un bizarre commanditaire se réfugiant dans l'imposture la plus totale ? Assez crédule, enfin, pour avaler sans se poser de questions un comprimé que lui avait donné ce même commanditaire dont le moins qu'on puisse dire est que rien n’aurait pu le faire soupçonner de sentiments favorables à son égard ? "Il est intelligent", dit Poirot du Dr. Bauerstein (Styles..., chapitre 8), "d'une grande intelligence, vraiment – un juif, bien entendu" (chapitre 10) ; "Un homme impressionnant, cet Isaacstein" (Chimneys..., chapitre 14)... Chez Christie, comme chez tant de ses contemporains, Les Juifs sont d'autant plus suspects qu'ils sont singulièrement intelligents. Mais mon Dieu, où donc est-elle, l'intelligence juive du personnage décrit dans le document signé "Wargrave" ?

C'est à ce stade de mes observations que le lecteur attentif commence sans doute à subodorer la vérité. Car n'est-elle pas curieuse, au moment de la révélation finale, cette symétrie entre les deux absence, celle de Wargrave et celle de Morris ? D'autant plus frappante, du reste, que chacun d'eux est identifié à un moment donné comme victime numéro dix. C'est Morris la dixième victime, écrit celui qui dit être Wargrave – alors que c'est Wargrave lui-même qui est compté comme dixième, d'abord par le lecteur, bien entendu, mais aussi, en fin de parcours, et avec insistance, par les enquêteurs : "Dix cadavres sur une île ! reprit le digne superintendant" ; le même, plus loin, "Cette histoire est abracadabrante... impossible ! Dix personnes assassinées sur un rocher dénudé...". Et l'inspecteur Maine, parlant du mystérieux assassin : "Il a posé son choix sur dix personnes (...) "Il y avait dix personnes (...) Dix personnes à... à exécuter, mettons". Oui, mais. L'un des deux est la dixième victime, certes, mais l'autre, alors, est l'assassin. Moi-même, dit apparemment Wargrave.

Mais justement, il ne le dit pas : il l'écrit. Et l'on peut, l'on doit se poser la question : l'écrit-il vraiment ? De son plein gré ? Souvenons-nous du caractère double du document de la bouteille : d'une part un compte-rendu précis, méticuleux, de la succession des assassinats commis sur l'île, et de l'autre, une description chaotique, qui ne tient pas debout, de l'inexplicable transformation d'un juge scrupuleux en maniaque du crime. Deux récits, en quelque sorte, l'un racontant les meurtres, l'autre s'efforçant de présenter le meurtrier. Et entre les deux, au coeur de la "confession", une distance. En fait : trois distances, les deux récits en contenant chacun une, eux aussi. L'objectivité froide, neutre, quasiment impersonnelle dans l'exposé chronologique des assassinats n'indique-t-elle pas, entre les horribles actions et le regard de celui qui les commit, le décalage caractéristique d’un dédoublement de la personnalité ? Et le deuxième récit, qui prétend expliquer le dit dédoublement, ne le fait-il pas en quelque sorte de l'extérieur, là encore, mais cette fois dans une perspective extérieure au personnage lui-même ? Une explication renvoyant donc à un autre personnage, à une autre voix ? Or, quel est le seul personnage pouvant être associé à cette voix externe, sinon celui qui connaît Wargrave mais n'en est pas moins radicalement absent – distant – de la scène narrative tout entière, du début du livre jusqu'à sa fin ?

J'entends déjà les grands cris de certains. Comment Morris, mort, aurait-il pu commettre tous ces crimes ? La réponse devrait être évidente : effectivement commis par Wargrave, les meurtres avaient été commandités par Morris. Mais alors, pourquoi Wargrave aurait-il accepté un tel arrangement ? C'est très simple : il n'est pas nécessaire qu'il y ait vraiment eu acceptation. Le juge n'était-il pas gravement malade ? Les Juifs ne sont-ils pas nombreux dans la profession médicale ? N'est-il pas tout à fait possible que Morris fût en réalité le médecin de Harley Street profitant de la visite d'un Wargrave éperdu (p. 201) pour l'hynotiser sous quelque prétexte médical ? Et que l'ayant désormais sous son contrôle, il put sans grand problème lui faire réaliser dans les moindres détails son plan criminel à lui, le Docteur Isaac Morris ? Et que l'on ne vienne pas me dire que ce serait là chose inouïe, il y eut des cas parfaitement semblables dans l'Angleterre du XXe siècle. Il suffira, je pense, d'évoquer le célèbre cas du Docteur Septimus et de “Guinea Pig”, fort bien examiné par Edgar P. Jacobs dans La Marque jaune (1956), ouvrage consultable dans toutes les bibliothèques de France, de Navarre, et de Belgique. On peut se demander, du reste, si Septimus ne fut pas en réalité un pseudonyme choisi par l'éminent homme de science en hommage discret mais délibéré à celui qui, au XIXe siècle, composa la chansonnette "Dix Petits Nègres", l'Américain Septimus Winner. Mais je m'égare.

Revenons au Docteur Morris et à l'éclaircissement que j'ai eu tort de qualifier de possible : il est en fait probable, quasi certain, même, car lui seul permet d'expliquer ce qui reste sinon incompréhensible. D'abord, évidemment, cette fantastique transformation d'un pauvre juge "équitable et scrupuleux" en serial killer doublé d'un imposteur froid et calculateur. Je n'y reviens plus. Ensuite, l'absurdité d'un Juif avalant sans méfiance un comprimé inconnu offert par un antisémite : d'ailleurs, "souffrant de maux d'estomac" (p. 202), n'est-il pas plus logique que Morris eût sa propre pharmacie bien fournie ? Que le Docteur Morris, désormais certain que son plan machiavélique allait se réaliser et se sachant condamné par une maladie incurable, ait décidé de se suicider est une hypothèse, certes, mais tellement plus sérieuse que celle proposée par le document trouvé dans la bouteille !

Ceci dit, parlons-en, de ce ridicule épisode du doocument "trouvé en mer". Doublement ridicule, même. Car enfin, sans même demander à Pierre Bayard de retourner à l'Île du Nègre pour vérifier la direction et la force des courants marins aux alentours, comment ne pas être surpris par la rapidité de la découverte de la bouteille par ce providentiel chalutier ? Les bouteilles jetées en mer prennent des dizaines et dizaines d'années, généralement même des siècles, avant d'être trouvées – quand elles le sont, ce qui est rare. Une bouteille trouvée en Australie en mars 2018 contenait effectivement un message – mais datant de 132 ans !10 Alors, Wargrave jette une bouteille à la mer et on la retrouve quelques pages plus loin ? Soyons sérieux.

Mais surtout, comment expliquer la décision d'un Wargrave froid calculateur, seul responsable d'une série de meurtres soigneusement préparés et programmés à la minute près, ou presque, de subitement tout révéler ? Ou plus exactement : de (se) "confesser" (le mot apparaît deux fois page 197, puis une troisième page 206) ? Des mois et des mois (des années ?) d'efforts intenses, de minutieuse prudence, de secret absolu, de fausses identités bancaires et notariales, de recherches – toujours secrètes et anonymes – d'informations sur les futures victimes... et tout à coup, sans aucune raison ni avertissement, une confession ? Dans une banale bouteille jetée à la mer, en plus ? Je ne parle même pas de la force physique nécessaire pour jeter cette sacrée bouteille assez loin pour qu'elle ne s'écrase pas contre les rochers qui préoccupent tant Pierre Bayard.... Non, vraiment, comment accepter tout cela ? L'auteur du document – le Docteur Morris – est manifestement conscient de la faiblesse de cette partie de son scénario puisqu'il introduit ce petit monologue intérieur imaginaire, qu'il ne peut pas, pourtant, empêcher d'être d'un ton totalement différent du reste du document: "Je vais terminer d'écrire ma confession. Je la mettrai dans une bouteille scellée et je jetterai la bouteille à la mer. – Pourquoi ? – Oui, pourquoi ?" (p. 206). La répétition est révélatrice : "Pourquoi ?" En tout cas, elle ne réussit pas à rendre la réponse plus convaincante : "J'éprouve le désir pitoyablement humain - je l'avoue en toute humilité - de faire savoir à autrui à quel point j'ai été ingénieux" (p. 206-207). "Humilité" ? "Pitoyable" ? Le Juge Wargrave ??! Risible, vraiment. D'ailleurs, je ris.

Imaginons par contre le Docteur Morris, machiavélique instigateur de l'horrible plan criminel complétant celui-ci en faisant écrire à Wargrave hypnotisé la "confession" préalable ("par anticipation", en quelque sorte ; de rien, de rien, mon cher Pierre) et en payant un pêcheur pour qu'il produise la bouteille le moment venu... Nul "désir" arbitraire dans ce cas, nul changement soudain de direction, mais bien au contraire, dernier boulon dans la machine, dernier pas dans l'accomplissement du projet diabolique. Dans la clôture du cercle.

Face à l'invraisemblance d'un juge "équitable et scrupuleux" se livrant délibérément à un massacre sur l'Île du Nègre, se dresse ainsi la seule hypothèse qui tienne, celle du Docteur Morris générant le projet et utilisant le pauvre Wargrave, qui n'en peut mais, pour le réaliser concrètement. Il reste maintenant à prouver qu'il ne s'agit pas seulement d'une hypothèse. Ce sera vite fait.

Ne nous attardons pas sur la question du motif. Certes, les Juifs cupides étant légion chez Agatha Christie, on peut imaginer le Docteur Morris (de Harley Street !) formant le projet d'un site touristique à la notoriété inégalée et durable, une fois achevé le massacre. "Laissez-vous séduire par la célèbre Île du Nègre et son luxueux hôtel construit par le millardaire O'Nyme ! Une semaine inoubliable à tenter de résoudre SUR PLACE le mystère des dix morts ! RÉDUCTION sera faite à ceux qui proposeraient une solution jugée plausible*** ! " ["*** Un contrat a été signé avec un jury de spécialistes impartiaux basé au Mans, France"], etc. Le succès même du roman suggère que la réussite financière d'un tel projet était quasiment garantie. Mais Morris avait-il des enfants ? Sinon, comment concilier ce plan fabuleux avec son suicide ?

Un autre motif possible est l'amertume personnelle d'un grand médecin juif sujet à tous les ostracismes, à toutes les épithètes, à toutes les exclusions. Il n'est jusqu'à l'île que lui-même acheta qui ne fût au fond close au Docteur Isaac Morris, s'il tint à ce que son plan réussisse : un invité juif dans ce qui devait apparaître comme une sorte de country-club réservé ? Inconcevable. D'où le recours à Wargrave. Dans cette perspective, le choix d'une île comme lieu du massacre vengeur pourrait même être compris comme exprimant l'imagination maladive d'un homme originaire de cet autre univers clos qu'est le ghetto, qu'il fût polonais, comme dans le cas de cette autre grande lumière médicale dénigrée, le Dr Bauerstein, ou dans l'East End londonien.

Ceci étant, Morris lui-même ne dit mot de tout cela, et je trouverais inélégant d'invoquer l'incohérence narrative d'Agatha Christie quant à Wargrave pour recourir moi-même à des suppositions sans fondement explicite dans le texte. D'autant plus qu'il n'est pas nécessaire de nous assurer de ce qui motiva Morris pour établir sa culpabilité.

En effet, nous avions noté qu'à la différence de ce qui se passe dans tant d'autres textes de Christie durant l'âge d'or, le Juif, dans Dix petits nègres, n'est pas soupçonné de quoi que ce soit. Or, dans le roman policier, souvenons-nous en, le rôle narratif principal du suspect est d'être, non pas coupable mais au contraire, innocent du crime en question. Bien sûr, il n'y a pas que les suspects qui puissent être innocents. Mais justement, se pose alors la vraie question, touchant à ce roman qui diffère tellement de ceux qui l'avaient précédé : s'il est vraiment innocent, sans pour autant être suspect, pourquoi diable Morris est-il juif ?

La seule réponse possible est qu'il n'est pas innocent. Il est juif parce que coupable. CQFD. Et la logique formelle rejoint ainsi le calendrier : car Dix Petits Nègres fut publié en novembre 1939.

 

 

 

Uri Eisenzweig.

 

 Illustration :

carte postale antimaçonnique/antijuive, circa 1900.

Notes :

1Je cite là le premier chapitre de la traduction "entièrement révisée" (2012) de Thierry Arson aux éditions du Masque. Soit dit en passant, l'original anglais ne dit pas “inquiétant” mais "sinister". Je profite de l'occasion pour exprimer mon total désaccord avec les efforts des traductions contemporaines de corriger ("améliorer", dirait peut-être Bayard) les textes d'Agatha Christie en les adaptant autant que possible à des standards “politiquement corrects”.

2Nouvelle traduction (1992) de Pascale Guimard aux éditions du Masque, chapitre 14.

3Traduction d'Étienne Lethel "entièrement révisée" (2012) aux éditions du Masque, pages 1 et 2.

4Traduction révisée (1991) de Robert Nobret aux éditions du Masque, chapitre 3.

5 Première page du roman. Ici aussi, du reste, Agatha Christie a un problème avec l’état-civil du personnage, le nom de celui-ci hésitant dans le même premier chapitre, sans explication et toute ascendance polonaise manifestement oubliée, entre "Boris Ivanovitch" et "Krassnine".

6 p. 197 de la traduction nouvelle (1993) de Gérard de Chergé aux éditions du Masque.

7 p. 201. Le traducteur semble ici vouloir contrebalancer ses efforts politiquement corrects, l'original anglais ne parlant en réalité que d'un "shady little creature".

8 p. 9. Une édition plus récente (2011) de la même traduction par Gérard de Chergé, mais sans qu'elle soit cette fois reconnue "nouvelle", édulcore encore plus l'original "thick Semitic lips” en le réduisant à des "lèvres épaisses".

9Je ne compte pas les deux mentions tout à fait incidentelles que sont la réflexion que se fait le pilote du canot à moteur conduisant les "invités" à l'île – "Les commandes et les factures, c'était ce M. Morris qui s'en occupait" – et l'aveu de Lombard à ses co-hôtes qu'il n'avait pas été invité par O'Nyme mais qu'il avait été contacté "par un petit Juif... un dénommé Morris" (p. 99).

10https://www.sciencesetavenir.fr/archeo-paleo/une-bouteille-a-la-mer-de-132-ans-a-ete-r etrouvee-sur-une-plage-australienne_121842.

 

 

 

 

 

Par Uri Eisenzweig

Les champs suivis d'un astérisque * sont obligatoires

intercripol