Dix petits suspects

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            J’ai le regret de vous annoncer que je vais ruiner tout le suspens de cette journée en révélant, ici même, l’identité du criminel. Je le déplore d’autant plus que c’est à l’instigation de Pierre Bayard que j’ai rouvert ce dossier classé. Mais les règles du jeu sont ce qu’elles sont : impossible de reculer désormais, je vais devoir éventer la manœuvre fourbe que Pierre Bayard lui-même n’aura pas manqué de découvrir.

            Mais avant cela, je dois préciser qu’un motif beaucoup moins noble anime le projet de cet habile inspecteur. Ce dernier a en réalité tu la véritable solution de l’énigme et je vais, très brièvement, l’évoquer, pour ne pas lui porter préjudice. Pierre Bayard a en effet toute chance d’être lui-même le coupable. Comment ? Selon la célèbre technique de la lettre volée, aussi appelée par Perec la double couverture : à savoir exposer les faits pour que personne ne puisse vous en soupçonner. Le rusé Pierre Bayard, qui a réglé leur compte à dix personnages de fiction coupables de meurtres, a eu l’intelligence de porter à la connaissance du public sa stratégie pour s’en exempter. Il a procédé de la même manière que pour sauver Geneviève Dixmer, s’introduisant dans le texte d’Agatha Christie, armé d’un idéal de justice quelque peu excessif, s’en prenant même aux fictions[1]. C’est pour le tirer de ce mauvais pas que je vais, immédiatement, faire condamner un protagoniste à sa place.

            Je vous épargnerai cependant la lecture des 287 pages de rapport que j’ai rédigées sur l’affaire pour ne vous en livrer que la substantifique moelle. Afin d’établir l’identité du ou des coupables du terrible massacre qui a été perpétré sur la tristement célèbre île du Nègre, il est nécessaire de procéder avec méthode, selon les règles de l’art de l’enquêteur auquel tant de nos prédécesseurs illustres se sont essayés. Sans revenir en détail sur les données générales concernant cet acte, bien connues de la sagace assemblée ici réunie, nous tenons seulement à rappeler que le problème soumis à notre entendement tient aux circonstances exceptionnelles de cette île où étaient réunies dix personnes qui ont été tuées et dont pas une seule ne pouvait quitter les lieux, pas même le meurtrier comme j’aurai l’occasion de le montrer[2].

             

            La première chose à gager, afin de mener cette enquête, est une hypothèse qu’il nous faut ériger en premier principe de la contre-enquête : le texte, qui nous sert de document, ne peut être soupçonné de nous mentir. Certes il nous leurre, il nous cache des preuves, en toute mauvaise foi, sans quoi il n’y aurait ni mystère ni enquête de notre part, mais il ne doit pas nous divulguer de fausses informations, sous peine d’autoriser toutes les interprétations et de basculer dans l’illogisme ou le non-sens. Si le mensonge est très en vogue dans la fiction, et tout à fait licite, il est absolument condamnable dans l’univers du roman à énigme traditionnel, et plus encore chez notre chère dame de Torquay qui, plus que tout autre, s’évertue à nous fournir un rapport circonstancié sur la manière dont les événements se sont déroulés[3].

 

            Ce premier point validé, il nous faut avancer par étapes successives. La première, la plus élémentaire, consiste à éliminer de la liste des suspects ceux qui ne peuvent pas avoir commis les crimes. Pour ce faire, je recourrai tout simplement au premier principe de la contre-enquête et je propose donc de m’appuyer sur les passages où la vérité des êtres est mise à nu, à savoir ceux qui représentent leur intériorité. Ceux-ci permettent, d’emblée, d’écarter un certain nombre de protagonistes.

            Considérons pour cela la séquence qui débute après le premier mort, Anthony Marston, et où se succèdent les pensées de cinq personnages : le juge Wargrave (94-95), Mr Rogers (96), le général Macarthur (96-101), Vera (101-104) et le docteur Armstrong (104-106). La première plongée dans l’intériorité qui ouvre cette séquence concerne Wargrave et peut être lue aussi bien comme l’expression des pensées d’un innocent que d’un coupable. Celle qui conclut la séquence, avec le docteur Armstrong, tout aussi ambiguë, ne permet pas elle non plus de statuer. Venons-en donc aux cas qui ne posent pas problème. Alors qu’il est seul, Mr Rogers s’étonne, en découvrant la statuette manquante : « ça, c’est pas ordinaire ! J’aurais juré qu’il y en avait dix ! » (96). Plus loin, à nouveau au sujet des statuettes, il est catégorique : « Cette nuit, personne ne touchera aux petits Nègres. J’ai pris mes précautions… » (196) Nous sommes contraints de biffer son nom de notre liste. Macarthur s’interroge de son côté sur les accusations proférées par le disque et pense ceci : « n’avait-on pas reproché à cette charmante jeune fille d’avoir noyé un enfant. Des foutaises ! Un maniaque qui prenait plaisir à accuser les autres à tort et à travers ! » (100). À moins de supposer que le personnage ne se croie sur écoute jusque dans sa tête, la seule explication à une telle réflexion est qu’il n’est pas au courant de la machination. Vera, pour sa part, lisant le premier couplet de la comptine, se dit : « C’est épouvantable ! Exactement ce qui s’est passé ce soir ! » (104). Sauf à supposer qu’elle cherche à passer pour l’une des potentielles victimes en répétant son rôle alors qu’elle est seule, ce songe jette un discrédit sur sa culpabilité. Vers la fin, elle envisage la possibilité de demeurer enfermée dans sa chambre pour échapper au meurtrier jusqu’à ce que la police arrive, mais elle demeure incapable de s’y résoudre (247). De telles pensées confirment, sans l’ombre d’un doute, son innocence. Qui plus est, quelqu’un a replacé la chaise utilisée au moment de sa pendaison.

             Plus loin dans le récit, c’est Lombard qui, seul, murmure : « Il est grand temps de mettre un terme à tous ces crimes ! » (197). Certes une double lecture est permise puisque le meurtrier pourrait très bien s’exhorter à achever au plus vite sa besogne. Plus tard, entrant seul dans sa chambre, il ouvre le tiroir de sa table de chevet et « suffoqué, (…) regarda le revolver qui s’y trouvait maintenant » (246). S’il est l’assassin, il ne peut être sidéré que si un éventuel complice a replacé l’arme sans l’avoir prévenu. Cet acte semble surprenant étant donné que nous ne pouvons en expliquer les motivations. D’autant que, en ce cas, l’attitude de Lombard ne serait pas celle qu’il adopte ensuite : il aurait compris que son complice agissait désormais seul et, sans se dévoiler lui-même, aurait indiqué aux autres l’identité du criminel afin de s’en protéger plus efficacement.

            Pour clore cette première étape, voyons la fin du récit qui acquitte Blore par ses pensées :

 

            « Bientôt, une septième victime serait frappée… mais ce ne serait pas William Henry Blore… Il y veillerait. » (250)

            « Où était le revolver ? Cette question dominait toutes les autres. / (…) Il ne parvenait pas à comprendre que cette arme eût ainsi disparu… / Quelqu’un savait où elle se trouvait… » (251).

 

            Mr Rogers, Vera, Blore, Lombard et Macarthur ne peuvent donc pas être les assassins.

 

            Demeurent alors cinq suspects : Wargrave, Miss Brent, Armstrong, Mrs Rogers et Anthony Marston. Concernant Wargrave, il est évident que son suicide avec un élastique repose sur des considérations balistiques pour le moins extravagantes qui nous amènent à une conclusion évidente : la lettre qu’il a prétendument jetée à la mer est un apocryphe rédigé par le coupable afin de lui faire porter le chapeau.

            L’assassin est nécessairement l’un des quatre suspects restant (Miss Brent, Armstrong, Mrs Rogers, Anthony Marston). Mais ceux-ci doivent dès lors, pour pouvoir être le coupable, répondre à au moins trois critères qu’il nous faudra valider : avoir été en mesure de commettre les meurtres, avoir simulé leur mort et s’être ensuite suicidés. Cette dernière clause pourrait être accessoire si l’on admet que le meurtrier se serait enfui, hypothèse qui, au-delà des difficultés logiques qu’elle génère, sera invalidée par l’une des clefs du problème que nous révélerons en temps et en heure.

            Le cas de Miss Brent peut être, après un examen précis, tranché. Celle-ci a écrit dans son journal des propos qui la disculpent mais ils pourraient avoir été rédigés uniquement en vue de préparer une défense posthume (190-191). On la retrouve plus tard le matin de la mort de Rogers, en train de se promener, ce qui attire sur elle les soupçons et apparaît comme un bien mauvais alibi, ainsi que le souligne à juste titre Lombard, puisqu’il vaudrait mieux être retrouvée endormie dans son lit (206). Nous pouvons ensuite, à l’intérieur d’une série de pensées rapportées où l’énonciateur n’est pas indiqué, identifier celles de Miss Brent : « Moi-même je perds la tête. Ma laine disparue… Les rideaux de taffetas rouge… cela n’a aucun sens. Je n’y vois goutte… » (212). Si Miss Brent n’est pas à l’origine de ces deux disparitions qui serviront à la mise en scène du meurtre de Wargrave, elle ne peut pas l’avoir tué, à moins qu’elle ne soit complice et que l’assassin la double à ce moment-là. Dans cette situation cependant, son attitude dans la suite, comme celle de Lombard, ne serait pas celle qu’on lui voit prendre. L’argument qui la dédouane vraiment me semble devoir être déduit de sa propre psychologie. Certes, en tant bigote invétérée, elle se réfère régulièrement à la Bible et au jugement dernier, et apparaît comme prédisposée à une sorte de fanatisme justicier. Mais, toute illuminée qu’elle soit, elle récuse intérieurement le suicide en tant qu’acte immoral et contraire aux commandements de Dieu, et elle le condamne fermement chez celle qui serait sa victime, Béatrice Taylor (211). Difficile alors pour elle d’avoir commis ce geste irréparable, et d’être donc le tueur.

            Du côté d’Anthony Marston nous ne pouvons pas non plus asseoir son innocence sur la base de ses actes ou de ses pensées. La seule condition qu’il ne remplit pas tout à fait pour être le meurtrier est là encore la capacité à se suicider. Cet acte semble très peu plausible, ainsi que le notent tous les personnages après sa mort. Anthony Marston, jeune homme plein de vie et égoïste, ne peut cependant, pour l’instant, être catégoriquement rayé de la liste des coupables, même si la perspective qu’il le soit demeure assez fragile.

                     

            Il nous reste donc trois personnes dont l’intégrité ne peut pas être démontrée formellement : Armstrong, Marston et Mrs Rogers. Tentons donc de voir s’ils auraient pu être l’auteur des forfaits.

            Armstrong ne paraît pas avoir été en mesure d’accomplir l’ensemble de la tuerie. Il est certes évident, les personnages en conviennent tous, que n’importe qui aurait pu empoisonner Mrs Rogers et Anthony Marston. Concernant l’assassinat du général Macarthur, de nombreux personnages se sont absentés pendant la matinée, mais parmi eux Armstrong est celui qui va le chercher pour le repas, qui découvre son corps et qui, sans aucun problème, aurait pu lui asséner le coup fatal derrière la tête pendant que tous étaient réunis dans la villa (160-161). Le crime aurait été réalisé beaucoup plus facilement par lui que par Wargrave, décrit comme un vieillard se déplaçant péniblement. Mais c’est une autre mort qui interpelle : celle du juge (238-239) au cours de laquelle seuls Vera, Blore, Lombard et Armstrong sont encore vivants. Pour l’occasion et à titre de diversion, on a fabriqué un dispositif pour effrayer Véra et éloigner les potentiels témoins. Or seul Wargrave, la victime, est absent. Personne ne s’en inquiète puisqu’il s’agit d’un vieil homme incapable de gravir les escaliers quatre à quatre (238). Au cours de la scène, le docteur est le seul à rester en permanence aux côtés de Vera et ne peut donc pas avoir tué Wargrave. Seuls Blore et Lombard quittent successivement la jeune femme mais leur innocence a été confirmée. Il faut donc admettre que l’homicide a été réalisé par une personne qui n’est ni Armstrong ni Vera ni Blore ni Lombard. Par ailleurs, Armstrong est, sans aucun doute possible, décédé des suites d’une noyade au moment où Vera tue Lombard, quand elle se suicide, et que quelqu’un replace ensuite la chaise. Armstrong n’a donc pu éliminer ni Wargrave ni Vera mais cela n’en fait pas pour autant un innocent. On se demande en effet comment il aurait pu disparaître sans un bruit de sa chambre pour être noyé s’il ne s’était rendu de lui-même, en pleine nuit, au bord de la falaise. Conjecture tout à fait inconsistante au vu du contexte : il a plus vraisemblablement suivi volontairement son assassin à qui il faisait confiance, peut-être parce qu’il s’était entendu avec lui auparavant. Sans exclure qu’Armstrong puisse être innocent, nous pouvons supposer qu’il aurait pu être le complice soit de Mrs Rogers soit d’Anthony Marston, nos deux derniers suspects qui, en mourant parmi les premiers, se soustraient aux interrogatoires et ont les mains libres pour agir.

             Néanmoins, hasarder leur culpabilité soulève plusieurs problèmes logiques. Pour qu’ils soient le criminel, il faut qu’ils se soient faits passer pour morts, à l’aide d’un puissant sédatif ou d’un produit anesthétique. Or, s’ils ont pu se procurer seuls la drogue et l’ingurgiter, la présence du docteur, qui pose à chaque fois le diagnostic de la mort, est un réel risque qu’ils ne pouvaient pas courir, surtout au début de l’entreprise. Il faut donc nécessairement qu’Armstrong, qui atteste du décès de ces deux personnes, soit ou incompétent ou le complice de l’un ou de l’autre. D’autant que, nous l’avons montré, Armstrong n’a pu éliminer ni Wargrave ni Véra et donc agir seul.

            Or Mrs Rogers et Marston font partie de la liste finale des victimes dressée par la police. Si on suppose qu’un personnage a simulé sa mort puis s’est suicidé, il doit avoir pu le faire après avoir mis à mort les neuf autres. Techniquement, le suicide de Mrs Rogers comme de Marston est tout à fait envisageable puisque Armstrong a pu leur fournir, le somnifère pour Mrs Rogers, le cyanure pour Marston, à la dose requise, et qu’ils ont pu l’absorber après s’être assurés du trépas de tous les personnages. Il est toutefois important de corroborer ceci : que leur décès a eu lieu après celui de Vera, sans quoi ils n’auraient pas pu replacer la chaise, comme il est spécifié dans le rapport final de la police. Le légiste n’émet pas le moindre doute au sujet de l’ensemble des protagonistes : leur mort à tous s’est déroulée trente-six heures avant son arrivée le 13 au matin sur l’île, c’est-à-dire au plus tard le 11 au soir. Or nous sommes sûrs qu’Armstrong est mort noyé le 11 au matin, ce qui permet de dire que Vera et Lombard sont décédés peu après, toujours le 11, et que Mrs Rogers ou Marston auraient donc pu se suicider juste après, à savoir trente-six heures avant l’examen des corps.

            L’ennui est alors, cela paraît assez évident, l’état de décomposition du cadavre sur lequel s’appuie la datation des décès. Car le projet d’un suicide final en se faisant passer pour mort au début risquait d’être démasqué grâce à l’autopsie. Mais le péril était-il si grand ? On constate en effet que le rapport du légiste est très succinct et ne semble pas chercher à dater précisément les morts les uns par rapport aux autres, tous remontant à plus de trente-six heures, c’est-à-dire au moment où la rigidité cadavérique s’estompe. Mais il y a une raison plus essentielle à cette négligence : à cette étape de l’enquête, personne ne s’est encore avisé de l’importance de la série des décès. Personne ne sait qu’ils sont réglés sur un principe numérique. Les enquêteurs cherchent parmi les victimes celui qui aurait pu se suicider plus que l’ordre exact des décès. D’autant que le problème de la décomposition du corps s’annule à partir du moment où l’on en considère un autre : la tempête. Comment admettre que le meurtrier ait pu compter sur un événement aussi imprévisible pour empêcher les personnages de partir et réaliser son projet ? C’est tout simplement qu’il n’en avait pas besoin. Son plan devait être exécuté dans un laps de temps bien plus resserré, ne permettant pas aux victimes de se résoudre à fuir. L’arrivée de la tempête lui a seulement permis de ralentir la marche des opérations pour accroître la torture psychologique exercée sur ses proies. C’est ce qui explique que la question de l’état de décomposition de son propre cadavre ne s’était pas posée au départ pour le meurtrier, qui comptait abattre l’ensemble des individus et se supprimer dans un intervalle de temps bien plus court. L’accident qu’est la tempête est donc paradoxalement l’une des preuves que le coupable était déterminé à mourir lui aussi.

 

            La seule certitude désormais est donc la complicité d’Armstrong avec Mrs Rogers ou Marston, procédé allégué par la lettre apocryphe de Wargrave, que le coupable aurait très bien pu lui prêter en le déformant légèrement. Cette hypothèse est consolidée en ce qu’elle permet de dénouer plusieurs complications. La première est celle de la mort de Blore, écrasé par le bloc de marbre d’une pendule  (273) que Mrs Rogers aurait pu difficilement déplacer seule et surtout sans attirer l’attention des trois survivants, Blore, Lombard et Vera. Or Armstrong disparu aurait pu l’aider, d’autant que les trois survivants se tiennent à ce moment-là à l’extérieur de la villa (270-274). Si Armstrong est, pour sa part, retrouvé mort, nous sommes amenés à conclure que l’assassin, Mrs Rogers ou Marston, s’en est débarrassé en le poussant à l’eau ou qu’il s’est suicidé, conformément ou non à un plan prévu d’avance.

             Subsiste un autre problème : la maison a été fouillée plusieurs fois et ne contient apparemment pas de cachettes possibles. Puisque le meurtrier fait nécessairement partie des invités, il pourrait tout simplement se tenir dans sa chambre après avoir simulé son décès grâce à la complicité d’Armstrong. Or il paraît peu aisé d’y demeurer entièrement silencieux, en raison de la proximité des autres invités. C’est pourquoi Mrs Rogers aurait pu recourir beaucoup plus facilement à cette ruse, sa chambre étant la plus isolée de toutes, située au dernier étage et sans voisin de pallier, comme le constate Blore : « On ne pourrait choisir de meilleure cachette ! Qui songerait à monter là-haut ? » (149). Mais un problème surgit immédiatement : son mari, Mr Rogers, qui partage sa chambre. Or, et cela était prévisible, Rogers décide, puisque le corps de sa femme repose sur son lit, de prendre domicile dans une autre chambre (149-150). Encore une fois, la complicité d’Armstrong facilite les choses : alors que Rogers évite de regarder le cadavre, le docteur « alla vers le lit, souleva le drap et examina le visage paisible de la morte » (150), déplorant de ne pas avoir ses instruments pour l’autopsier. La déclaration est habile en ce qu’elle certifie pour tous que le corps est bel et bien sous le drap, alors qu’il pourrait s’agir d’oreillers convenablement disposés ou, à nouveau, de l’utilisation d’un sédatif.

            Examinons maintenant le lien qu’Armstrong aurait pu entretenir avec les deux autres suspects. Celui-ci est-il, d’un point de vue psychologique, crédible ? Rien n’interdit de penser que Mrs Rogers et le docteur aient pu se rencontrer auparavant, se lier d’amitié ou entretenir une liaison. D’autant que le docteur se sent coupable d’avoir provoqué la mort d’une patiente en l’opérant en état d’ivresse et pourrait avoir été séduit par un projet lié à une justice meurtrière. À plusieurs reprises, Armstrong rêve d’ailleurs qu’il assassine d’autres personnages sur sa table de chirurgie, notamment miss Brent (ce qu’on peut comprendre et lui pardonner), confirmant peut-être un goût refoulé pour le meurtre. Il est de surcroît régulièrement noté que son état de santé mentale s’altère progressivement. On le voit peu à peu « ravagé par des tics nerveux » et on observe qu’il « a les yeux fous ».

            En revanche, une complicité entre Armstrong et Marston semble moins pertinente, notamment en raison de l’inimité qu’ils ressentent l’un pour l’autre. Au tout début du roman, le jeune homme double d’ailleurs à toute vitesse le docteur et celui-ci constate pour lui-même : « encore un de ces jeunes imbéciles qui dévoraient la route. (…) Espèces de crétins, d’idiots ! » (21). Vraisemblablement, les deux personnages ne se connaissent pas ou ne se reconnaissent pas, et n’ont pas de raison de s’être entendus au préalable.

 

            Il nous reste en tout cas à départager nos deux finalistes, Mrs Rogers et Marston. Les deux suspects pourraient l’un comme l’autre avoir rassemblé les informations sur le passé des victimes, rien ne s’y oppose. L’un et l’autre peuvent avoir été motivés par une démence justicière même si, là encore, on l’imagine moins aisément pour Marston, jeune homme léger et inconséquent.

            On trouve à ce titre beaucoup plus d’éléments incriminant Mrs Rogers sans qu’il s’agisse de preuves indubitables. Celle-ci est d’abord l’unique personne à être absente au moment du premier meurtre (92-93). Elle est aussi le seul personnage pour lequel nous n’avons jamais accès à son intériorité, tout comme elle est la seule à échapper à la scène d’aveux collectifs qui suit le réquisitoire par le disque, puisqu’elle s’est évanouie juste après l’avoir entendu. Elle est de surcroît décrite comme un « fantôme » qui déambule sans bruit (40-41), discrétion qui semble de mise pour manœuvrer par la suite et lui assurer l’invisibilité dans ses déplacements depuis sa chambre au dernier étage. Qui plus est, il est régulièrement constaté par les hôtes de l’île qu’elle apparaît, et ce avant même le premier décès, comme traquée par la peur (123). L’absence du maître de céans pourrait à la rigueur expliquer une gêne ou un mécontentement mais absolument pas cet effroi, alors que rien ne s’est encore produit. On y lirait plus simplement l’appréhension du passage à l’acte. En dernier ressort, elle est arrivée avant les autres, ce qui lui donnait toute latitude pour préparer le déroulement des opérations.

             Mais la clef de l’énigme, qui permettra de départager Mrs Rogers et Marston, réside en réalité dans la comptine. Ce serait mal connaître la psychologie des tueurs en série que de négliger l’irréprochable attention qu’ils portent au respect de la règle qu’ils se sont fixée. « Il faut que tout cela concorde », observe avec à propos Vera (266). Cet impératif est ratifié par le fait que l’assassin a même trouvé le moyen absolument improbable de libérer un bourdon au moment de la mort de Miss Brent pour qu’elle coïncide avec la chanson. Un tel soin apporté aux détails ne pouvait autoriser la moindre négligence face à un texte qu’il convient de suivre à la lettre.

            Un élément apparemment anodin attire alors l’attention en raison de l’imperfection du dispositif visant à occire les dix petits nègres : l’un d’eux est Isaac Morris, qui a été assassiné le 8 avant l’arrivée des invités sur l’île. Il y a donc onze victimes et seulement dix petits nègres. Si l’on tient compte de la nécessité de se complaire sans fausse note à la comptine, cette irrégularité n’est possible que si l’assassin s’exclut des coupables. Il n’est pas l’un des petits nègres, mais fait semblant de l’être. La conséquence est double. La première est que l’assassin ne pouvait pas s’enfuir de l’île puisqu’il devait être retrouvé mort pour prendre la place de Morris et compléter la chanson. La seconde est que le tueur doit se tenir pour innocent, peut-être même être innocent. Or, parmi tous les personnages, c’est certainement la culpabilité de Mrs Rogers dans la mort de son ancienne maîtresse qui est la plus sujette à caution. Rien ne dit qu’elle n’a pas assisté impuissante à l’acte de son mari et que celui-ci ne l’a pas forcée à se taire. C’est d’ailleurs une hypothèse de cet ordre que le faux Wargrave formule dans sa lettre : « Mrs Rogers, j’en étais certain, avait subi l’influence de son mari, principal responsable de leur crime » (310). Pourquoi Marston, s’il était l’auteur des homicides, absoudrait-il, dans son témoignage apocryphe, cette femme avec qui il n’a eu presque aucun contact et pour laquelle il n’avait que peu d’égards ? Mrs Rogers pourrait en revanche se disculper implicitement ici, et de la sorte ne pas déroger à la règle d’assassiner dix coupables.

            L’essentiel n’est pourtant pas encore là. Ce qui importe maintenant est de vérifier la conformité des exécutions avec la comptine. Car ce qui ne fonctionne pas avec la solution proposée par Agatha Christie, où Wargrave est l’auteur des meurtres, est justement cette adéquation, lui qui dit ne pas figurer parmi les petits nègres coupables et qui se fait donc remplacer par la onzième victime, Isaac Morris. Comment croire que l’auteur de la lettre ait inventé un tel principe s’il n’en avait éprouvé intérieurement l’inflexible nécessité ? Mais dans ces conditions, la mort de Morris n’est pas décrite par la chanson qui annonce ceci à la place : « Cinq petits nègres étudièrent le droit. / L’un d’eux devint avocat / il n’en resta plus que Quatre. » Morris n’est pas à même de se substituer à Wargrave. Or la comptine ne peut pas être trahie : il faut impérativement que Morris y trouve sa place, que sa mort y soit décrite, même s’il a été assassiné avant. Peut-il remplacer Marston, mort étouffé en allant dîner ? Aucunement, ayant été éliminé à l’aide d’un somnifère le plongeant dans un sommeil dont il ne se sort pas. Il n’est donc qu’un seul couplet qui lui permette d’intégrer la série des petits nègres, le deuxième : « Neuf petits Nègres veillèrent très tard / L’un d’eux oublia de se réveiller » (43). Vous souvenez-vous à qui celui-ci était destiné ? Tout bonnement à Mrs Rogers. Le parallèle est implacable et délibéré : la mort de Mrs Rogers est la seule et unique qui soit identique à celle de Morris. Cette concordance est la preuve irréfutable que la domestique avait inclus Morris à sa place dans la suite des décès. Elle avait planifié dans ses moindres détails l’enchaînement mécanique et irrésistible des assassinats, grâce à la complicité d’Armstrong.

 

            Cette enquête appelle deux remarques en guide de conclusion.

            La première est d’ordre théorique. La solution proposée est la seule qui permette de rendre compte de l’importance de la concordance avec la comptine. Mais cette dernière n’est pas seulement une mise en scène de la psychologie du tueur en série, elle est surtout un miroir du texte et de son agencement. C’est la raison pour laquelle cette solution est la seule valide en tant que telle, la seule qui soit le miroir du texte. Car cette adéquation, d’ordre numérique, répercute sur le plan de l’intrigue ce qu’est en lui-même le roman policier, une machine parfaitement agencée, une structure où les failles sont destinées à tromper le lecteur et à permettre, comme dans un puzzle, l’emboîtement de pièces qui ne pouvaient pas s’imbriquer autrement. La question que pose la comptine est décisive pour le polar mais aussi plus largement pour tout le roman moderne : est-il possible de concevoir un texte qui repose sur des blancs et des non-dits[4], qui met en déroute le sens, à partir d’une structure close comme une série arithmétique ? Est-il envisageable de concilier failles, leurres et logique cartésienne ? Agatha Christie, qui n’avait pourtant lu ni Borges, ni Perec, ni Robbe-Grillet, a ainsi pressenti à quel point la mise en abyme, qu’elle mobilise en permanence dans ses récits mais de manière toujours discrète, est un élément essentiel qui participe de l’implication du lecteur, de l’ébranlement de ses certitudes et de la dénonciation du roman en tant que construction littéraire qu’on ne peut pas confondre avec le réel. Elle a eu l’intuition géniale que la mise en abyme, qui s’opère dans la comptine, était le pivot de la cohérence du roman policier, ce qui lui assure sa clôture, tout en le maintenant ouvert à l’infini et jusqu’au vertige. Preuve de ce pressentiment : les derniers mots qu’elle attribue à Wargrave qui se targue de laisser « dix cadavres et un problème insoluble » (317). Il n’est pas innocent qu’il s’agisse de la conclusion de tout le récit : Agatha Christie fait ici ses adieux au modèle de Dupin. Elle savait que le dispositif numérique mis en abyme ouvrait à des problèmes logiques et narratifs quasi insolubles, à une inquiétante circularité du sens. Mais, comme prise d’un remords, elle n’a pas osé abandonner son lecteur à ce vertige. Elle a tenu à lui fournir une solution, restaurant le sens et le savoir, au risque de se tromper de coupable. Elle n’a pas eu l’audace de franchir ce cap que la suite du XXe siècle, avec Borges, Robbe-Grillet, Pynchon, Butor ou Perec, franchira pour elle : livrer le lecteur à la terreur du mystère irrésolu, le laisser s’égarer dans le labyrinthe sans issue de la mise en abyme. Elle a néanmoins mis en crise l’enquête, en se passant de détective, l’autorité et la moralité, en faisant du juge le coupable, et surtout le triomphe du savoir, par une solution abracadabrante qui trahit l’incapacité de l’auteur à percer le secret qu’il a lui-même conçu. C’est en cela qu’elle est le précurseur fondamental de la crise du savoir, de l’enquête et de la lecture que dramatiseront avec génie les polars de Borges, Robbe-Grillet ou Perec, refusant de livrer une solution, interdisant toute possibilité de construire un sens, se grisant de mises en abyme où l’interprétation devient infinie, sans cesse relancée, vire à l’obsession et au délire, où l’intrigue avoue qu’elle n’est qu’une fiction trompeuse[5].

            La seconde remarque conclusive est d’ordre pratique et éthique. Je comprendrais en effet que Pierre Bayard regrette maintenant d’avoir mis InterCriPol au défi, perdant ainsi le privilège de la révélation, si cher à Hercule Poirot et Sherlock Holmes. Je suis pourtant certain que sa solution diffère sensiblement de la mienne et qu’il a par exemple choisi Armstrong comme coupable, aidé éventuellement de Lombard, sans se soucier de la décisive question de la comptine qui est la question même du roman policier. Mais peu lui importe au fond puisque tout ceci fait clairement partie d’un plan d’une ampleur et d’une audace rarement atteintes par le passé et dont le but est de laisser libre cours à sa passion pour la justice tout en s’innocentant de ses forfaits. Il a délibérément invité les inspecteurs d’InterCriPol à enquêter, pour multiplier les solutions, nous livrer à l’angoisse d’une interprétation sans fin et déconstruite, et surtout pour faire perdre sa trace. Mais nous ne lui en tenons pas rigueur car nous comprenons son geste. Comme Hercule Poirot avant nous dans l’affaire du crime de l’Orient-express, nous savons que la justice est parfois impuissante à punir les vrais coupables. C’est pourquoi nous le protégerons par notre généreux silence, ses mobiles étant justes. Telle est la raison qui nous a poussé à lui offrir notre concours pour faire inculper Mrs Rogers et Armstrong à sa place.

 

Maxime Decout.

 

 

 

 

        

 

[1] Voir Pierre Bayard, Aurais-je sauvé Geneviève Dixmer ?, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2015.

[2] Les citations seront extraites d’Agatha Christie, Dix Petits Nègres, traduit de l’anglais par Louis Postif, Paris, Librairie des Champs-Élysées, « Le livre de poche », 1947.

[3] Telle est l’une des différences essentielles avec le roman qui, dans la seconde moitié du XXe siècle, s’inspirera du roman à énigme traditionnel. 

[4] Sur cette question, voir la décisive analyse d’Uri Eisenzweig, Le Récit impossible, Paris, Christian Bourgois, 1986.

[5] Voir à ce sujet nos réflexions dans Pouvoirs de l’imposture, Paris, Minuit, « Paradoxe », 2018.

 

Par Maxime Decout

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