Dix petits participants à « L’Île du crime » : Entre scénario de divertissement et expérience de psychologie sociale

 

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La solution que je soumets se nourrit, preuve de la dimension fortement collective d’Intercripol, de plusieurs observations émises par mes collègues, et de certaines directions empruntées par leurs enquêtes respectives, aux conclusions pourtant fort différentes.  Si je suis d’accord avec notre Président d’honneur au sujet des incohérences de la tempête et de la chambre close, je ne suis pas insensible au relevé du contexte historique fait par l’agent Cédric Bachellerie. Moi non plus, bien sûr, je ne pense pas que le planificateur et l’exécuteur de cette tuerie de masse se soit caché parmi les dix invités de l’île du Nègre, et qu’il ne soit de surcroît jamais sorti de l’île infernale. Je partage l’idée, désormais acquise à presque tous les membres d’Intercripol, qu’il n’y a pas un cerveau orchestrateur et exécuteur unique caché parmi les victimes, une raison géniale et diabolique ayant parvenu à échafauder depuis l’extérieur et exécuté de l’intérieur cette hécatombe, qui s’est ensuite suicidé, et surtout qui n’a pas compté sur une autre raison brillante, celle du détective.  Ma solution est aussi investie de nombreux éléments pointés par l’agent Alistair Rolls, lesquels pointent vers l’hypothèse du roman Dix petits nègres comme gigantesque délire individuel, ou suicide collectif imaginé en rêve. Cependant, ma solution engage une toute autre direction interprétative.

 

Aucun détective, mais un seul criminel ?

 

Tout d’abord, les faisceaux d’indices à mettre en exergue sont ceux qui s’articulent autour du fait problématique de l’univocité et de l’intransitivité de cette rationalité méthodique qui, encore une fois, ne satisfait pas à cause de l’absence de détective fort bien relevée par Cédric Bachellerie, qui entraîne le dysfonctionnement du couple attendu esprit criminel/esprit détective. Cette absence entraîne une attitude soupçonneuse à porter face à un autre type de dualité (la plupart du temps réunie en une même personne dans le roman policier christien), celle entre la planification et l’exécution du crime. En effet, qu’il n’y ait finalement dans le roman qu’une seule intelligence, celle du Juge, c’est-à-dire celui que l’on désigne comme le coupable, soulève de nombreuses questions. Qui plus est, Wargrave est presque le seul vacancier de l’île à conduire un semblant d’enquête policière à mesure que les événements macabres se déroulent.  À la fois juge, partie, enquêteur, instigateur et exécutant, un aspect quasi-divin lui serait ainsi attribué par la narration. Laissons pour l’instant de côté cette qualité, sur laquelle nous reviendrons, car même si ce n’est pas vers la culpabilité du Juge Wargrave que je penche, l’omnipotence du criminel est selon moi l’une des pistes les plus sérieuses à suivre afin d’expliquer enfin cette mystérieuse série de crimes.

            Mais peut-être nous revient-il de nous glisser, tout d’abord, dans la peau de l’inspecteur Maine arrivant sur l’île post-eventum. Que découvrons-nous ? Un tas de cadavres assassinés de dix façons différentes, avec les mises en scène les plus improbables, et disposés dans toute la maison, et même sur toute la surface de l’île. L’inspecteur Maine suppose ainsi qu’un individu a tué tout le monde de dix manières différentes et qu’il a ensuite réussi à s’échapper. Or, cette hypothèse devrait nous apparaître comme parfaitement invraisemblable, ou du moins, loin d’être la plus évidente.

            Un seul assassin aurait donc massacré dix (ou neuf) personnes, en déployant une virtuosité inédite à mettre en œuvre une incroyable multiplicité de modus operandi : l’empoisonnement, aussi bien par ingestion qu’injection (avec deux poisons différents, le cyanure pour Marston et Miss Brent ; le chloral pour Mrs Rogers), un coup sur la tête (Mr Rogers, Blore et MacArthur), gramohla pendaison (Vera Claythorne), le tir au revolver (Wargrave et Lombard), la noyade (Armstrong) ? Et ce, à chaque fois dans un endroit différent de l’île ? Cela semble tout simplement peu réaliste. Quiconque regarde des séries policières sait bien que les serial killers aiment ritualiser leurs crimes, répéter leur mode opératoire selon un arrangement bien précis. Certes, la ritualisation meurtrière tiendrait avant tout, dans Dix petits nègres, à la comptine des dix petits nègres : cependant, même ce fait n’explique pas la manière dont l’hypothèse du meurtrier unique semble s’imposer d’elle-même chez l’inspecteur Maine. Dans de nombreux romans et films policiers, lorsqu’une multitude de meurtres se produit dans un même espace (une ville, une région), ce n’est que rarement à un meurtrier unique que les enquêteurs pensent en premier lieu : c’est en mettant en regard des éléments liés au mode opératoire du crime, ainsi qu’au profil commun des victimes, que la piste du tueur en série se dessine petit à petit. Certes, ici nous sommes en présence d’un espace restreint et peu accessible : cependant, le fait que les victimes soient aussi différentes les unes des autres que ne le sont leurs meurtres devrait orienter l’inspecteur Maine vers l’évidence de plusieurs meurtriers.  Par ailleurs, la présence de meurtriers multiples ne constituerait pas une transgression bien dérangeante au vu de l’œuvre d’Agatha Christie, si l’on pense bien sûr au Crime de l’Orient-Express.

            Alors pourquoi ne pas imaginer, là encore, un bouleversement des conventions de ce type ? Selon quelle règle n’y aurait-il qu’un seul criminel ? Certes, les lettres écrites pour attirer les vacanciers/victimes sur l’île tendent vers la préméditation opérée par un seul individu. C’est que, lorsque j’affirme qu’il y a plusieurs meurtriers sur l’île du Nègre, je pense surtout à plusieurs exécutants, étant au contraire persuadée de la culpabilité d’un seul commanditaire. Ce sont d’ailleurs ces lettres qui constituent un des ensembles indiciels les plus significatifs.

 

Dix petits anges de la télé-réalité

 

Jouons encore ici la carte du pragmatisme : dix personnes n’ont apparemment rien d’autre à faire que d’accepter ces illisibles invitations de personnes qu’elles ne connaissent pas ou dont elles ne se souviennent pas. Pourtant, à la lumière de la psychologie individuelle de ces dix personnages, cette attraction étrange s’explique parfaitement. Le lecteur est en effet, dans les premiers chapitres, bel et bien confronté à plusieurs discours intérieurs. Chez Agatha Christie, il arrive certes souvent que les pensées de quelques personnages clés soient ponctuellement révélées, de manière à brouiller les pistes en témoignant par exemple de la peur d’un des personnages à l’égard d’un autre, ou bien faisant part d’un sentiment de jalousie ou de désir de revanche. Mais ce concert de voix ne se déploie jamais avec autant d’amplitude que dans Dix petits nègres.

            Or, nous plongeons dans ce qu’il faut bien appeler des individualités passablement névrotiques, voir, pour certaines, proches de la psychose. Qu’ils soient rongés par la peur, la culpabilité, ou au contraire l’absence d’empathie la plus totale, le fanatisme religieux ou un certain désir d’en finir avec l’existence, tous ces personnages ne sont pas seulement aux prises avec leur passé, ils sont tous malades et auraient tous grand besoin d’aide, ce qui explique en partie leur manière de se diriger vers cette île inconnue avec force d’illusion et de crédulité. Si recevoir une lettre illisible de quelqu’un qu’on ne connait pas ou dont on se souvient à peine et s’y précipiter pour y passer des vacances en compagnie d’autres inconnus peut sembler fort improbable, il ne faut pas ignorer le désarroi dans lequel se trouvent les personnages, ni l’attraction fort singulière qu’exerce, à proportion égale au désœuvrement des personnages, la fascinante île du Nègre auréolée de rumeurs de luxe, de gloire et de célébrité par le bruit qui court autour de l’achat de l’île par Gabrielle Turl, par le milliardaire Robson, ou encore par la Royal Air Force.

            Hollywood, l’argent, le cinéma, l’aviation, tout ceci aimante chacun des dix personnages vers cette île, ces dix personnages seuls et tourmentés qui espèrent tous changer de vie ou être confronté à un peu d’extraordinaire. Le fracas fait autour de l’île constitue une sorte de dispositif hypnotique, une machine spectaculaire de manipulation qui peuvent nous mener vers une possible anticipation des modes de divertissement télévisuels que nous connaissons aujourd’hui, car reposant sur des mécanismes semblables.

            Qu’avons-nous donc dans ce roman, sinon des sujets chargés d’un lourd bagage ou du moins d’une certaine absence d’ancrage social ou existentiel, qui comme dans les émissions de télé-réalité les plus triviales, acceptent de se faire enfermer dans un endroit clos pour un peu d’exposition à la lumière médiatique, pour la captation d’un peu de luxe et de paillettes, pour un infime espoir de changer d’existence ? Certes, les divertissements actuels proposent ces marchés à des personnes qui signent un contrat en connaissance de cause, et moyennant gratification. Néanmoins, la manipulation par un orchestrateur extérieur – souvent les téléspectateurs qui en savent plus que les candidats, ou bien la chaîne de télévision qui utilise accusations, fausses rumeurs et autres techniques douteuses – fait aussi partie intégrante du jeu. Le véritable dispositif dépasse largement le contrat signé.

             En France, le plus grand succès de la chaine TF1 pour ce type de programmes, Secret story, repose sur l’idée que chaque participant au huis clos est pourvu d’un secret, que les autres doivent identifier. Mais ce n’est évidemment qu’un prétexte – les téléspectateurs connaissent bien vite les secrets des candidats – et la production utilise les techniques de manipulation les plus obscènes pour créer du conflit, et donc un peu d’action, entre les participants. La Production est, par exemple dans l’émission de TF1, appelée La Voix, et est chargée de donner des commandements aux participants, qui sont au nombre de dix, chacun devant respecter les consignes tout au long du jeu, et peut aussi offrir la possibilité de proposer des « missions secrètes » aux candidats, d’ordre affectif ou ludique afin de gagner plus d’argent à l’insu des autres. Le mensonge et l’illusion font partie intégrante du dispositif, un dispositif connu de tous y compris des téléspectateurs et les candidats. Un côté survivaliste est ainsi à l’œuvre, et qui doit conduire à une série de morts, non pas véritables comme chez Christie mais des éliminations : par le public qui vote, mais aussi par systèmes d’auto-éliminations entre candidats.

            La comparaison que j’opère ici entre le roman d’Agatha Christie et un type de jeux télévisés assez vulgaire repose aussi sur l’élément central du dispositif technologique médiatisé : chez Agatha Christie ce sont les lettres et le gramophone, qui construit une configuration digne du Panoptique de Jeremy Bentham censé révéler la nature hobbesienne des êtres humains mis ensemble dans une situation de haute tension.  Si les divertissements de télé-réalité apparaissent comme un élément révélateur de certains penchants de la culture contemporaine, ils peuvent aussi aider à capter quelque chose de plus profond qui se joue, dans de nombreuses fictions et œuvres littéraires, autour de la liberté et du déterminisme. Un divertissement de télé-réalité est en effet une machine à spectacles, qui reproduit l’idée du deus ex machina pensé par la philosophie des Lumières, en ce qu’il produit des êtres dont le désir est orienté, façonné (souvent par un mimétisme fictionnel), dirigé. Le simple fait que le « Grand orchestrateur » d’une émission de TV-réalité américaine soit aujourd’hui le président des États-Unis devrait nous le rappeler plus que jamais. Donald Trump incarne une sorte de prolongement symbolique, souvent anticipé dans la fiction (le magnat des médias devenant leader politique) entre producteur de la machine à spectacle (celui qui oriente les désirs des citoyens, façonne leur mimétisme) et leader politique populiste. Ceci est d’importance pour comprendre comment, dans Dix petits nègres, le désir peut déclencher un déterminisme, une obéissance aveugle à un certain « système » commandé par une autorité diffuse. Les dix personnages fascinés par Gabrielle Turl et l’île du Nègre deviennent des rouages de cette machine, dont il nous reste à discuter des fins poursuivies.

            En effet, il n’aura échappé à quiconque que nous ne sommes certes pas, avec Dix petits nègres, en présence d’une machination filmée et diffusée sur des écrans, accessibles à des millions de téléspectateurs. Dès lors, quel est le but poursuivi par une telle manipulation ?

 

L’île de la paranoïa

 

Mais avant d’en venir directement à la question du mobile, ce sont certains effets de cette réunion de personnages qui doivent être discutés, car ils nourrissent la compréhension du dispositif. Celui qui a réuni les personnages sur l’île du Nègre serait donc une sorte de Grand Orchestrateur ayant créé une machine infernale, ayant choisi de réunir dix personnes malades afin d’observer quels peuvent être les résultats d’une telle expérience, dans des formes de cynisme totales car elles entraînent pour les dix personnages une paranoïa qui n’arrange pas les choses, en risquant même de clore un peu plus le piège. On peut en effet penser à Shutter Island (Martin Scorsese, 2010) dont le titre réfère à une île à la fois prison et hôpital psychiatrique où le protagoniste qui y est enfermé ne fait plus la distinction entre le réel et son délire de persécution, rongé qu’il est par sa propre culpabilité de n’avoir pas pu sauver ses enfants tués par sa femme. Être enfermé l’oblige à vivre dans l’illusion en créant un récit de persécution, celui d’une expérimentation médicale secrète et illégale menée par l’hôpital sur ses patients. Jusqu’à la fin, les spectateurs ne sauront pas si en effet, le protagoniste est victime de ce dispositif médico-criminel, ou si c’est son cerveau malade qui créé cet environnement mortifère. Notons que ce type de récit se clôt encore plus sur lui-même lorsque, pour aider le protagoniste à surmonter son traumatisme, les psychiatres de Shutter Island font rejouer au protagoniste son propre délire de persécution en espérant lui faire prendre conscience de sa folie, et par là même ils finissent par être, en effet, des expérimentateurs diaboliques.

            Le planificateur des dix meurtres de l’île du Nègre ne peut être qu’un cerveau unique, ou du moins un agencement individué. Il a sélectionné les candidats, un peu comme pour une émission de télé-réalité, sur la variété de leurs profils : ils appartiennent tous à des types, des genres psychologiques et sociaux : la vieille bigote, le jeune homme dépourvu de scrupules, le flic pourri.… tout en incarnant une certaine pathologie, un comportement névrotique ou psychotique bien particulier dont les degrés de maladie varient cependant beaucoup. C’est bien d’ailleurs cette variété qui peut générer toutes ces tensions et gradations dans les effets de suspens bien escomptés par l’orchestrateur.

            Ce que j’ai avancé jusqu’ici pourrait laisser entendre que tous ces meurtres sont le résultat hasardeux et circonstanciel d’une assemblée de personnages constituée en huis clos. Cependant, je pense que tous ces meurtres ont bel et bien été planifiés, ou plutôt devrais-je dire, « scénarisés » par l’orchestrateur selon deux ensembles de moyens : la dissémination des armes du crime et leur mise à disposition auprès de chacun des participants, ainsi que la distribution de « scripts », de manière analogue à ce qui se passe dans les émissions télévisées – selon le même type de procédés employés avec les lettres « anonymes » et l’enregistrement du gramophone. L’orchestrateur parvient à convaincre les participants de se tendre mutuellement des pièges. Les traces de cette communication ont été effacées une fois tous les meurtres commis. Le gramophone devait être, lui, laissé à disposition des enquêteurs, car il accablait Wargrave en pointant dans la direction d’un tueur unique obsédé par la justice, tandis que le véritable instigateur n’avait que faire de ces pseudos-meurtres du passé ; étant davantage intéressé par les personnalités troubles des vacanciers, sur lesquelles plusieurs conduites peuvent s’imprimer et être ainsi expérimentées. C’est ici que la télé-réalité et Shutter Island se rejoignent : l’alliance de la psychologie, du divertissement et du crime crée un dispositif de psychologie sociale particulièrement inédit, préfigurant soit l’expérience bien connue de Milgram, soit celle de Stanford[1].

            Une fois que le décor de ces crimes a été planté par le Grand orchestrateur, ce sont l’hypnose et la suggestion qui conduisent chacun des personnages à devenir soit bourreau, soit victime, le pouvoir suggestif de la comptine des Dix petits nègres étant pourvue de la fonction de mener les personnages à la psychose, à la folie, au meurtre. Les crises d’hystérie de Vera ne sont qu’un exemple de ces nombreux passages où les personnages semblent souvent être en proie à une sorte de torpeur hypnotique, augmentant en intensité mais déjà présente dès le début du roman. Peu à peu, les monologues intérieurs donnent accès à des personnalités qui paraissent toutes déjà mesmérisées par ces mystérieuses lettres, puis par l’île et, enfin, par la contemplation de l’océan mêlée aux effets de la comptine. Juste après avoir découvert, dans sa chambre, la comptine des « dix petis nègres », Vera semble tomber dans un état quasi somnambulique (« The sea…So peaceful today-sometimes so cruel…The sear that dragged you down to its depths. Drowned…Found drowned..Drowned at sea…Drowned-drowned-drowned… » chap.2, partie V). Le rythme des monologues intérieurs tient ainsi souvent de la léthargie progressive, qu’il s’agisse de Vera, de MacArthur qui sent qu’il désire ne plus jamais quitter l’île (5, V), ou même de Marston pourtant fort insouciant, en proie à une sorte d’abattement physique alors qu’il prend son bain (chap.2, partie VIII).

            Ma solution est donc la suivante : il y a plusieurs coupables dans Dix petits nègres, il s’agit des vacanciers eux-mêmes qui s’entretuent. Sous le coup de la manipulation et du pouvoir hypnotique d’une macabre chanson, ils cèdent aux diaboliques machinations prévues d’avance par une espèce de grand scénariste. A propos d’hypnose, il convient d’ailleurs de souligner l’extrême malice d’Agatha Christie. En effet, des chercheurs en neurosciences de trois universités britanniques ont récemment prouvé que l’écriture christienne produit des effets qui sont très proches de ceux de l’hypnose, résultats dont les médias anglais se sont fait l’écho[2] : par un certain choix de mots, une tendance au resserrement progressif de la phrase et de l’intrigue, l’écriture d’Agatha Christie agit comme déclencheur de sérotonine et a pour effet d’entraîner l’impossibilité, pour le lecteur, de refermer le livre.

            Cependant, c’est moins en termes de processus cérébraux chimiques que de logiques de pression psychologique – même si on peut imaginer qu’un peu de LSD, drogue synthétisée juste avant la parution de Dix petits nègres, ait pu venir utilement renforcer les effets de la comptine – que j’envisage la grande manipulation opérée sur les vacanciers de l’île du Nègre, par ce qu’on peut appeler soit « hypnose sociale », soit logiques de contraintes qui créent l’ « état agentique » chez l’individu, selon les termes mis au jour par l’expérience de Milgram. L’hypnose sociale appartient au registre du divertissement : elle est une catégorie de spectacles d’ « hypnose » de groupe et repose sur la visée d’une contrainte d’une volonté par la pression de groupe, basée sur la manipulation des faits et des rumeurs, surtout lorsque l’on est confronté à un choix vital, un dilemme moral. Les émissions d’hypnose sociale mentaliste proposées par le Britannique Derren Brown (qui se décrit comme « mentaliste-illusionniste ») comme The Push[3], The Sacrifice ou Apocalypse tiennent de la référence au film Truman Show de Peter Weir, des fameuses expériences de Milgram et de Stanford, tout en offrant de nombreux rebondissements et effets de spéciaux qui empruntent à l’univers du théâtre et de la prestidigitation. Dans la plupart des cas il s’agit de pousser des candidats au meurtre par toute une série de suggestions, de mystifications et de coups fomentés par les candidats les uns contre les autres.

            Dès lors, concrètement, comment se sont déroulés les meurtres sur l’île du Nègre? Beaucoup de combinaisons sont en possibles, dont l’une serait par exemple basée sur le type d’arme utilisé, qui correspond assez bien aux possibles opportunités.  Les meurtres peuvent se classer en plusieurs types d’homicide : par empoisonnement (Anthony Marston, Mrs Rogers, Emily Brent), par revolver (le Juge Wargrave, Philip Lombard), par coup porté sur la tête ou la nuque (MacArthur, Mr Rogers,), par noyade (le Dr Armstrong), par l’utilisation d’un bloc de marbre pour écraser la victime (Blore), et enfin une pendaison (Vera Claythorne).

            Les trois empoisonnements ont été en toute probabilité commis par le Dr Armstrong, l’un de ces meurtres étant en réalité un suicide assisté : on se rappelle en effet l’aspiration de MacArthur à ne plus jamais quitter l’île, et les autres vacanciers notent son attitude profondément apathique dans les heures précédant son meurtre. Un autre de ces empoisonnements, celui de Mrs Rogers, est commis par Armstrong avec la complicité de Mr Rogers. Le tout premier meurtre, celui de Marston, est commis par Armstrong sur ordre du Grand Orchestrateur, via une fausse lettre laissée à son intention.  

            Les deux meurtres au revolver ont été commis par Vera, les coups portés sur la nuque par Blore ; la noyade et le bloc de marbre sont l’œuvre de Lombard. Nous avons donc plusieurs innocents : Mrs Rogers, Mrs Brent, Marston et MacArthur, qui n’ont eu ni opportunité ni mobile, et qui deviennent, malgré eux, les figurants du groupe des victimes de l’expérience de Stanford.

Qui est donc, ainsi, ce diabolique orchestrateur, cet impitoyable marionnettiste qui n’hésite pas à utiliser des sujets en grand désarroi existentiel à ses fins d’expérimentation macabre ? Il s’agit certainement d’un pervers mégalomane situé entre le personnage de Christof dans Truman Show, créateur d’un divertissement diabolique qui se prend pour le père de ses personnages, et une sorte de savant fou qui prend les êtres humains comme cobayes en leur instillant drogues, scénarios, aux fins d’expérimenter ses hypothèses psychologiques et sociales les plus cyniques.

On le voit, cette solution n’est pas sans faire penser, là aussi, à celle de l’agent Cédric Bachellerie, car elle laisse supposer une possible fin de projet d’espionnage en ces temps de préparation à la guerre. Cependant, le scientisme et l’expérimentation de psychologie sociale sont intrinsèquement liés à la machination spectaculaire, au macabre divertissement. Dans l’épilogue, on souligne avec insistance la provenance du gramophone, c’est-à-dire une société spécialisée dans les effets et décors de théâtre.  Qui fait courir les rumeurs les plus folles à son compte au sujet de cette île ? Qui possède l’île ? Une certaine Gabrielle Turl, actrice et millionnaire. Il en va peut-être ainsi de tous les dispositifs d’illusion médiatique, de ces grandes machines à spectacle et à tromper les spectateurs : plus la chose est désignée, plus elle s’efface.      

Gabrielle Turl, propriétaire de l’île du Nègre, millionnaire et actrice, aurait ainsi créé cette ignoble mise en scène, y aurait attiré dix innocents, les aurait drogués, manipulés par tous les moyens, en leur laissant des messages trompeurs (par exemple, en forgeant l’écriture de l’un ou l’autre des vacanciers, procédé maintes fois employé avec les fausses lettres « anonymes » et la lettre de confession du Juge Wargrave), et en leur communiquant de fausses informations sur leurs compagnons, leur aurait fourni des armes, tout ceci afin qu’ils s’entretuent pour le plaisir de ses délires de toute-puissance, de voir des créatures tâtonner dans un labyrinthe, de vérifier ses hypothèses de socio-psychologie les plus extrêmes. J’accuse aussi Gabrielle Turl d’avoir assassiné Morris, son complice, qui menaçait de tout dévoiler et la faisait chanter ; j’accuse enfin Gabrielle Turl d’avoir produit une fausse lettre de confession signée par le Juge Wargrave, en pure adéquation avec son goût de la forgerie, de la mystification et du rebondissement spectaculaire. 

Les fruits de cette expérimentation se trouvent dans les carnets et journaux que tenaient certains personnages, disparus depuis mais qu’on ne manquerait pas de retrouver dans le laboratoire secret de Miss Turl, si on le découvrait un jour…

Jessy Neau

 

 

 

[1] L’expérience conduite par Stanley Milgram entre 1960 et 1963 visait à tester la soumission des individus à une autorité, en les conduisant à la limite de l’éthique. Des sujets acceptent de participer, sous l'autorité d'une personne supposée compétente, à une expérience d'apprentissage où il leur sera demandé d'appliquer des décharges électriques à des tiers sans autre raison que de « vérifier les capacités d'apprentissage ». L’expérience de Stanford (parfois surnommée effet Lucifer) est une étude de psychologie sociale menée par Philip Zimbardo en 1971 sur les effets de la situation carcérale. Elle fut réalisée avec des étudiants qui jouaient des rôles de gardiens et de prisonniers, et avait pour but d’étudier le comportement de personnes « ordinaires » dans un tel contexte.

[2]http://www.bbc.co.uk/devon/content/articles/2005/12/20/agatha_christie_study_feature.shtml

[3]On peut en voir une bande-annonce ici :  https://www.youtube.com/watch?v=doFpACkiZ2Q

Par Jessy Neau

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