Ré-ouverture de l'Affaire des Dix petits nègres

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Voilà une histoire qui a défrayé la chronique. Ce classique incontesté du roman policier est célèbre pour proposer l’une des solutions les plus inventives du genre. Dommage que ce soit une mystification.

 

Une île déserte, au large de la côte anglaise. Dix personnes, invitées par un mystérieux M. O’Nyme, débarquent. Ils ont tous un point commun : avoir commis un crime pour lequel ils n’ont pas pu être condamnés. La police, arrivant sur les lieux quelques jours après, découvrira dix cadavres, exécutés méthodiquement selon les paroles d’une vieille comptine. Personne n’a pu ni rejoindre ni quitter l’île entretemps.


Plus tard, Scotland Yard recevra, dans une bouteille à la mer (très très opportunément) retrouvée par un pêcheur local, une lettre où l’assassin dévoile comment il a procédé.

 

Sauf que, comme nous l'explique Pierre Bayard, les choses n’ont pas pu se passer de cette façon...

 

 

Vous savez maintenant que la lettre présentée dans l’épilogue est un faux – et que le meurtrier désigné par Agatha Christie est vraisemblablement innocent.  

ALORS, QUE S'EST-IL VRAIMENT PASSÉ ?

 

Un enquêteur, Cédric Bachellerie, avait déjà tenté de découvrir la vérité il y a quelques années :

 C'est alors qu'elle est une écrivaine au succès incontesté qu'Agatha Christie publie en 1940 un roman policier ludique et inédit qui mystifia même ses lecteurs les plus imaginatifs (...) Après cent-quatre-vingts pages sombres et perturbantes où l'action nous est décrite comme un cauchemar par un narrateur dont le point de vue omniscient explore jusqu'aux pensées intimes des protagonistes, le lecteur accueille le point de vue subjectif des dernières pages comme un doux retour à la réalité. Aussi a-t-on tôt fait de confondre le témoignage signé du juge Wargrave avec la réalité objective des événements de l'île du nègre. (...) Pourtant, le persistant enquêteur littéraire, détaché de toute considération morale ou métaphysique, se doit de corriger les apparences trompeuses. Le juge Wargrave n'est pas l'assassin de l'île du Nègre et sa lettre est un faux. télécharger l'article, paru dans la revue Belphegor en 2013.

 

Cédric Bachellerie a également aiguisé ses torpilles et exercé un légitime droit de réponse aux allégations de Pierre Bayard dans la vidéo tournée à l'occasion de notre sommet annuel, à l'Université du Mans : 

Je me sens bien évidemment une responsabilité inéluctable à rester proche de votre initiative, en particulier tant que Pierre Bayard aura dans l’idée de publier un livre intitulé La Vérité sur les Dix petits nègres. J'adore Professeur Pierre Bayard et j'admire le sérieux de son travail scientifique. C'est pour cela que je crains que sa réputation ne soit la prochaine victime de l’île du Nègre. En effet, soit la promesse du titre de son prochain livre est tenue, et dans ce cas-là il s'agit forcement d'un plagiat de mon enquête, soit le propos est original, mais là il ne s'agit plus de la vérité et le titre est mensonger.  De même, l'idée  d'Intercripol de cacher l'arbre de la vérité dans une foret d'"alternative facts" ne saurait être attendue de la part de chercheurs(ses) sérieux (ses) ... vous n’êtes pas Donald Trump, que Diable! La vérité, c'est la vérité! lire la suite

 

Mais, n'en déplaise à notre agent par anticipation, l’investigation continue. Fidèle au principe scientifique de falsifiabilité cher à Karl Popper, celle-ci rebondira chaque fois que de nouveaux éléments seront soumis à la sagacité collective, et d’autres hypothèses sont envisageables.

 

Intercripol a donc missionné ses meilleurs agents sur l’affaire, et voici leurs conclusions : 

 

  • Uri Eisenzweig, membre d'honneur d'InterCripol, a, quant à lui, débusqué le coupable en suivant la piste des préjugés racistes qui travaillent le texte - et dont il nous rappelle à quel point ils structurent l'imaginaire du roman policier à cette époque :

J'ai regardé et écouté avec la plus grande attention la communication de Pierre Bayard au Mans, en mai 2018, touchant aux Dix petits nègres, texte auquel il consacre un ouvrage à paraître en janvier. Il me faut y répondre sans attendre, afin d'éviter que la simple vérité ne s'enlise dans de faux débats et, qui sait, de permettre peut-être à mon estimé collègue de s'épargner une situation gênante en retirant son livre avant qu'il ne sorte. Ne négligeons pas les effets souvent bénéfiques de la critique par anticipation. lire la suite

 

  • Caroline Julliot, Grande Enquêtrice de notre organisation, en vacances dans le secteur l’été dernier, a retrouvé, au large de l’île du Nègre, une bouteille contenant de nouvelles révélations:

Il fallait, décidément, que j’aie une imagination incurablement romanesque pour coucher ma vraie histoire sur  papier, et pour la jeter, à mon tour, à la mer, des années après avoir fait remettre à Scotland Yard l’improbable fausse confession, prétendument rédigée par le vieux Wargrave, que tout le monde connaît ; et qui, malgré sa profonde invraisemblance, fait encore les délices des amateurs d’énigmes policières. lire la suite

 

  • Maxime Decout, notre secrétaire perpétuel, en révélant l'identité du coupable, dévoile les mécanismes secrets de composition du roman et la manière dont celui-ci a engagé la modernité dans un renouveau de l'écriture du polar :

J’ai le regret de vous annoncer que je vais ruiner tout le suspens de cette journée en révélant, ici même, l’identité du criminel. Je le déplore d’autant plus que c’est à l’instigation de Pierre Bayard que j’ai rouvert ce dossier classé. Mais les règles du jeu sont ce qu’elles sont : impossible de reculer désormais, je vais devoir éventer la manœuvre fourbe que Pierre Bayard lui-même n’aura pas manqué de découvrir. Lire la suite

 

  • Alistair Rolls, directeur de notre bureau Australie, nous propose de relire l’ensemble du texte comme un rêve agité (et donc passablement incohérent) du juge Wargrave :

I am conscious as I embark on this attempt to shed new light on Agatha Christie’s classic variant on the locked-room mystery of letting the side down, of failing in the mission entrusted to me by my colleagues at InterCriPol by not quite getting the job done. The challenge set is to restore the balance of justice by finding the truth, by which is meant in this case the “real identity” of the killer. From the outset therefore, the mission is predicated on the innocence of Mr Justice Wargrave, or at least his failure to be guilty, to accomplish the crime of which he is accused, and indeed of which he appears to accuse himself, in And Then There Were None. lire la suite

 

  • Et, parce qu'aux âmes bien nées, la valeur n'attend point le nombre des années, notre jeune et fringante enquêtrice Elsa Nedelec nous enjoint, d'une manière hautement suggestive, à lire le roman, non plus comme un polar, mais comme une allégorie, une fable morale renvoyant le lecteur à son propre rapport à la pénalité :

Un coup de maître, voilà ce qu’opère en 1939 Agatha Christie. Elle ne le sait pas encore, mais son roman Ten Little Niggers deviendra le plus célèbre roman policier de tous les temps. Mais ce qui rend la chose vraiment fascinante et admirable, ce n’est pas la renommée incroyable de son roman, non, le vrai prodige est que ce chef-d’œuvre policier soit en fait une histoire ne comportant en elle ni détective... ni meurtrier. Lire la suite

 

ET VOUS ? VOUS PENSEZ DETENIR LE FIN MOT DE CETTE TRISTE HISTOIRE ?

 N'hésitez pas à nous faire part, en commentaire, des indices que vous avez pu relever ou vos hypothèses, ou écrivez-nous pour nous proposer votre solution alternative complète.  

 

NOTRE GRAND CONCOURS Save Justice Wargrave (SAUVONS LE JUGE WARGRAVE) EST OUVERT !

 

L'hypothèse la plus convaincante gagnera un exemplaire dûment dédicacé du livre de Pierre Bayard, et se verra offrir le statut hautement convoité de membre d’honneur de notre organisation. 

 

Date limite de dépôt des propositions : Janvier 2019.

Par Caroline Julliot (caroline.julliot @ univ-lemans.fr)

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