Relance de l'enquête par l'Agent Kels

 

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Chère enquêtrice,

 

Je sentais avant que de vous lire, et d’autant plus à mesure que j’avançais dans la lecture, que vous aviez Dupin en ligne de mire. J’avais aussi songé un moment à incriminer Dupin, mais c’est là que je dois, si je puis me permettre, former une objection — l’objection de quelqu’un qui aurait tout intérêt à ne pas l’incriminer, puisqu’il faut bien sacrifier au cui bono : et cet homme, ce sera moi.

 

Disons que je n’arrive pas à accabler Dupin, non parce que l’idée répugne au lecteur que je suis, ou à certaine idée que je me fais du personnage : cela je passe copieusement outre. Mais pour une autre raison, qui, bien analysée, reviendrait… exactement au même. Et je ne peux plus longtemps passer outre.

Beau cercle vicieux ; en effet, si j’innocente Dupin, c’est que ce présupposé est fondamental pour la sauvegarde même de la nouvelle, je veux dire sa raison d’être dans le système de Poe. Je crois — là est l’invincible affection qui me gouverne — Poe trop malin génie pour hasarder à la fois le sens de la démonstration de son personnage (ce que je crois, comme vous, être l’intérêt principal de ce texte) et l’autorité de ce même personnage en l’intégrant, comme acteur, à l’intrigue enchâssée que constitue la fomentation et la perpétration du crime. Dit autrement, je crois nécessaire — pour des raisons de poé-tique — de maintenir parfaitement étanches les deux niveaux du récit du meurtre (l’élaboration, par hypothètico-déductive, du scénario tel que Dupin le livre, fût-ce de manière intentionnellement falsifiée : le monde possible des abductions) et de la réalité de l’état du monde tel que le constitue la diégèse.

 

Tout dépend, en somme, d’un pari. Et à ce jeu, si nous parions vous et moi chacun pour le pire, vous êtes plus invétérée que moi dans dans cette voie. Je parie que Dupin est un fieffé trompeur, dans la mesure où il désactive complètement la trame judiciaire (la tentative, par les autorités compétentes, de faire le procès d’un état de chose effectif, la vérification des faits), par une parodie même de l’enquête dont le but est de falsifier tout procès de vérification des faits. Pour moi Dupin leurre la justice en deux temps : 1° en montrant ses failles ; 2° à la poussant à des « calculs faux », soit en lui donnant à croire à sa propre solution. Vous pariez quant à vous sur une falsification destinée à éviter toute compromission dans l’affaire. Vous faites remonter le principe du cui bono jusqu’à Dupin, quand je l’arrête au seul marin (mon meurtrier). Si je tiens cette position, c’est que j’accepte de croire que Dupin est un parodiste (un avatar de Poe lui-même) dont le but est de séparer monde possible de la fiction et monde effectif ou réel. Il me suffit que Dupin ait intentionnellement et artificiellement opéré in extremis la rencontre du monde possible de ses abductions avec le monde réel en donnant à croire au narrateur puis aux policiers à son coupable idéal. Tandis qu’à vous cette raison ne suffit pas, et il vous faut encore, dans cette perspective, réconcilier dans une ferme certitude ces deux états du monde contradictoires, réconciliation qui abolit, en fin de compte, la fiction elle-même.

 

Plus précisément, je ne crois pas assez motivé de supposer que Dupin a circonvenu un marin pour lui demander de jouer un rôle. Mon hypothèse était plus économique, laquelle par ailleurs, arrivant au même résultat, n’engageait pas les mêmes manoeuvres de la part du détective. Pour moi, Dupin a effectivement séduit le marin ; et il l’a fait non autrement que ce que le texte dit : par le biais de l’annonce dans Le Monde. Le supposer parti à sa rencontre, dans la suite resserrée des jours et des nuits que le narrateur et Dupin partagent, me semble une hypothèse trop risquée. Justement l’annonce permet de donner un nouvel exemple du pouvoir de suggestion de Dupin : il pousse son homme à raisonner, comme ferait le jouer de dames, selon de faux calculs, mais des calculs vraisemblables qui ne tiennent qu’à ce pari. Ce qui est intéressant ici, c’est que lorsque Dupin livre au narrateur le scénario des ratiocinations de son marin, il ne donne pas vraiment toute l’explication de la manière dont lui-même a élaboré son raisonnement par procuration.

 

Parions (se dit Dupin) qu’il existe un seul homme ;

 

1°répondant au signalement de marin (il y en a à Paris) ;

2°qui plus est un Français (=susceptible de lire l’annonce, et donc derechef résidant à Paris),

3°mais encore récemment engagé sur un navire maltais (ce que, et c’est là la seule hypothèse que je hasarde, il peut savoir par expérience ou par récent ouï-dire (?) Mais Dupin lui-même émet des doutes sur cette hypothèse) ;

4°MAIS ENCORE assez filou (bel exemple de généralisation du type : Tous les marins sont menteurs — et si pas tous, beaucoup d’entre eux. Cf. Marie Rogêt) ;

5° et, surtout, assez vénal (les marins ne sont pas bien riches ; et si les marins sont des filous, alors ils peuvent se montrer vénaux) pour SE FAIRE PASSER pour le marin en question. 

Et cela sans risque aucun, comme je l’ai indiqué dans mon article, pour la raison suivante : un marin satisfaisant aux conditions susdites est chose encore moins rare que

6° le même marin possédant effectivement un orang-outang. 

 

Le marin raisonne ainsi exactement comme Dupin : je suis un marin, je suis Français, je me suis engagé sur un vaisseau maltais OU je peux feindre de l’être (après tout, rien dans la nouvelle, dans la description du personnage, ne le prouve), nous sommes rares dans Paris à répondre à ce signalement, il est vrai que je n’ai pas d’orang-outang mais je peux bien tenter ma chance et me présenter avant le vrai possesseur de la bête, car j’ai besoin d’argent, etc… 

 

Tout cela sans compter sur le fait que Dupin, en parfait psychologue, sait que celui qui répondra à l’annonce vient de tenter de dévaliser les dames Lespanaye (il n’est donc pas invraisemblable qu’il cherche à commettre un nouveau forfait) et que quelque chose comme le Démon de la Perversité pourrait le conduire à se faire connaître plutôt qu’à se faire oublier. C’est donc moins un vénal qu’un vénal doublé d’un meurtre qu’il cherche. Je pense ainsi qu’il donne au marin l’occasion de confesser son crime de manière symbolique : Dupin n’invente pas pour rien l’orang-outang, il sait que cette bête donne à la fois un alibi au marin et lui sert de doublet symbolique. Le marin intuitivement se reconnaît dans l’orang-outang, et peut se revendiquer son maître parce qu’il sait confusément qu’il existe en lui une bête semblable et que celle-ci a justement commis le meurtre tandis que son autre moitié n’avait pour vice que la vénalité. 

Le marin est un composé de voleur et de meurtrier, d’homme et de bête. Quelque pressentiment même confus indique au marin qu’il est plus légitime que tout autre à réclamer la bête comme son dû. C’est pourquoi j’ai montré qu’en lui l’homme vénal (le voleur qui cherche à s’arroger des droits sur l’orang-outang de l’annonce) est en même temps celui qui possède de plein droit sa bête. Aussi le voleur ne volera-t-il personne en reconnaissant ses droits sur son jumeau meurtrier. Bref, le grand singe est un appât qui attise dans un même temps la concupiscence et la reconnaissance — sorte d’anagnorisis aristotélicienne, où le personnage se reconnaît soi-même dans une image trouble de lui-même. Songez à la nouvelle du Chat noir où c’est précisément une espèce de ressemblance avec soi-même que le meurtrier reconnaît dans la bête, une sympathie entre « l’homme naturel » et « la bête brute », la même sympathie qu’il partage avec sa femme — qu’il tuera. Ou  regardons encore du côté de William Wilson, et sa superbe page finale, où le narrateur tue son propre double : Pas un fil dans son vêtement, — pas une ligne dans toute sa figure si caractérisée et si singulière, — qui ne fût mien, — qui ne fût mienne ; — c’était l’absolu dans l’identité !

 

On peut en outre remarquer une analogie frappante entre le dédoublement du marin, attesté par le duo de deux voix duellistes, et celui que le narrateur remarque s’opérer en Dupin lui-même. Même motif : deux voix distinctes :

 

Dans ces moments-là, ses manières étaient glaciales et distraites ; ses yeux regardaient dans le vide, et sa voix, — une riche voix de ténor, habituellement, — montait jusqu’à la voix de tête ; c’eût été de la pétulance, sans l’absolue délibération de son parler et la parfaite certitude de son accentuation. Je l’observais dans ses allures, et je rêvais souvent à la vieille philosophie de l’âme double, — je m’amusais à l’idée d’un Dupin double, — un Dupin créateur et un Dupin analyste.

 

Bref, sur ce point, vous l’aurez compris, je conserve aux inductions de Dupin un sens véritable (mais dont la teneur n’est pas totalement révélée) et ne considère pas qu’il ne s’agit ici que de fausses reconstitutions destinées à en mettre seulement plein la vue au narrateur. C’est ainsi que vous posez comme absolument spécieuses les découvertes relatives à l’ouverture des fenêtres (l’épisode de la tête de clou). De mon côté, je continue à y croire — et c’est cette adhésion qui est problématique. Si je n’y crois plus, je conclus avec vous. Dans le cas inverse, j’innocente Dupin. C’est-à-dire que si je reconnais que Dupin est un manipulateur, je ne remets pas en cause toutes ses hypothèses et ne réserve la théorie de la manipulation que dans le but d’identifier le véritable coupable (le marin) et non dans celui de s’innocenter soi-même. Car accuser le marin est, on l’a vu, un acte toujours implicite : c’est en quoi je considère qu’il y a duperie.

 

Vous me convainquez quand vous invoquez Thou art the man : mais ne peut-on pas former une autre hypothèse? Est-ce que Dupin a réellement amené lui-même la touffe de poils, ou est-ce que celle-ci n’est pas simplement tirée de la chevelure ou de la barbe de notre marin ("Sa figure, fortement hâlée, était plus qu’à moitié cachée par les favoris et les moustaches. ») Que la police n’ait pas retrouvé les poils dans la main paraît certes étrange ; mais il s’agit de quelques touffes de poils dans une main crispée : rien avoir avec l’épais scalp retrouvé dans l’âtre. Dans l’économie du texte, on pourrait considérer que l’indice du scalp est assez frappant, assez horrible, pour faire négliger la découverte de quelques poils dans une main de cadavre — cadavre dont la même atrocité, ou boucherie, a tout pour détourner l’attention de ce genre de « détails »...

Mais si l’on pose que Dupin a lui-même fourni la preuve, cela ne signifierait pas qu’elle serve à l’innocenter lui-même (et son complice Lebon) ; cela suffit d'abord à incriminer l’orang-outang, c’est-à-dire dans ma théorie, à accuser in effigie le marin. 

Remarquons encore une fois que le portrait du marin correspond point pour point à cette bête, telle qu’on se la représente : armé du gourdin (cudgel), poilu, de grande stature. « Il ne paraissait pas autrement armé ». La police a justement imaginé que le meurtre a pu être occasionné par un gourdin :

 

Tout le corps affreusement meurtri et décoloré. Il était impossible de dire comment de pareils coups avaient été portés. Une lourde massue de bois [A heavy club of wood] ou une large pince de fer, une arme grosse, pesante et contondante aurait pu produire de pareils résultats, et encore, maniée par les mains d’un homme excessivement robuste [if wielded by the hands of a very powerful man].

 

Comparez :

 

He was a sailor, evidently,—a tall, stout, and muscular-looking person, with a certain dare-devil expression of countenance, not altogether unprepossessing. His face, greatly sunburnt, was more than half hidden by whisker and mustachio. He had with him a huge oaken cudgel, but appeared to be otherwise unarmed.

 

 

Un autre élément intéressant dans le récit du marin pourrait suffire à l’accabler. Comment serait-il vraisemblable que l’orang-outang se soit servi d’un rasoir qui, à regarder notre homme, n’a pas dû lui servir de longtemps?

 

Un rasoir à la main et toute barbouillée de savon, elle était assise devant un miroir, et essayait de se raser, comme sans doute elle l'avait vu faire à son maître en l'épiant par le trou de la serrure.

 

Quand la bête aurait-elle pu regarder son maître se raser, alors qu’il arbore favoris et moustaches assez fournis pour lui manger la moitié du visage?

Il me paraît évident qu’en extrapolant, le marin en a trop dit. Les histoires d’orang-outang maniant le rasoir ou autres objets domestiques sont bien connus. Le marin sait quelle est l’arme du crime : en la prêtant au singe, il avoue — the Imp of perversity oblige — le modus operandi de l’affaire.

 

 

Quant aux liens qui unissent obscurément Dupin et Lebon, vos analyses — et la perspective onomastique passionnante que vous ouvrez — me laissent rêveur : oui manifestement Dupin est intéressé à l’affaire (et ce seul point valide tout votre argumentaire). Mais, je l’avoue, dans ma perspective, je ne parviens pas à en rendre raison autrement qu’ainsi : Dupin a simplement une raison d’innocenter un innocent — seule chose qu’il fasse en vérité (car il n’innocente pas plus de meurtrier ; il ne peut tout simplement pas être accusé du meurtre. On ne connaît pas encore les circonstances atténuantes…).

 

Enfin,  j’exprimerai mon extrême satisfaction à vous voir mentionner et manier le « rasoir d’Ockham » dont, par pure intuition, je me demande s’il n’y aurait pas lieu de développer plus avant le sens — si jamais Poe avait inscrit cette référence en filigrane, ce qui à mon avis mériterait examen — d’une allusion métacritique à l’économie des hypothèses de tout bon enquêteur.

 

Mais, si vous supposez que le marin est un complice, ne seriez-vous pas en train de multiplier sans nécessité les êtres? Je crois que, dans une nouvelle déjà saturée de personnages (vous avez souligné l’incongruité du nombre de témoins de nationalité étrangère), on peut faire cette économie-là. Et remarquez qu’il s’agit d’une double économie : car accepter que le marin est le meurtrier c’est 1° faire l’économie de l’orang-outang ; 2° faire l’économie d’un simple acteur. Le rasoir ne serait alors pas là par hasard : c’est lui qui permet d’opérer, dans la personne même du marin, ce toilettage nécessaire à l’enquête, je veux dire séparer le vrai du fallacieux… tout en séparant en deux moitiés la personnalité unitaire du marin (un composé d’homme et de bête).

 

Voilà, un peu longuement, mes vues. Je crois que le double pari que nos deux théories constituent est tout à fait révélateur de la manière dont les textes de ce genre mettent leur propre interprétation en jeu.

 

Bien à vous,

 

Agent W.K.

 

 

Par William Kels

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