Double investigation dans la rue morgue

 

En 2004, le romancier René Reouven avait déjà proposé une nouvelle version de l'affaire, qui liait les trois enquêtes menées par le Chevalier Dupin, avec pour narratrice une de ses parentes, une certaine Aurore Dupin, alias George Sand. Comme notre agent Sylvie Triaire l'avait fait lors de notre colloque de 2017 à propos des circonstances troubles de la mort d'Emma Bovary, sur lesquelles l'écrivain Philippe Doumenc avait levé le voile à sa manière, avec sa réécriture de 2009, notre membre d'honneur Uri Eisenzweig pense qu'il est temps que la critique policière, par son expertise scientifique, apporte sa pierre à la recherche de la vérité.

                                                      

Rapport de l'agent Uri Eisenzweig pour la réouverture de l'enquête de la rue Morgue :

 

Heureux de l’existence de ce nouveau site qui contribuera, j’en suis sûr, à la régénération tellement nécessaire de nos modes de lecture, j'en appelle à l'humanité et surtout l'esprit de logique de ses membres pour qu'ils se joignent à la dénonciation, ci-dessous, d'une des plus graves erreurs judiciaires de l'histoire littéraire. Il s'agit d'une injustice d'autant plus insupportable qu'elle entache le texte fondateur du genre littéraire qui nous intéresse tous, "Double assassinat dans la rue Morgue".

Comme on sait, le Chevalier Dupin y conclut son enquête en présentant le meurtre de deux femmes comme ayant été commis par un orang-outang échappé de l’appartement parisien où le tenait enfermé un marin récemment arrivé de Bornéo. Or, toute ingénieuse qu’elle soit, la démonstration de Dupin aboutit à une absurdité. La chose est évidente, du moins devrait-elle l'être, à condition de prêter attention à la temporalité des événements racontés.

1. Les meurtres sont commis au petit matin d’un jour que nous désignerons par “J”. Le texte parle d’une édition du soir de la Gazette des Tribunaux précisant “Ce matin, vers trois heures...”

2. S’agissant d’une édition du soir, le numéro suivant évoqué (“Le numéro suivant portait ces détails additionnels”), date logiquement du jour J + 1.

3. Surgit alors encore une édition du soir (“L’édition du soir constatait qu’il régnait une agitation permanente dans le quartier Saint-Roch”). L’ayant lue, Dupin déclare : “Nous irons sur les lieux, nous les examinerons de nos propres yeux. Je connais G..., le préfet de police, et nous obtiendrons sans peine l’autorisation nécessaire”. Dupin ayant dit cela le soir du jour J + 1, c'est donc le jour J + 2 – au plus tôt – qu’a lieu la visite : “L’autorisation fut accordée et nous allâmes tout droit à la rue Morgue” (...) C’était dans l’après-midi, et il était déjà tard quand nous y arrivâmes”. Or, absents des moyens de communication basiques comme le fax ou l’email (mais comment faisaient-ils donc ?), la bureaucratie de l’époque ne pouvait être plus rapide qu’aujourd’hui, ce qui n'est certes pas insignifiant. Il est donc plus que probable que cette visite se déroule en fait plusieurs jours après ce "lendemain". Évitons toutefois les hypothèses : ce qui est certain, c’est qu’elle ne peut pas avoir eu lieu avant le jour J + 2.

4. C’est donc au cours du jour J + 3 (au moins), à partir de midi – “Il entrait maintenant dans sa fantaisie de se refuser à toute conversation relativement à l’assassinat, jusqu’au lendemain à midi” – que Dupin révèle au narrateur ses cogitations.

5. Or, son monologue est tellement long qu’il doit être fort tard dans l'après-midi lorsque survient la visite du marin trompé par l’annonce que Dupin avait mise dans un quotidien. La suite annoncée par le texte, selon laquelle l’orang-outang “fut rattrapé plus tard par le propriétaire”, nous mène donc dans le meilleur des cas au jour J + 4. Il est d'ailleurs vraisemblable que ce soit bien “plus tard” que cela. Car si Dupin prétend savoir que le meurtrier est un singe, il ne dit pas où le trouver, et le marin, qui le cherche depuis plusieurs jours, n’a pas plus de raison de le savoir après qu’avant sa rencontre avec le détective et son ami narrateur. Mais ne chipotons pas : la chance aidant, le marin récupèrera son animal le jour J+4, au plus tôt.

Nous touchons là au non-sens de la solution proposée par Dupin. Car ce qu’implique celle-ci,

c’est qu’au cours des premières décennies du XIXe siècle, dans une grande capitale européenne, un orang-outang ait pu déambuler (flâner, aurait sans doute dit le traducteur français) dans les rues pendant au moins cinq jours sans être remarqué par qui que ce soit.

Obsession de Poe, dira-t-on peut-être, en pensant à la lettre volée dont la présence même aveugle. Mais il y a tout de même loin de la minceur d’une feuille de papier à la carrure épaisse d’un orang-outang.

Celui-ci ne fait-il pas plutôt penser à certaines enflures contemporaines qui s’efforcent de singer les gestes d’êtres humains, croyant ainsi faire oublier le néant qui les hante ? Encore qu’il soit difficile d’imaginer, à la vue d'un orang-outang marchant dans la rue au XIXe siècle, un aveuglement parisien aussi stupéfiant que celui de tant d’Américains d’aujourd’hui face à un Président grossier et boursoufflé trahissant son pays sous les yeux amusés – et télévisés – de son propriétaire, je veux dire de son commanditaire. À tel point que l’on peut se demander s’il n’existe pas une certaine fascination proprement américaine pour ce que le poète de Baltimore appelle si justement la “manie de nier ce qui est, et d’expliquer ce qui n’est pas”.

Revenons à l’horrible double meurtre de la rue Morgue. Je n’aime pas l’admettre mais je ne sais pas qui en est l'auteur. Ce qui me paraît certain, c’est que cela ne peut pas être ce pauvre orang-outang. D'où mon appel angoissé : à quand une pétition exigeant sa réhabilitation immédiate ? Elle serait certainement à l'honneur de ce site, dont la raison d'être est en tout cas confortée par cette évidence : que la première enquête policière de l’histoire littéraire fut l’occasion pour le premier Grand Détective de totalement se fourvoyer.

Uri Eisenzweig

Double solution pour double assassinat (et plus si affinités)

 

Merveille de la synchronicité, un enquêteur et justicier solitaire, William Kels - qui a, depuis, rejoint officiellement les rangs d'Intercripol - a confirmé, dans un article paru quelques semaines plus tard, les doutes de notre agent, et cherché l'assassin en suivant la piste de la référence, apparemment anodine, à l'histoire naturelle de Cuvier:

 

Dans « Double assassinat dans la rue Morgue » (The murders in the rue Morgue) de Poe le coupable idéal est un orang-outang. Et peut-être d’autant moins coupable qu’il est plus idéal. Certes, ce qui accable la bête est aussi ce qui exclut d’incriminer personne. Mais le procès tout mental dont, comme hypothèse, la bête est à la fois principe et fin, puise à des ressources dont la trivialité aussi a sa métaphysique. lire la suite sur diakritik.com

 

L'honorable détective Kels soumet, par ailleurs, à la réflexion collective quelques remarques historiographiques utiles, confirmant que la présence d'un orang-outang, telle qu'elle est supposée dans la nouvelle, est fort peu probable : lire Que vaut un orang-outang à l'époque de Double assassinat dans la rue Morgue ?

 

Parallèlement, Caroline Julliot, notre grande enquêtrice, a répondu à l'appel d'Uri Eisenzweig. Elle s'est glissé dans la peau de Dupin, afin d'adopter sa méthode déductive "divinatoire", histoire de voir si l'on ne pourrait pas prendre le détective à son propre jeu :

 

 Grâce à la précieuse investigation préliminaire de notre agent Uri Eisenzweig, il est désormais établi que la solution proposée dans l’œuvre fondatrice du genre policier est hautement improbable ; d’autant plus que l’objection qu’il a exprimée à l’occasion de l’ouverture de notre laboratoire numérique n’est que l’ultime et la plus décisive d’une longue liste de critiques qui, depuis plus d’un siècle et demi, « passant le récit au peigne fin, auscultant toutes les articulations », ont émis « de sérieuses réserves quant à la logique intrinsèque de l’intrigue ». À notre tour, donc, de nous plonger dans « une lecture au premier degré du conte », et de tenter, non seulement, comme nos prédécesseurs, d’en débusquer toutes les incohérences, mais, surtout, de chercher à les expliquer, afin de découvrir le véritable meurtrier de la rue Morgue. Lire la suite 

 

Rapport qui n'a pas manqué de faire réagir le détective Kels - dont les conclusions, divergentes des siennes, l'ont amené à parfaire les siennes propres :

 

Chère enquêtrice,

Je sentais avant que de vous lire, et d’autant plus à mesure que j’avançais dans la lecture, que vous aviez Dupin en ligne de mire. J’avais aussi songé un moment à incriminer Dupin, mais c’est là que je dois, si je puis me permettre, former une objection — l’objection de quelqu’un qui aurait tout intérêt à ne pas l’incriminer, puisqu’il faut bien sacrifier au cui bono : et cet homme, ce sera moi. Découvrir les nouveaux rebondissements de l'investigation

 

Deux possibilités donc, au minimum, démontrant, chacune à sa façon et de façon également irréfutable, que Dupin a tout inventé. Peut-être existe-t-il une théorie qui emportera l'adhésion de tous - Intercripol est à l'écoute de tout nouvel indice susceptible de rouvrir cet épineux dossier. Une chose est certaine, en tout cas, à ce stade de l'enquête : Ce pauvre orang-outang est, définitivement, hors de cause.

En attendant cette hypothétique révélation définitive, nous estimons qu'il est tout aussi satisfaisant d'avoir proposé, pour ce récit de double meurtre rempli de figures de doubles, une double solution.

 

Mission accomplie, donc, selon notre membre d'honneur Uri Eisenzweig, à l'origine de la réouverture de ce cold case - le premier de l'histoire du roman policier. Nous lui laissons, pour l'instant, le fin mot de l'histoire...

 

Tout cela me confirme dans ma position qu’il est bien plus épistémologiquement solide d’innocenter que d’accuser. C’est pour cela que je me suis refusé à substituer un coupable à l’orang-outang. Je refuse l’idée d’une vérité qui (ne) serait (que) narrative, suivant en cela celui que je considère comme un précurseur héroïque de l’entreprise intercripolienne (telle que je la conçois), Bernard Lazare, qui, après avoir démontré l’inanité du récit d’un Dreyfus coupable, devint silencieux dès que le combat consista surtout à identifier et charger le vrai coupable, c’est-à-dire, au fond, à ne voir de vérité que dans un autre récit (on conçoit ce qui me sépare de notre Président, grand admirateur de Zola). Pour moi, la beauté de l’orang-outang de la rue Morgue, c’est l’absence de crime, faute de criminel. J’ai simplement voulu pousser Poe dans ses prévisibles – et peut-être, je n’en serais pas étonné, par lui prévus – retranchements en éliminant également l’orang-outang. Nonobstant l’élégance de l’argument de Caroline Dupin et l’alternative astucieuse de l’agent Kels, je m’en tiens à mon abstention.

Uri Eisenzweig.

... Jusqu'au prochain rebondissement... 

 

Nous conseillons par ailleurs à tous les enquêteurs francophones désireux de contribuer à faire avancer la vérité de ne pas se laisser berner par des versions alternatives fantaisistes et tronquées du conte - dont Uri Eisenzweig a montré depuis longtemps qu'elles ont été légion dès la parution française (voir l'article "La Lettre pillée", paru en 1983 ) -, ou par certaines traductions aussi douteuses que les conclusions du chevalier Dupin, et de se reporter à l'analyse très précise qui est faite des différentes versions du texte dans une édition de Karl Philipp Ellerbrock, récemment paru chez Garnier (Double assassinat dans la rue Morgue ! Edgar Allan Poe en traduction française), que vous pouvez découvrir ici.

 

Une raison de plus de ne pas tomber dans le piège des belles infidèles - et les traductions de Poe le sont, généralement.

 

Traducteurs, narrateurs, personnages... On ne peut décidément faire confiance à personne en ce bas monde.

Par Uri Eisenzweig / Caroline Julliot/ William Kels

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