Echec au maire par la tour : Le roque de "La Petite Roque", de Maupassant.

 

 

          « […]; d'autre part, l'ignorance réelle de la cause oblige ici le fait divers à s'étirer sur plusieurs jours, à perdre ce caractère éphémère, si conforme à sa nature immanente; c'est pourquoi, en fait divers, contrairement au roman, un crime sans cause est plus inexpliqué qu'inexplicable : le « retard » causal n'y exaspère pas le crime, il le défait : un crime sans cause est un crime qui s'oublie : le fait divers disparaît alors, précisément parce que dans la réalité sa relation fondamentale s'exténue. »

        – Roland Barthes

 

            Le fait divers, d’après Barthes, cesse d’être un fait divers lorsque le crime demeure trop longtemps inexpliqué. Au lieu de capturer l’attention de tous, l’effet de choc s’amenuise dans l’imaginaire collectif et l’événement en question cesse d’exister en tant qu’« information totale » et « immanente » puisque la cause ne vient pas justifier l’effet, ou les faits. C’est dans sa « Structure d’un fait divers », que Barthes élabore le rôle majeur joué par cette relation causale dans l’édification d’un bon fait divers qui, sans cette explication immédiate, aurait tendance à s’évaporer aussitôt sa lecture terminée. Et cette consommation fiévreuse de récits traitant l’infortune d’autrui semble un bon point de départ pour ouvrir, ou rouvrir, une enquête autour du meurtre de La Petite Roque de Maupassant. Le récit du fait divers dans cette nouvelle est problématique dans la mesure où, tant qu’il est présenté dans le texte – c’est-à-dire à travers la confession d’un homme fou –, il témoigne d’une investigation qui manque tout autant de rigueur que le présupposé meurtrier est dépourvu de culpabilité. La cause du fait divers n’est pas claire. C’est donc sans surprises que le maire du village, enquêteur en chef du meurtre de la petite fille, grappille le peu d’indices que l’auteur lui livre pour désigner un coupable, trouver l’homme derrière ces crimes terribles et éviter ainsi qu’ils tombent dans l’oubli. Il s’avère qu’il finit, malgré lui, par condamner un homme à tort. Cet homme, c’est lui-même.

 

            Considérons un instant une autre nouvelle de Maupassant, Le Crime au père Boniface, qui met en scène la lecture d’un fait divers. Ici il s’agit d’un véritable drame familial dans lequel un homme marié tue sa femme et leur fille sans raison apparente. Ce récit a des répercussions directes sur l’état psychologique du facteur Boniface qui découvre cette affreuse histoire dans Le Petit Journal durant sa tournée. Peu nous est dit de ce personnage, hormis le fait que « les faits divers le passionnaient » contrairement aux autres parties du journal : « La première page ne l’intéressait guère ; la politique le laissait froid ; il passait toujours la finance, […] » (153). Un jour, cette obsession du facteur pour le fait divers le mène à la lecture dérobée d’un coin de journal qui change sa compréhension du monde qui l’entoure. En effet, nous assistons à la transformation de cette passion en peur lorsque Boniface arrive à la fin de sa lecture et qu’aucune explication de cet acte violent ne lui est livrée. Si au début de la nouvelle, la tête de l’agent de distribution « [passait] au-dessus des épis » et « semblait flotter sur une mer calme et verdoyante qu’une brise légère faisait mollement onduler » (152), après la lecture du fait divers, sa vision du monde est tout autre. Il semble avoir sombré dans une peur terrible qui annonce les ramifications que le fait divers va avoir sur sa propre expérience de facteur.

 

Le facteur Boniface demeura tellement ému à la pensée de cet assassinat dont toutes les horribles circonstances lui apparaissaient coup sur coup, qu’il se sentit une faiblesse dans les jambes, et il prononça tout haut :

 

― Nom de nom, y a-t-il tout de même des gens qui sont canailles ! (154)

 

La question des troubles psychiques – fortement connotés ici par cette exclamation au bénéfice de nul autre que lui-même – engendrés par le témoignage d’un fait divers irrésolu, ne sera pas sans importance pour la suite de notre analyse et notamment à propos du comportement du maire dans La Petite Roque. Soulignons simplement ici la manière dont le facteur, victime d’une imagination débridée – « la tête pleine de la vision du crime » (154) – imagine ce fait divers lu, mais non résolu, se matérialiser dans sa propre réalité d’agent de distribution. Après être passé devant une fenêtre (topos de l’instabilité entre le réel et le surnaturel chez Maupassant) et après avoir entendu un gémissement dans une maison, il « partit à toutes jambes » à la gendarmerie pour sauver ses victimes imaginaires et voir justice faite. Plus qu’un simple dérangement dans sa routine ordinaire, le facteur vit une expérience que l’on pourrait décrire de surnaturelle. Il croit entendre « de longs soupirs douloureux, une sorte de râle, un bruit de lutte. Puis, les gémissements devinrent plus forts, plus répétés, s’accentuèrent encore, se changèrent en cris » (154). La gradation des bruitages, devenant de plus en plus violents, marque l’accélération de la vision tragique qui défile comme en parallèle à la scène réelle. Le récit du fait divers surgit sans prévenir dans la routine du facteur et viole la frontière entre les deux réalités pourtant séparées par des barrières temporelles et spatiales, un glissement semblable à la « métalepse » de Genette. Bien sûr, ce que le père Boniface prend pour une lutte violente n’est rien de plus qu’une scène conjugale entre M. Chapatis et sa femme. Mais cette résolution n’est pas sans importance[1]. Car une fois la cause des gémissements suspects dévoilée, le « crime » peut entrer dans les annales. Comme le déclare le gendarme, le premier à comprendre le malentendu : « Ah ! farceur, sacré farceur, je le retiendrai l’crime au père Boniface ! » (157). Le récit du facteur échappe ainsi à cette catégorie définie par Barthes de faits « défaits » et oubliés puisqu’inexpliqués. Enfin, ce n’est qu’en assistant à la résolution d’une histoire semblable à celle qu’il a lue dans le journal que Boniface peut retourner un tant soit peu à sa vie ordinaire que l’on reconnait à son départ final « sur la mer tranquille des récoltes. » (157)

 

            Cette parenthèse close, et les problématiques du fait divers explicitées, revenons maintenant aux injustices de La Petite Roque que notre étude va se donner pour objectif d’éclaircir. Car, si pour le père Boniface l’obtention d’une version du fait divers dans sa réalité permet une sorte de dépassement de l’effroi initial, pour le maire du village de Carvelin, c’est le spectacle de la mort de la petite Roque et les hallucinations récurrentes dont il est victime – ancrant ce spectacle tragique dans l’inconscient du personnage –, qui vont le pousser à se croire lui-même l’auteur du crime. Autrement dit, la projection du fait divers sur l’autre dans Le Crime au père Boniface est relayée par une projection interne du fait divers dans La Petite Roque.

Revenons un instant sur les grandes lignes de l’intrigue. La nouvelle s’ouvre avec la focalisation sur Médéric Rompel, agent de distribution, qui aperçoit pendant sa tournée trois objets suspects – un couteau d’enfant, un dé à coudre et un étui à aiguilles – avant de découvrir dix pas plus loin le corps dénudé d’une jeune fille d’une douzaine d’années. Il court sans attendre chez le maire, M. Renardet. Ce dernier se rend sur le lieu du crime et fait appel à un garde-champêtre, à un médecin, au secrétaire de mairie ainsi qu’à un juge d'instruction, à un prêtre et à des gendarmes. D’autres spectateurs, notamment des villageois, prévenus cette fois par le facteur de ce meurtre atroce, se joignent à l’inspection du corps qui s’offre aux yeux de tous. Enfin, arrive la mère Roque qui pleure et réclame le bonnet de sa fille. Ensuite, sont passés en revue les coupables possibles mais le meurtrier demeure non identifié et c’est alors que sont condamnés les rôdeurs de passage, toujours suspectés dans ce genre d’affaire. Hallucinations, apparitions et tentatives de suicide s’enchainent dans la seconde moitié de la nouvelle qui figure un personnage désespérément en quête d’un coupable. Nous avons ici ce que Barthes a appelé le « retard causal », le fait est connu de tous mais non la cause et il semblerait que ce crime laissé en suspens hante le maire jusqu’à la fin du récit, et de sa vie. À la fin de la nouvelle, Renardet écrit une lettre pour se déclarer lui-même coupable mais lorsque le facteur arrive pour récupérer son courrier, Renardet revient subitement sur sa décision et tente de récupérer cette lettre. Une fois qu’il se rend compte que le mal est fait, il monte en haut de sa tour et décide de mettre fin à sa vie.

 En évoquant le moment dans le texte où le maire, sujet aux hallucinations, avoue ses crimes, Henri Mitterand nous déclare qu’« à ce point de la nouvelle, le mystère se trouve totalement dissipé. Simplement policier, le récit pourrait s'arrêter là.[2] ». Or, premièrement, la confession d’un homme épris d’hallucinations mérite une vérification minutieuse, qui n’a pas lieu dans le récit de Maupassant. Et deuxièmement, il est tout aussi plausible que le maire, hanté par la violence du crime dont il a été le spectateur privilégié, mais qu’il se trouve incapable de résoudre, se soit imaginé coupable. Dans tous les cas, le mystère est loin d’être « totalement dissipé ».

 

Fenêtre sur cour

 

Quelle belle vue que celle de Renardet qui règne sur le petit village normand depuis le haut de sa tour ! Il sera question dans cette première partie de cette vue, et du rôle de spectateur du maire qui va justifier sa proximité psychologique du meurtre de la jeune adolescente, même si sa proximité physique avec elle s’avère beaucoup moins vraisemblable. Le fait de voir le crime, d’en être témoin, est un événement traumatisant en soi et pourrait très bien déclencher des hallucinations telles que celles qui sont décrites dans la seconde partie du texte. Et, comme nous le montre l’aversion de Renardet pour le cigare sur le lieu du crime, « — Merci, je n’ai pas envie de fumer. Ça me fait quelque chose de voir ça. » (1024, mes italiques), l’image troublante d’une jeune enfant morte et dénudée semble jouer sur le comportement de celui qui la voit.

Pour préciser, dans un premier temps, comment le maire parvient à voir le meurtre de Louise, il faut regarder de plus près la description de sa demeure : « C’était une grande maison carrée, en pierre grise, très ancienne, qui avait subi des sièges autrefois, et terminée par une tour énorme, haute de vingt mètres, bâtie dans l’eau. » (1020) Car, c’est depuis cette tour « haute de vingt mètres », décrite comme un point d’observation, que Renardet voit tout. Réalité qu’il est possible de démontrer scientifiquement grâce aux formules mathématiques qui servent à calculer les distances de l’horizon. Bien entendu, cette haute visibilité est également mise en évidence dans le texte : « Du haut de cette citadelle, on surveillait jadis tout le pays. » (1021) et le rapport entre le maire et la tour est annoncé tout aussi explicitement : « On l’appelait la tour du Renard, sans qu’on sût au juste pourquoi » (1021). De plus, le narrateur nous indique que la maison est visible depuis la scène du crime, « la maison dont on apercevait à travers les branches la façade grise et la grande tour plantée au bord de la Brindille » (1030,1031). Alors rien ne nous empêche de supposer que l’inverse aussi soit vrai, et que la scène du crime soit visible depuis le haut de la tour et que ce soit depuis ce point de vue privilégié que Renardet voie le crime, sans forcément y jouer un rôle quelconque.

 

 L’espace est ainsi agencé dans le texte pour que le maire ait une vue englobante de la scène du crime. La tour est jouée, pour ainsi dire, et c’est alors que nous nous tournons vers le fameux « aveu » du maire qui, dans le cadre d’une lecture peu occupée à découvrir le vrai criminel, marquerait la fin du mystère mais qui, pour notre analyse, ne fait qu’obscurcir l’identité du meurtrier :

 

Ce n’était plus une enfant, ce n’était pas encore une femme ; elle était grasse et formée, tout en gardant un air de gamine précoce, poussée vite, presque mûre. Il ne bougeait plus, perclus de surprise, d’angoisse, le souffle coupé par une émotion bizarre et poignante. Il demeurait là, le cœur battant comme si un de ses rêves sensuels venait de se réaliser, comme si une fée impure eût fait apparaître devant lui cet être troublant et trop jeune, cette petite Vénus paysanne, née dans les bouillons du ruisselet, comme l’autre, la grande, dans les vagues de la mer.

Soudain l’enfant sortit du bain, et, sans le voir, s’en vint vers lui pour chercher ses hardes et se rhabiller. À mesure qu’elle approchait à petits pas hésitants, par crainte des cailloux pointus, il se sentait poussé vers elle par une force irrésistible, par un emportement bestial qui soulevait toute sa chair, affolait son âme et le faisait trembler des pieds à la tête. (1039-1040)

 

Si cet aveu peine à prouver la culpabilité du maire, c’est parce que celui-ci semble cloitré dans son rôle de spectateur. Tout d’abord, notons le discours descriptif dominant – « elle était grasse et formée », « précoce », « presque mûre » –, qui se limite à l’aspect physique de la jeune fille que Renardet voit et tente de formuler en mots. Le verbe « apparaitre » est employé pour évoquer le surgissement de cette image à la fois sensuelle et troublante dans le champ visuel du maire. C’est un spectacle auquel il assiste sans forcément y prendre part. Contrairement au corps de Louise qui est mobile – elle sort du bain et vient vers lui –, le corps de Renardet n’est évoqué que pour souligner sa rigidité et son immobilité : « Il ne bougeait plus » ou encore « Il demeurait là ». En fait, il semblerait que le maire confonde ici sa pulsion scopique, d’un homme qui observe malgré lui une enfant se dévêtir et se baigner, avec l’acte du viol. Autrement dit, le saisissement physique qui s’empare du véritable violeur se confond avec le saisissement visuel qui caractérise l’acte de voyeurisme. Acte qui, à ce point de l’enquête, est le seul que nous pouvons attribuer au maire.

 

Sur les pas du criminel

 

Naturellement, tôt ou tard, le vrai coupable doit surgir de cette relecture car manifestement il n’est plus possible de croire à l’auto-condamnation de Renardet. En guise de trait d’union entre cette première partie qui visait à remettre en cause la culpabilité du maire et le deuxième volet de notre enquête qui va s’occuper de l’identification du véritable meurtrier, disons simplement que des traces de ce dernier sont partout présentes dans la nouvelle, et que, pour les remarquer, il suffit de rediriger son attention sur un détail singulier qui semble hanter le texte de Maupassant, celui du pied.

Le thème du pied est omniprésent dans cette nouvelle et une analyse de ce leitmotiv va nous conduire tout droit vers le véritable assassin. Le texte s’ouvre bien sûr avec « le piéton » et ces deux mots suffisent pour introduire un personnage qui est décrit principalement en fonction de son métier de facteur – qui dépend de déplacements effectués à pied. Les premiers paragraphes sont ainsi consacrés à la présentation du parcours de ce promeneur solitaire :

 

Ayant traversé la petite ville de son grand pas d’ancien troupier, il coupa d’abord les prairies de Villaumes pour gagner le bord de la Brindille, qui le conduisait, en suivant l’eau, au village de Carvelin, où commençait sa distribution.

Il allait vite, le long de l’étroite rivière qui moussait, grognait, bouillonnait et filait dans son lit d’herbes, sous une voûte de saules. (1018)

 

Et nous connaissons la suite. L’agent de distribution semble rythmer ce début de récit grâce à son seul « pas gymnastique ». Parmi les nombreux repères qui annoncent le mouvement du facteur, notons tout d’abord ses vêtements qui servent à évoquer un mouvement furtif et répété. Qu’il s’agisse de « sa canne [qui] marchait du même mouvement que ses jambes » ou de « sa blouse bleue serrée à la taille par une ceinture de cuir noir [qui] passait d’un train rapide et régulier »(1019), les vêtements de Médéric sont animés du même mouvement que le personnage qu’ils recouvrent. Entre parenthèses ici, ce lien métonymique entre le facteur et sa canne est repris dans Le Crime au père Boniface, presque mot pour mot : « le bras gauche sur sa sacoche, et le droit manœuvrant sur sa canne qui marchait comme lui d’une façon continue et pressée » (153). Le corps de Médéric créé le même effet qu’un travelling au cinéma, c’est-à-dire que nous découvrons les faits en temps réel. Et c’est bien cette rapidité qui donne un rythme accéléré à ce début de récit dans lequel le narrateur laisse croire au lecteur qu’il découvre le corps de la Petite Roque en même temps que Médéric : « il allait vite », « il se mit à courir », il « [a repris] son pas accéléré », « il se releva pour courir chez M. le maire », « il se mit à courir sous la futaie vers la maison de M. Renardet », « entra d’un élan », et nous pourrions en citer d’autres. Son pas d’« ancien troupier » et la répétition quotidienne du même circuit qu’impose son travail viennent renforcer la mécanicité de sa démarche et l’automatisme de ces gestes. Il peut s’occuper de sa distribution quasiment les yeux fermés : « Médéric allait toujours, sans rien voir » (1018).

 

Médéric incarne en quelques sortes le métronome de La Petite Roque, étant donné cette séquence d’ouverture qui est scandée par ses arrêts successifs. Le narrateur évoque à ce sujet la « cadence » : « Il allait au pas gymnastique, son bâton sous le bras, les poings fermés, la tête en avant ; et son sac de cuir, plein de lettres et de journaux, lui battait les reins en cadence. » (1020, mes italiques). Une cadence qui est accentuée par l’effet d’inventaire de l’énumération. Ce rythme se poursuit dans la nouvelle avec une première interruption qui est sous-entendue lorsque Médéric trouve trois objets suspects au pied d’un arbre. Ensuite, une deuxième halte s’impose devant le corps de Louise où « il s’arrêta net, comme s’il se fût heurté contre une barre de bois » (1019). Enfin, lorsqu’il arrive à la maison du maire, Médéric s’immobilisera pour de bon car c’est ici qu’il est évacué de l’équation et relayé par le maire qui domine la seconde moitié du texte. Toujours est-il que la découverte du meurtre telle que nous la lisons est à l’image de la routine quotidienne de Médéric – marquée par de longues périodes de marche entrecoupées par de brèves passages à l’arrêt. Et puisque c’est en suivant ce même circuit que Médéric découvre le corps, on pourrait être mené à croire que Médéric ne fait que repasser sur les lieux d’un crime auquel il aurait très bien pu s’être lui-même livré.

 

      Le thème du pied parcourt le récit tout entier. Le maire, impatient, « se mit à frapper du pied » (1023), et lorsque le groupe d’investigateurs arrivent dans les bois, la remarque « leurs pas, sur la mousse, ne faisaient aucun bruit » (1023), détonne pour un lecteur nouvellement concerné par ce motif prépondérant. Mais visiblement Médéric est le seul qui sait se servir de ses jambes. Le juge d’insurrection, M. Putoin, caractérisé par sa petite taille, et qui « posait pour le beau cavalier » (1028), arrive sur les lieux du crime à dos d’une haute jument blanche. Mode de transport qui retarde naturellement le moment de poser pied à terre. De même, les deux gendarmes arrivent « au grand trot ». Et c’est un « roulement de voiture » qui annonce l’apparition du substitut, du médecin et du greffier du tribunal. Le verbe « apparaitre » est de mise, puisqu’il est employé systématiquement pour introduire ces personnages sur la scène du crime. Notons à ce sujet « le médecin [qui] apparut sous les arbres » (1023) ou les « deux gendarmes [qui] apparaissaient au loin » (1028). L’agilité dans le déplacement est réservée à Médéric. Les autres personnages souffrent du dysfonctionnement de leurs jambes, comme nous montre l’exemple du médecin qui « boitait, ayant été blessé au service, et s’aidait d’une canne pour marcher » (1023). Notons un dernier exemple avec l’arrivée du garde champêtre et du secrétaire de la mairie. :

 

Puis on aperçut le garde champêtre et le secrétaire de la mairie, qui, prévenus en même temps, arrivaient ensemble. Ils avaient des figures effarées et accouraient en soufflant, marchant et trottant tour à tour pour se hâter, et agitant si fort les bras qu’ils semblaient accomplir avec eux plus de besogne qu’avec leurs jambes. (1023)

 

Leurs figures « effarées » et leur course mêlant marche et trot découle d’une satire sociale et d’une certaine vision railleuse de la vie de province chez Maupassant. Qui plus est, cette description marque un contraste net avec la dextérité de Médéric, facteur qui vit littéralement de ses jambes. La marche à pied est donc ce en quoi Médéric excelle, mais également ce à quoi sont inaptes les autres personnages.

 

            Cette observation demande à être justifiée. Après tout, le métier de Médéric consiste à passer, c’est donc sans trop de surprises qu’il a une longueur d’avance sur les autres personnages. Mais si nous considérons maintenant les conclusions hâtives auxquelles se livrent ces lamentables enquêteurs, l’association systématique entre Médéric et ses pieds semble relever en fait d’une logique narrative complexe. 

 

Les deux hommes s’éloignèrent vivement ; et Renardet dit au docteur : « Quel gredin a bien pu faire un pareil coup dans ce pays-ci ? »

 

Le médecin murmura : « Qui sait ? Tout le monde est capable de ça. Tout le monde en particulier et personne en général. N’importe, ça doit être quelque rôdeur, quelque ouvrier sans travail. Depuis que nous sommes en république, on ne rencontre que ça sur les routes. »

Tous deux étaient bonapartistes.

Le maire reprit: « Oui, ça ne peut être qu’un étranger, un passant, un vagabond sans feu ni lieu... » (1024-1025)

 

Il y a donc un consensus général pour que l’assassin soit un rôdeur, et cette conclusion est renouvelée lors du repas chez Renardet : « Tout le monde se trouva du même avis ; il avait été accompli par quelque rôdeur, passant là par hasard, pendant que la petite prenait un bain. » (1031). En fait, cet impératif que le criminel soit un homme de passage est essentiel. Premièrement parce que le rôdeur signifie, par-delà l’image d’un vagabond sans foi ni loi, la pensée folle qui s’incruste dans l’esprit du fou chez Maupassant. Lorsque Renardet commence à subir ses terreurs nocturnes, celles-ci sont présentées comme des pensées qui « rôdent » dans son esprit : « bien qu’il s’efforçât de chasser cette image, qu’il l’écartât avec terreur, avec dégoût, il la sentait rôder dans son esprit » (1042, mes italiques), ou plus loin « la nuit où l’on sent errer, rôder l’effroi mystérieux » (1042,1043). Cette folie est donc personnifiée par la figure du rôdeur. Et puisque le vagabond, le passant et le rodeur sont décrétés coupables, nous devons interroger la similarité entre Médéric, le passant par excellence dans La Petite Roque, et les rôdeurs, ou devrait-on dire les maux passants, qui, finalement, ont beaucoup en commun.

 

Une dernière question qui demeure irrésolue, et qui pourrait s’appuyer à la fois sur la condamnation du vagabond et sur cette focalisation sur le pied dans la nouvelle, est celle des sabots posés sur le seuil de la maison de la mère Roque. Nous savons que cette dernière, lorsqu’elle entend dire qu’il est impossible de localiser les hardes de sa fille, réclame l’ensemble des vêtements de l’enfant, avec une insistance pour le bonnet :

 

Et quand le petit corps, roulé en des couvertures qu’on était allé chercher chez Renardet, disparut dans la voiture, la vieille, debout sous les arbres, soutenue par le maire et le capitaine, criait : « J’ai pu rien, pu rien, pu rien au monde, pu rien, pas seulement son p’tit bonnet, son p’tit bonnet ; j’ai pu rien, pu rien, pas seulement son p’tit bonnet. » (1030)

 

Or, le lendemain de la découverte du corps, le juge d’insurrection surgit chez le maire et lui annonce ceci : « Vous vous rappelez bien comme la mère réclamait, hier, un souvenir de sa fille, son petit bonnet, surtout. Eh bien, en ouvrant sa porte, ce matin, elle a trouvé, sur le seuil, les deux petits sabots de l’enfant. » (1031). Rien n’explique la substitution mystérieuse d’une paire de sabots, objets plus lourds et moins pratiques à déplacer discrètement qu’un bonnet facilement dissimulé dans une poche de manteau, si ce n’est l’attachement de l’assassin au pied de la victime. Pensons un instant à la fixation de Médéric sur le pied de Louise quand il décide qu’il doit la palper pour vérifier ses suppositions concernant sa mort : « il tendit la main vers son pied » (1020). En outre, on pourrait imaginer que Médéric ait dialogué avec les villageois et que le récit de la mère désespérée lui soit parvenue incomplète. C’est lui qui les informe du meurtre : « Médéric, dans sa tournée, avait semé la nouvelle de porte en porte » (1026). Il aurait très bien pu apprendre que la mère Roque voulait les hardes de la fille, qu’il s’était empressé de cacher, et que sans bien savoir que rapporter à la mère il ait choisi les sabots en s’identifiant à elle. On offre toujours les cadeaux qu’on aimerait soi-même recevoir. Enfin, plus sérieusement, ce « détail curieux », causé par le regret de l’assassin, nous laisse très peu de doutes quant au fait que c’est en réalité Médéric qui a violé et tué Louise Roque.

 

L’aveu d’un copycat

 

Dans le contexte du jeu d’échecs, « roquer » consiste à déplacer la tour pour la mettre à la place du roi, et vice versa, à déplacer le roi pour le mettre à la place de la tour. De manière assez étonnante, au moment du meurtre de la petite Roque, le maire semble « roquer » avec le meurtrier, en se mettant à la place de l’assassin lors de ses visions. Parallèlement, Médéric efface l’acte violent par une éclipse psychique qui l’empêche de dévoiler son rôle véritable dans cette affaire. Toutefois, il existe quelques indices dans le texte qui suggèrent que le souvenir du crime erre dans l’inconscient de Médéric. Prenons l’exemple de sa prémonition au début de texte, il « s’attend[ait] toujours à trouver autre chose » (1019, mes italiques), comme s’il s’attendait à découvrir le corps. De plus, si nous revenons à cet autre récit de fait-divers de Maupassant, Le Crime au père Boniface, et admettons qu’il existe des passages entre les nouvelles, il est dès lors possible de supposer, comme c’était le cas pour le facteur Boniface, que Médéric avait besoin d’accomplir dans la réalité un fait divers qu’il avait lu dans un journal. Auquel cas le passage sous silence du crime de Médéric s’explique par le simple fait qu’il ne s’estime pas coupable, les frontières chronologiques et spatiales entre le fait divers lu et le fait divers qu’il met en œuvre s’étant effondrées aussitôt l’acte accompli.

Cette brèche dans l’esprit du facteur se manifeste par ailleurs dans l’appareil psychique du maire qui ne parvient pas à distinguer entre le crime qu’il a vu et les hallucinations qui lui font adopter la perspective du criminel. Dans la seconde partie du texte, il devient, pour ainsi dire, le contrefacteur du crime du facteur et ne peut s’empêcher d’imiter les mouvements du meurtrier. Tout d’abord, et malgré l’inertie caractéristique de ce personnage – évoqué plusieurs fois dans le texte comme étant « immobile et les mains derrière le dos » (1035) –, plus Renardet se met à emboiter le pas du criminel et plus il reproduit les mouvements de celui-ci :

 

Il allait d’un bout à l’autre de l’appartement, et de temps en temps s’arrêtait pour repartir aussitôt. Soudain, il ouvrit la porte de son cabinet de toilette, trempa une serviette dans la cruche à eau et se mouilla le front, comme il avait fait le matin du crime. Puis il se remit à marcher. Chaque fois qu’il passait devant sa table, l’arme brillante attirait son regard, sollicitait sa main ; mais il guettait la pendule et pensait : « J’ai encore le temps. » (1037)

 

Il répète les mouvements du facteur tels qu’ils nous sont présentés au début du récit. Il sort de son immobilité instinctive et marche d’un bout à l’autre de l’appartement, il se mouille le front comme Médéric l’avait fait, et soudain un objet brillant attire son regard, comme les objets que Médéric avait trouvés par terre.

 

La reconstitution du crime dans l’inconscient du maire est peut-être le plus visible lors de sa reconnaissance des trois couleurs qui caractérisent le meurtre. Les trois taches bleue, blanche, et rouge qui hantent le maire apparaissent à deux reprises dans le texte. Une première fois lorsque celui-ci sort de sa demeure, et contemple « un vaste gazon où éclataient trois grandes taches, rouge, bleue et blanche, trois larges corbeilles de fleurs épanouies, l’une en face de la maison et les autres sur les côtés. » (1022). Annonçant d’un côté la dimension politique de la nouvelle, ces trois couleurs mettent en relief le bonapartisme de Renardet face au républicanisme dominant – sur le dos duquel, rappelons-le, le médecin met la surabondance de rôdeurs. Mais la présence de ces trois couleurs dans un paysage autrement monstrueux, « vert et plat, coupé par des rigoles et des haies de saules pareils à des monstres, nains, trapus, toujours ébranchés, et portant sur un tronc énorme et court un plumeau frémissant de branches minces », indique également qu’il y a une seconde explication possible à ce jeu de couleurs. Dans cette nouvelle configuration, le rouge renverrait à la trace de sang qui « maculait [l]es cuisses » (1019) de la victime, le blanc à la pâleur de son corps « si blanc qu’on l’eût pris pour un linge tombé » (1023) et le bleu à la blouse bleue « serrée à la taille par une ceinture de cuir noir » (1018) que porte Médéric. Ce sont là les couleurs du crime.

           

Conclusions

 

C’est donc sans surprise que le maire, en apercevant cette troublante tache bleue s’approcher de sa demeure, prend conscience de sa propre innocence et court à toute vitesse récupérer sa lettre d’aveu. Situé, comme à son habitude, en haut de sa tour, il remarque tout d’abord le ciel rouge « d’un rouge ardent, d’un rouge d’hiver » et ensuite le paysage blanchi par le givre du matin : « la plaine blanche de givre brillait sous les premiers rayons du soleil, comme si elle eut été poudrée de verre pilé » (1048). Et c’est en laissant ainsi son regard errer sur les prairies qu’il est frappé par « une tache bleue dans le sentier le long de la Brindille. C’était Médéric qui s’en venait apporter les lettres de la ville et emporter celles du village » (1048-1049) Les trois couleurs du crime réapparaissent. Tout nous laisse penser que la couleur bleue de la veste du facteur déclenche une épiphanie, une certaine prise de conscience, dans l’esprit du maire qui comprend soudainement le piège dans lequel il s’est laissé entraîner. 

 

C’est en guise de conclusion que nous nous tournons maintenant vers un dernier détail curieux. Il s’agit cette fois non d’un bonnet perdu mais d’une lettre disparue. En effet, le début du texte nous indique que Médéric avait un courrier à distribuer à Renardet mais, en voyant l’absence de celle-ci dans la suite du texte, il semblerait que cette lettre n’ait jamais été livrée. Et c’est donc pour clore cette enquête que nous allons revenir à son début : « Médéric allait toujours, sans rien voir, et ne songeant qu’à ceci : « Ma première lettre est pour la maison Poivron, puis j’en ai une pour M. Renardet ; faut donc que je traverse la futaie. » (1018). La raison pour laquelle Médéric ne livre pas cette lettre ne nous est pas indiquée dans le texte. Mais en vue de l’axe de symétrie qui semble exister entre Médéric et Renardet, on pourrait croire que Médéric, au début du texte, avait sa propre confession à (dé)livrer. De manière étonnante, Médéric devine très rapidement la nature compromettante de la lettre que Renardet veut à tout prix récupérer : « Alors il se mit à le regarder, le tournant et le retournant dans ses doigts, fort perplexe, fort troublé par la crainte de commettre une faute grave ou de se faire un ennemi du maire. » (1050). Lui rappelant peut-être une confession qu’il avait lui-même écrite, cette lettre déclenche une tension entre les deux personnages qui ne veulent ni l’un ni l’autre accepter le rôle de meurtrier. Ce n’est donc que lorsque la nouvelle arrive à sa fin qu’une certaine symétrie se manifeste entre cette première lettre mystérieuse et un second aveu erroné, mais ce « retard causal » n’implique désormais plus, grâce à nous, que le véritable meurtrier tombe aux oubliettes.

           

 

Emma Burston.

 

Bibliographie :

 

Barthes, Roland. Essais Critiques. « Structure du fait divers ». Paris: Éditions du Seuil, 1964.

Maupassant, Guy de. Contes Et Nouvelles: Textes Présentés, Corrigés, Classés Et Augmentés de pages inédites par Albert-Marie Schmidt. Volume 1 et 2. Paris: A. Michel, 1956.

Mitterand Henri. Le récit et son discours impliqué : La Petite Roque de Guy de Maupassant.

Littérature, n°140, 2005. Analyse du discours et sociocritique. pp. 113-124.

 

 

 

 

[1] D’un point de vue freudien, on pourrait considérer que la violence de la scène imaginée par Boniface est reprise dans la scène primitive à laquelle il avait réellement accès.

[2] Dans une analyse sociocritique de la nouvelle intitulée « Le récit et son discours impliqué : La Petite Roque de Guy de Maupassant. » p.11

 

Par Emma Burston

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