"Isabelle", d'André Gide : histoire d'un accident maquillé en meurtre.

6 - Gide

 

Rappelons pour commencer les grandes lignes du récit enchâssé qui constitue l’essentiel de l’Isabelle (1911) d’André Gide : le narrateur, Gérard Lacase, raconte un séjour qu’il fit au château de la Quartfourche afin de consulter des documents qui devaient l’aider à terminer sa thèse sur Bossuet.

Mais les papiers que lui fournit le bon M. Floche, qui l’accueille au château, l’intéressent bien moins qu’un portrait dont il tombe amoureux : c’est celui d’Isabelle, nièce des Floche, fille des Saint-Auréol (les propriétaires désargentés du château), et mère du petit boiteux Casimir. Isabelle l’insaisissable, Isabelle la répudiée, Isabelle la mère sans époux réapparaît de temps à autre, nocturnement, quand elle manque d’argent.

 

Il n’en faut pas plus pour que l’imagination de Gérard Lacase s’enflamme à la suite de son cœur. Il prend le parti de l’aventureuse, de l’exclue… avant de la rencontrer et de la découvrir pour ce qu’elle est : une créature bassement sensuelle et trivialement sensible, qui, semblerait-il, a fait assassiner son amant, et qui n’éprouve aucune affection pour son fils.

 

Le Vicomte Blaise de Gonfreville, amant de l’héroïne éponyme du récit, est donc mort tué d’une balle le soir même où il devait venir l’enlever. Faut-il croire à la thèse de l’accident de chasse ? Gérard Lacase, en tout cas, n’est pas convaincu. Mais s’il y a eu meurtre, qui est l’assassin ? Quatorze ans plus tard, le narrateur mène l’enquête, et en arrive à cette conclusion, que c’est le serviteur du château, Gratien, qui est le meurtrier.

 

Soit.

 

Cependant, si Lacase soupçonne volontiers Gratien, c’est d’abord parce que le serviteur lui est antipathique – sans aucune raison : dès leur première rencontre, il éprouve pour lui une aversion qui le conduit, plus tard, à le qualifier de « bougon sentencieux » (p. 67). Mais bien entendu, cela ne serait rien, si l’abbé Santal, personnage lui-même fort peu sympathique, ne laissait pas entendre à Lacase qu’il y a de fortes chances pour que Gratien soit le coupable – or l’abbé n’était pas encore au château à l’époque du crime, et il se fonde lui-même sur des rumeurs. On pourrait nous répondre qu’il n’y a aucune raison pour que l’abbé accuse ainsi gratuitement le domestique. Mais, outre le fait qu’il semble avoir une certaine tendance à la fabulation (il fait croire à la famille du jeune Casimir, dont il est en quelque sorte le précepteur, que son élève doit rédiger une thèse pour… le baccalauréat !), on peut trouver une double motivation (morale d’une part, psychologique d’autre part) à cette invention (si invention il y a, bien entendu) : l’abbé hait Isabelle, de telle sorte que tout ce qui peut contribuer à noircir la légende de cette créature perdue lui plaît ; et surtout, il ne supporte pas Lacase, dont l’imagination débridée l’agace. Et ce serait donc pour « mener en bateau » le visiteur, pour voir jusqu’où son délire romanesque (les deux mots sont à prendre au sens propre) le mènera, qu’il désignerait Gratien comme l’auteur d’un meurtre qui n’a jamais été qu’un accident.

 

D’ailleurs, Gide lui-même n’insiste-t-il pas constamment sur les travers du narrateur, toujours prêt à tomber dans « l’illusion pathétique » (c’est là le sous-titre auquel l’auteur songeait pour Isabelle) ? D’abord, Lacase lui-même avoue dès le début de son récit qu’il était, à l’époque de son premier séjour à la Quartfourche, un être immature et niaisement romanesque :

 

J’ai presque peine à comprendre aujourd’hui l’impatience qui m’élançait alors vers la vie. À vingt-cinq ans je n’en connaissais rien à peu près, que par les livres ; et c’est pourquoi sans doute je me croyais romancier ; car j’ignorais encore avec quelle malignité les événements dérobent à nos yeux le côté par où ils nous intéresseraient davantage, et combien peu de prise ils offrent à qui ne sait pas les forcer. (p. 13)

 

Lacase fait en réalité là un double aveu, l’un conscient, l’autre non : il reconnaît qu’il voyait la vie comme un roman au temps de sa jeunesse ; mais il laisse aussi entendre qu’il va « forcer » la note dans son récit.

 

Ce qui est flagrant en tout cas, c’est que dès avant de partir pour la Quartfourche, il est en proie à une fièvre romanesque, puisque, quand son directeur de thèse lui suggère de partir consulter les archives du château, il puise dans son encyclopédie littéraire pour imaginer son séjour futur en Normandie : « quelques mots inconsidérés de M. Desnos, dont mon imagination s’empara, me firent espérer de trouver là-bas une société avenante […]. [J]’entrais dans ce château non plus en scolar, mais en Nejdanof, en Valmont ; déjà je le peuplais d’aventures » (p. 14-15). Lacase est conscient, avec le recul, que son activité mentale de l’époque était paranoïaque, qu’il était en proie à une sorte de délire d’interprétation. Mais il ne se rend pas compte que cela invalide toutes ses conclusions sur « l’affaire Isabelle » :

 

j’avais grand’peine à tenir en laisse ma pensée ; et je n’y tâchais même pas ; elle tournait autour de la Quartfourche, ma pensée, comme autour d’un donjon dont il faut découvrir l’entrée. Que je fusse subtil, c’est ce dont il m’importait de me convaincre. Romancier, mon ami, me disais-je, nous allons donc te voir à l’œuvre. Décrire ! Ah, fi ! ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais bien de découvrir la réalité sous l’aspect… (p. 38)

 

Lacase, de surcroît, prend les gens du château pour des personnages de roman – c’est-à-dire, dans sa conception un peu fruste de la fiction, pour des êtres sans épaisseur à qui il convient de prêter une vie artificielle : il a ainsi, à la Quartfourche, le sentiment de se trouver « parmi d’étranges êtres à peine humains, à sang froid, décolorés et dont le cœur depuis longtemps ne bat[…] plus » (p. 57). Il confond en somme vie et littérature : « Quel est ce conte où le héros tombe amoureux du seul portrait de la princesse ? Ce devait être ce portrait-là » (p. 69). Et quand il épie les tumultueuses retrouvailles d’Isabelle et de sa mère, il se croit « au spectacle », il a l’impression d’observer « deux marionnettes » (p. 114-­115). Ce qui fait écho au rêve qu’il a une nuit au château (p. 98‑100) : Isabelle lui apparaît sous la forme d’une poupée qui ne s’anime que quand elle est seule avec lui. C’est la réalisation d’un désir d’exclusivité et de maîtrise que met en scène ce rêve : mais on peut aussi lire là un aveu, une dénonciation de la relation purement romanesque, d’auteur à personnage, entre Lacase et Isabelle.

 

À tout cela il faut ajouter que Lacase est menteur. S’ennuyant au château avant de découvrir l’existence d’Isabelle, il feint de recevoir une lettre qui le rappelle d’urgence à Paris (p. 59) ; puis, désireux de rester finalement, il rédige un « fantaisiste texte de dépêche » qu’il fait « expédier à une adresse imaginaire » (p. 73). Même à Isabelle il ment. Quand il se présente à elle dans le parc de la Quartfourche à la fin du roman, il se fait d’abord passer pour un simple promeneur (p. 134). Il tient également prête une histoire mensongère pour inviter Isabelle à la confidence – ce n’est qu’au dernier moment qu’il décide de dire la vérité, par peur d’être pris en flagrant délit de fiction : « J’avais préparé je ne sais quelle histoire d’anciennes relations de ma famille avec celle de Gonfreville, pensant l’amener incidemment à parler ; mais à ce moment je ne sentis plus que l’absurdité de ce mensonge et commençai de raconter tout simplement par quel mystérieux hasard cette lettre – et je la lui tendis – était tombée entre mes mains. » (p. 137). Et bien entendu, il passe sous silence son comportement de voyeur la nuit où il a épié Isabelle rendant visite à sa famille pour obtenir une aumône : « sans trop me découvrir encore, je commençai de lui raconter quelle passionnée curiosité m’avait retenu de jour en jour à la Quartfourche dans l’espoir de la rencontrer et, (car je ne lui parlai pas de la nuit où mon indiscrétion l’avait surprise), mes regrets enfin de regagner Paris sans l’avoir vue » (p. 136).

 

Car il ne faut pas négliger le fait que Lacase se comporte à plusieurs reprises en voyeur – un défaut de plus à mettre au compte de ce narrateur décidément peu recommandable… L’abbé le lui reproche : « J’admire ceci... que dès qu’on se croit né romancier on s’accorde aussitôt tous les droits. Un autre y regarderait à deux fois avant de prendre connaissance d’une lettre qui ne lui est pas adressée » (p. 88). Et Lacase avoue lui-même ce tort, sans vergogne :

 

Je m’étais promis de ne point quitter la Quartfourche sans avoir visité la chambre d’une des vieilles dames ; comme elles circulaient continuellement d’un bout à l’autre de la maison, je risquais fort d’être dérangé dans mon investigation indiscrète ; je comptais sur l’enfant pour autoriser ma présence ; si peu naturel qu’il pût paraître que je pénétrasse à sa suite dans la chambre de sa grand-mère ou de sa tante, grâce au prétexte du bouquet trouverais-je, en cas de surprise, une facile contenance. (p. 66)

 

Tant de raffinement dans l’indiscrétion ne contribue guère à rendre Lacase sympathique au lecteur… Et surtout, tout cela laisse à penser que l’abbé pourrait bien être un double de l’ironique auteur qui, selon un procédé qui lui est cher depuis Paludes (1895), et qu’il reprendra dans Les Caves du Vatican (1914) comme dans Les Faux-monnayeurs (1925), place au sein même du récit une critique du récit… L’abbé pourrait bien avoir volontairement lancé Lacase sur une fausse piste. D’ailleurs, on l’a dit, il a une tendance naturelle à la fantaisie. Il aime (mais sans se prendre à son propre jeu, contrairement à Lacase) à inventer des intrigues romanesques là où il n’y en a pas : dès les premières scènes au château, il laisse entendre, contre toute vraisemblance, et sur le ton du sarcasme, que Lacase « fait la cour » à Olympe Verdure, la gouvernante (p. 21)… Et il est parfaitement conscient de la crédulité de Lacase, puisqu’à propos de son directeur de thèse, Albert Desnos, il dit ceci :  « C’est un aventurier de la pensée. À votre âge on est assez facilement séduit par ce qui sort de l’ordinaire » (p. 23).

 

Mais penchons-nous de plus près sur le texte, et plus particulièrement sur un dialogue crucial entre Lacase et l’abbé Santal. Le visiteur indiscret, qui a découvert une lettre où Isabelle donnait rendez-vous à son amant pour son propre enlèvement, évoque le sujet devant l’abbé, qui veut s’emparer du document. Après une joute verbale qui n’est pas loin de tourner à la lutte physique, l’abbé obtient de lire la lettre, qui est datée d’un certain 22 octobre. Il commence alors un récit (« Ce même 22 octobre mourait le Vicomte Blaise de Gonfreville, victime d’un accident de chasse », p. 90), qui est immédiatement interrompu par Lacase : « Vous me faites frémir ! (mon imagination aussitôt construisait un drame épouvantable) » (p. 91).

 

Notre hypothèse est la suivante : la première phrase du récit n’est nullement ironique, mais parfaitement sérieuse. L’abbé ne prend pas ses distances avec la « version officielle » – car il est convaincu qu’elle est exacte. Mais, voyant la réaction de son auditeur (qu’il appelle sarcastiquement « Monsieur le romancier », p. 87), il décide de s’amuser à le tromper, pour voir jusqu’où ira sa crédulité, et pour observer surtout comment Lacase contribuera, par la faute de son imagination, à alimenter la mystification dont il est lui-même la victime. Dès lors, le seul indice (« dans le canon du fusil ne se trouvait pas de cartouche », p. 91) qui aurait pu faire penser qu’en effet l’accident n’en était pas un pourrait bien n’être qu’une pure invention de l’abbé. Ce dernier, d’ailleurs, est beau joueur, car il parsème son discours de marqueurs de désengagement et d’incertitude (que nous indiquons en italique) qui devraient éveiller les soupçons de Lacase :

 

Je n’étais pas encore à la Quartfourche, continua-t-il, mais, d’après les renseignements que j’ai pu recueillir, il me semble avéré que le crime a été commis par Gratien, qui sans doute avait surpris les relations de sa maîtresse avec le Vicomte, et peut-être avait éventé son projet de fuite (projet que j’ignorais moi-même avant d’avoir lu cette lettre) ; c’est un vieux serviteur buté, butor même au besoin, qui pour défendre le bien de ses maîtres ne croit devoir reculer devant rien. (p. 91)

 

L’abbé recourt à des explications psychologiques grossières (les prisons de France seraient plus surpeuplées encore qu’elles ne le sont si tous les butors étaient des assassins !), qu’il improvise sur le moment, puisque, si vraiment il ignorait tout des projets de fuite d’Isabelle, il n’a pu les imaginer avant d’avoir lu la lettre. À cet instant-là d’ailleurs,  l’esprit critique de Lacase n’est pas loin de se réveiller – mais l’abbé n’a pas besoin de se fatiguer beaucoup pour l’endormir de nouveau :

 

- Comment ne l’a-t-on pas arrêté ?

- Personne n’avait intérêt à le poursuivre, et les deux familles de Gonfreville et de Saint-Auréol craignaient également le bruit autour de cette fâcheuse histoire ; car, quelques mois après, Mademoiselle de Saint-Auréol mettait au monde un malheureux enfant. (p. 92)

 

On a du mal à imaginer la famille de Gonfreville laisser impuni le serviteur assassin du Vicomte dans le seul but de cacher un enfant illégitime dont rien ne pouvait prouver, à une époque où les tests ADN n’existaient pas, qu’il était bien le fruit des amours interdites d’Isabelle et du jeune homme défunt. Mais Lacase, séduit par le caractère dramatique des événements évoqués par l’abbé, ne demande qu’à développer cette amorce de récit – et Isabelle n’est rien d’autre que ce développement :

 

Qui nous racontera, disais-je, ce que fit Mademoiselle de Saint-Auréol cette nuit-là ! Sans doute elle n’apprit que le lendemain la mort du comte ? L’attendit-elle, et jusqu’à quand, dans le jardin ? Que pensait-elle en ne le voyant pas venir ? (p. 93)

 

S’engage alors un dialogue mouvementé avec l’abbé, dont plusieurs répliques sont révélatrices. Lacase laisse vagabonder son esprit : « Imaginez cette délicate jeune fille, le cœur lourd d’amour et d’ennui, la tête folle : Isabelle la passionnée » (p. 93). Cela ne manque pas d’agacer son interlocuteur : « Pourquoi songer à tout cela ? interrompit-il sèchement. Nous n’avons pas à connaître des événements plus que ce qui peut nous instruire. » (p. 93) Ici, l’abbé se dénonce lui-même en quelque sorte : il laisse entendre qu’il a arrangé le récit des événements de façon à présenter la mort de l’amant comme un châtiment divin – bref qu’il a, selon une logique aristotélicienne, introduit dans la chronique des événements des rapports de causalité qui l’ont transformée en une fiction.  D’ailleurs, un peu plus haut, à propos de l’infirmité de Casimir, il affirmait : « Dieu nous enseigne que c’est souvent sur les enfants que retombe le châtiment des pères » (p. 92). Et plus loin, il reviendra à cette idée : « Les événements lamentables que je vous ai dits […] sont la condamnation […] de tout ce que l’homme a inventé pour essayer de pallier aux conséquences de ses fautes » (p. 94-95).

 

Lacase, face à ces manifestations de mauvaise foi (qui ressemblent presque à des avertissements), s’engage dans une critique du discours de l’abbé (qui d’ailleurs lui répond que « l’esprit d’examen et de curiosité critique est la larve de l’esprit de révolte », p. 94), mais sans pour autant en arriver à cette conclusion, que les événements racontés eux-mêmes pourraient être à demi fictionnels. S’il en conteste l’interprétation psychologique ou morale, il ne remet pas en cause la véracité du récit de l’abbé :

 

la connaissance superficielle des événements ne concorde pas toujours, pas souvent même, avec la connaissance profonde que nous en pouvons prendre ensuite, et […] l’enseignement que l’on en peut tirer n’est pas le même ; […] il est bon d’examiner avant de conclure... […] Le fait ne m’est de rien tant que je ne pénètre pas sa cause. […] [L’]apparence ne me suffit pas, […] je ne me paie pas de mots, ni de gestes. (p. 93-94)

 

Nous sommes donc convaincu qu’il n’y a pas eu meurtre, et que l’abbé s’amuse de la crédulité de Lacase. Reconnaissons toutefois que d’autres hypothèses méritent d’être examinées. Il est difficile de se tuer par mégarde avec son propre fusil, nous dira-t-on par exemple – mais on a vu des maladresses plus improbables encore… et d’ailleurs rien ne dit que le Vicomte ne s’est pas suicidé (même si nous n’y croyons pas – on verra plus loin pourquoi) – au fond il a pu être, comme Isabelle elle-même (qui est envahie par une « angoisse indicible » devant « cette liberté inconnue » (p. 140) qui s’offre à elle), pris de panique en songeant à la vie honteuse qui l’attendait, renié par sa famille, seul avec sa concubine et leur enfant bâtard. Et en admettant même qu’il y ait eu meurtre, il est abusif d’accuser Gratien sans preuves : n’est-ce pas violer le principe de la présomption d’innocence ? S’il y a eu meurtre, tous les membres des deux familles (celle du Vicomte, celle d’Isabelle) peuvent l’avoir commis après avoir découvert la liaison coupable des deux amants ; ils peuvent même s’être entendus – d’où le silence, et le consensus autour de la thèse de l’accident…

 

Nous allons donc, par honnêteté, relever quelques indices rendant suspects différents personnages, avant de développer deux hypothèses qui, en apparence, vont contre celle de l’accident, mais qui, on le verra à la fin, justement parce qu’elles sont toutes deux possibles alors même qu’elles sont contradictoires, prouvent bien qu’il n’y a eu qu’accident.

 

Gide fournit au lecteur nombre d’indices – mais des indices dont aucun n’est tout à fait concluant, et qui surtout se contredisent. Aucun des personnages n’est au-dessus de tout soupçon. Le fait, par exemple, que les Floche n’habitaient pas le château à l’époque du « crime » (si crime il y a eu) ne suffit pas à les innocenter. Le bienveillant Monsieur Floche, ainsi, paraît à certains moments énigmatique à Lacase. Ce dernier, contemplant un jour son hôte à la dérobée, se prend à penser que « rien ne rend plus impénétrable un visage que le masque de la bonté » (p. 39). D’ailleurs, Floche sait dissimuler. Après les repas, quand la petite société du château s’adonne à des jeux de cartes, il préfère se retirer, un peu à l’écart, dans un fauteuil où il aura tout loisir de s’assoupir. Mais Lacase l’observe, et s’avise qu’il ne dort pas : « de ma place je pouvais le voir, non point dormant comme il disait, mais hochant la tête dans l’ombre ; et le premier soir, un sursaut de flamme ayant éclairé brusquement son visage, je pus distinguer qu’il pleurait » (p. 53). Et surtout, quand Lacase l’interroge, il cache la vérité sous des formules imprécises : « - Est-ce Madame Floche qu’attirait à ce point la campagne ? - N ... non. C’est pourtant pour Madame Floche que j’y suis venu ; mais elle-même y était appelée par un petit événement de famille » (p. 63-64). Quant à Madame Floche, elle ment elle aussi régulièrement. À une question de Lacase sur Casimir, elle répond ainsi : « [Les parents] nous ont confié l’enfant » (p. 46). C’est le pluriel, ici, qui constitue un mensonge…

 

Le marquis de Saint-Auréol, de son côté, semble doué, malgré son apparente imbécillité, d’un flair redoutable : « Un œil restait hermétiquement clos ; l’autre, vers qui remontait le coin de la lèvre et tendaient tous les plis du visage, brillait clair, embusqué derrière la pommette et semblait dire : Attention ! je suis seul, mais rien ne m’échappe » (p. 75-76). D’ailleurs, dans sa lettre à son amant que Lacase découvre par hasard, Isabelle écrivait : « Tu sais qu’ici je vis captive et que les vieux ne me laissent pas plus sortir qu’ils ne te permettent à toi de rentrer » (p. 84, on appréciera en passant le vague de la désignation, « les vieux », qui peut englober les Floche en plus des Saint-Auréol). Qui sait si, ayant compris ce qui se tramait entre Isabelle et le Vicomte, le marquis n’a pas décidé d’avoir recours à la méthode forte pour éviter à la famille un suprême déshonneur ?

 

Plus largement, Gide figure le mécanisme du mensonge quand il évoque les parties de bésigue : chacun bluffe – en particulier Madame de Saint-Auréol et Olympe Verdure (voir p. 51). Mieux encore, les habitants du château semblent mentir de concert, ils paraissent liés par une connivence secrète fondée sur des signes discrets dont la signification est connue d’eux seuls :

 

Sitôt après souper, Madame de Saint-Auréol commença de se plaindre de ce qu’elle appelait « sa gastrite » et se retira sans façons, tandis que Mademoiselle Verdure lui préparait une infusion. Peu d’instants après, Madame Floche envoya se coucher Casimir ; puis, sitôt que l’enfant fut parti : - Je crois que Monsieur Lacase a grande envie d’en faire autant ; il a l’air de tomber de sommeil. Et comme je ne répondais pas assez promptement à son invite : - Ah ! je crois qu’aucun de nous ne va prolonger bien tard la veillée. […] [J]e vis Madame Floche se pencher sur l’épaule de son mari qui sommeillait au coin du feu dans la berline ; il se leva tout aussitôt, puis entraîna par le bras le baron qui se laissa faire, comme s’il comprenait ce que cela signifiait. (p. 107)

 

Le seul personnage qui ne semble pas pouvoir être accusé de crime avec préméditation, c’est Isabelle elle-même ; et cela, c’est la lettre elle-même qui le prouve. En effet, pourquoi aurait-elle déposé une lettre, si elle avait su que son amant devait être abattu avant d’atteindre le pavillon ? Elle l’a certes dénoncé, mais elle n’avait pas prévu cette trahison in extremis. En revanche, elle ment quand elle prétend qu’au moment de dénoncer le Vicomte, elle n’a pas entrevu les conséquences tragiques de sa trahison. En effet, sa défense est incohérente : « - Pouvais-je supposer [que Gratien] prendrait au sérieux des paroles échappées à mon délire ? Je pensais qu’il l’écarterait seulement... » (p. 141). Elle se contredit ici : en effet, si elle pense que Gratien va écarter le Vicomte, c’est qu’elle pense qu’il a pris ses paroles au sérieux…

 

Mais ce n’est pas tout. La grande question qui se pose ici, c’est celle-ci : pourquoi prévenir Gratien ? Pourquoi lui ? L’heure est venue pour nous de développer une première lecture délirante du texte – lecture qui ne nous fournira pas immédiatement la vérité, mais qui nous permettra de nous en rapprocher. Quand Isabelle, évoquant la nuit tragique, avoue que c’est elle qui a averti Gratien, Lacase a « de l’affreuse vérité une intuition subite » (p. 139). Et il ajoute : « ces mots m’échappèrent comme un cri : - Quoi ! c’est vous qui l’avez fait tuer ? » Mais rien ne dit que l’affreuse vérité qu’il pressent, c’est celle d’un crime orchestré par Isabelle. Voici notre hypothèse (fausse, insistons-y) : cette affreuse vérité, ce serait celle d’une concurrence amoureuse entre Gratien et le Vicomte. Ou pour dire les choses plus clairement : Gratien aurait été l’amant d’Isabelle, et serait le père de Casimir. D’où l’animosité que montre à son égard Lacase, qui d’instinct sentirait en lui un rival… D’ailleurs, une fois qu’il a découvert la véritable Isabelle, et que sa passion retombe, Lacase ne semble plus trouver Gratien si antipathique…

 

Mais étayons notre hypothèse. Quand Lacase lui demande pourquoi elle n’a pas agi seule, Isabelle répond à une autre question – elle explique pourquoi c’est à Gratien qu’elle a eu recours, et pas à quelqu’un d’autre :

 

Je m’étonnai qu’elle ne fût point allée simplement rechercher elle-même cette lettre et la remplacer par une autre où d’une si folle entreprise elle eût découragé son amant. Mais aux questions que je lui posais elle se dérobait sans cesse, répétant en pleurant qu’elle savait bien que je ne la pouvais comprendre et qu’elle-même ne se pouvait mieux expliquer, mais qu’elle ne se sentait alors non plus capable de rebuter son amant que de le suivre ; que la peur l’avait à ce point paralysée, qu’il devenait au-dessus de ses forces de retourner au pavillon ; que d’ailleurs, à cette heure du jour, ses parents redoutés la surveillaient, et que c’est pour cela qu’elle avait dû recourir à Gratien. (p. 141)

 

Ce qui est plus curieux encore, c’est ce qu’ajoute Isabelle : « depuis que j’avais averti Gratien, l’esprit et le cœur dégagés, je me sentais presque joyeuse... »  (p. 141) Pourquoi est-elle soulagée d’avoir mis Gratien dans la confidence ? On dirait que c’est sa conscience qui est allégée d’un poids, parce qu’elle a avoué sa faute… à sa première victime, c’est-à-dire à son amant favori ? Elle ne semble en tout cas nullement regretter le Vicomte : « je m’attristais », dit Lacase, « de ne distinguer point dans la mélodie de sa voix les chaudes harmoniques du cœur. Pas un mot de regret que pour elle ! Quoi ! pensais-je, est-ce là comme elle savait aimer ? » (p. 143)

 

Plus tôt dans son récit, d’ailleurs, Lacase évoquait un geste troublant d’Isabelle. Cette dernière, lors de sa visite nocturne à la Quartfourche, ne se sachant pas observée par Lacase, tente de cacher à sa tante un ruban « émeraude », seul détail vestimentaire trahissant qu’elle ne porte pas le deuil de son amant… Ce petit tour de prestidigitation est troublant :

 

elle fit quelques pas dans le même sens, s’arrêta devant une console qui supportait un grand miroir et, pendant que la vieille fouillait dans un tiroir, s’avisant à son reflet du ruban émeraude qu’elle portait autour du cou, elle le détacha prestement, le roula autour de son doigt... Avant que Madame Floche ne se fût retournée, le ruban vif avait disparu, Isabelle avait pris une attitude méditative, les mains retombées et croisées devant elle, le regard perdu... (p. 112‑113)

 

Isabelle semble jouer, des années plus tard, la comédie de la douleur – et cette insincérité tardive jette le doute sur son sentiment pour le Vicomte à l’époque de leur liaison.

 

Mais c’est aussi l’attitude de Gratien qui est révélatrice. Quand Lacase revient une première fois au château, il discute avec le serviteur, qui semble haïr profondément le nouvel amant d’Isabelle : « Si son homme n’était pas à Lisieux pour le quart d’heure, je ne sortirais pas comme je fais » (p. 131). Lacase insiste sur le trouble de Gratien, qui ne parvient pas à maîtriser sa colère : « - Elle peut bien aller où il lui plaira ; mais pas chez nous. C’est pourtant à cause d’elle, tout ce qui arrive. Sa voix tremblait d’une si grave colère que je compris à ce moment comment cet homme avait pu aller jusqu’au crime pour protéger l’honneur de ses maîtres. » (p. 131) Si les manifestations vocales de la colère peuvent être considérées comme des données objectives, la conclusion de Lacase est hasardeuse : et si c’était son propre honneur que Gratien avait lavé en tuant un rival ?

 

En outre, à l’occasion d’une nouvelle visite, Lacase apprend par la bouche de Gratien qu’Isabelle s’est « enfuie avec un cocher »… Et Gratien ajoute : « -Voyez-vous, Monsieur Lacase, […] elle n’a jamais pu rester seule ; il lui en a toujours fallu un. » (p. 145) Un homme ? Non, un cocher ! Car c’est d’abord dans ses fonctions de cocher que Lacase découvre Gratien, qui vient le chercher à la gare (voir p. 15-16).

 

Et pourquoi Lacase, qui détestait tant Gratien, décide-t-il de lui acheter une ferme pour que Casimir puisse y vivre avec lui ? Lui-même s’explique mal son geste :

 

Peu fortuné comme j’étais alors, je pensais n’assister à la vente qu’en curieux, mais, dans la matinée, j’avais revu Casimir, et, tandis que j’écoutais les enchères, une telle angoisse me prit à songer à la détresse de ce petit que, soudain, je résolus de lui assurer l’existence sur la ferme que souhaitait occuper Gratien. Vous ne saviez pas que j’en étais devenu propriétaire ? Presque sans m’en rendre compte j’avais poussé l’enchère ; c’était folie ; mais combien me récompensa la triste joie du pauvre enfant... (p. 146)

 

Peut-être est-ce, tout simplement, qu’il a obscurément compris qu’il réunissait ainsi le père et l’enfant ?

 

Puisque nous en sommes au chapitre des lectures délirantes, en voici une seconde – qui, s’ajoutant à la première que pourtant à première vue elle contredit, nous permettra de faire un nouveau pas vers la vérité. Vers la fin du récit (mais avant le dialogue avec Isabelle qui le dégrisera), Lacase se fait cette remarque : « j’admirais que les médisances de l’abbé eussent si peu fait pour me détacher d’Isabelle et que tout ce que je découvrais d’elle avivât inavouablement mon désir... » (p. 133) On peut penser qu’il s’approche là d’une vérité qu’il ne dévoile pas totalement, et qui finalement lui échappe.

 

En effet, il laisse entendre que le but de l’abbé, quand il dit du mal d’Isabelle, ce serait d’éteindre la flamme qu’il sent brûler en lui, Lacase. Tout se passe comme s’il y avait rivalité entre les deux hommes. Ainsi, quand il comprend qu’Isabelle va venir rendre visite à ses parents, Lacase fait le projet d’assister clandestinement à la scène. Or l’abbé tente de l’en dissuader : « - Elle va venir ? m’écriai-je. - Calmez-vous ! Calmez-vous : vous ne la verrez pas. - Et pourquoi ne la pourrai-je point voir ? - Parce qu’elle vient au milieu de la nuit, qu’elle repart presque aussitôt, qu’elle fuit les regards et... méfiez-vous de Gratien. » (p. 106)

 

Ce dernier avertissement sonne faux : on a envie de comprendre « méfiez-vous de moi ». Car au fond, si l’abbé accuse Gratien, ce peut très bien être pour protéger quelqu’un d’autre… et pourquoi pas lui-même ? Comment expliquer autrement que par une jalousie amoureuse ou par la peur d’être découvert le déchaînement difficilement contenu de violence de l’abbé quand il apprend que Lacase a découvert une lettre adressée par Isabelle à son amant ? On peut penser qu’en réalité cette lettre lui était adressée à lui, l’abbé, et qu’il craint d’être démasqué. C’est pourquoi il devient agressif et n’est pas loin de soustraire de force la lettre à Lacase (p. 89). Ce serait lui, dès lors, qui aurait tué Blaise de Gonfreville. De fait, il semble haïr Isabelle comme un amant trahi : il l’appelle ainsi « Isabelle la dévergondée » (p. 93), la « gourgandine » (p. 95).

 

Et quand il reproche à Lacase de faire montre d’une curiosité malvenue voire moralement coupable, ce dernier, avec la clairvoyance inconsciente, avec la lucidité aveugle qui le caractérise, lui répond : « j’aimerais bien savoir si ce n’est pas cette même curiosité qui vous fait m’accompagner, à cette heure, qui vous penchait il y a quelques instants sur ce lambris crevé, et qui vous a lentement poussé à connaître de cette histoire tout ce que vous m’en avez rapporté !... » (p. 94) Lacase pense accuser l’abbé d’être curieux, alors que ses paroles l’accusent d’un crime bien plus grave encore : non, ce n’est pas « cette même curiosité », mais la passion, la jalousie et la haine qui expliquent l’attitude de l’abbé ; et c'est son implication directe dans les événements qui explique qu'il en connaisse tous les détails. Et quand l’abbé dit : « Les événements lamentables que je vous ai dits m’enseigneraient, s’il en était encore besoin, l’horreur du péché de la chair » (p. 94‑95), il se reproche une faute qui ne lui a été d’aucun profit, puisqu’il a été trahi par Isabelle.

 

Lacase, alors, s’exclame : « Connaître la vie secrète d’Isabelle de Saint-Auréol ; savoir par quels chemins parfumés, pathétiques et ténébreux... » Et l’abbé l’interrompt : « - Jeune homme, méfiez-vous ! vous commencez à en devenir amoureux !... » (p. 95). On a l’impression que la fin de la réplique est là pour rattraper les premiers mots imprudents : ce « méfiez-vous », comme l’autre, est une menace proférée par un amant jaloux et un coupable se sentant sur le point d’être découvert.

 

Quand enfin Lacase recourt à l’argument de l’indulgence divine, l’abbé a une réponse révélatrice : « - Il me semble que le Christ […] ne l’eût pas condamnée comme vous faites. - D’abord, ça vous n’en savez rien. Puis Celui qui est sans péché peut se permettre pour le péché d’autrui plus d’indulgence que celui dont… je veux dire que nous autres pécheurs nous n’avons pas à chercher plus ou moins d’excuse au péché, mais tout simplement à nous en détourner avec horreur. » (p. 95‑96)

 

Cette phrase interrompue sonne comme un aveu évité de justesse. Et l’abbé malgré tout se désigne comme un pécheur… ce qui est logique sans doute pour un homme d’Église, mais ce qui surprend après ses propos si durs à l’égard d’Isabelle. Intéressante, aussi, la remarque que nous citions plus haut : « Dieu nous enseigne que c’est souvent sur les enfants que retombe le châtiment des pères. » (p. 92) Si l’on est de mauvaise foi, l’on peut s’étonner de ce pluriel, « des pères » : y aurait-il deux pères possibles pour Casimir ? L’abbé aurait tué le Vicomte, et négligerait l’éducation de Casimir parce qu’il verrait en lui le fils du rival… D’ailleurs, quand Lacase l’interroge sur Isabelle, il se met de lui-même dans la posture du suspect, puisqu’il échappe aux questions en s’exclamant : « - Alors c’est un interrogatoire ? » (p. 75-76)

 

Il est vrai que l’abbé affirme avoir appris par la lettre découverte par Lacase les projets de fuite d’Isabelle (voir p. 90). Mais pourquoi ne mentirait-il pas, pour se protéger ? Il est vrai aussi qu’il prétend qu’il n’était pas encore au château à l’époque des événements. Mais il pouvait très bien rôder autour du château. Et rien de plus facile que de faire croire à des gens qui n’ont jamais voyagé bien loin qu’il était missionnaire en Chine. De telle façon que tous les gens du château (le visiteur-narrateur compris) seraient dupes comme l’est l’innocent Casimir, qui dit à Lacase : « L’abbé, lui, a été en Chine ; vous saviez ?... et le ton de sa voix exprimait pour son maître une admiration, une vénération sans limites. » (p. 49) Admiration, vénération pour le père ?

 

Mais allons plus loin encore : il se pourrait, on l’a dit, que le meurtre du Vicomte n’en soit pas un. L’abbé, dans ce cas, se servirait de cette histoire pour détourner l’attention de Lacase de véritables crimes qu’en même temps (selon une logique proche de celle de la lettre volée) il lui raconte ouvertement. Le meurtre du Vicomte ne serait-il pas un arbre illusoire cachant une forêt bien réelle ? C’est ce que suggère en tout cas malgré lui Casimir dans une lettre qu’il écrit à Lacase après son premier départ de la Quartfourche :

 

Vous êtes bien bon de m’avoir écrit, et votre lettre a été bien bonne parce qu’à présent la Quartfourche est bien triste. Ma grand-maman avait eu jeudi une attaque et ne pouvait plus quitter sa chambre ; alors maman est revenue à la Quartfourche et l’abbé est parti parce qu’il avait été curé du Breuil. C’est après ça que mon oncle et ma tante sont morts. D’abord mon oncle est mort, qui vous aimait bien, et puis dimanche après ma tante qui a été malade trois jours. Maman n’était plus là. J’étais tout seul avec Loly [Olympe Verdure] et Delphine la femme de Gratien, qui m’aime bien ; et ç’a été très triste parce que ma tante ne voulait pas me quitter. Mais il a bien fallu. Alors maintenant je couche dans la chambre à côté de Delphine, parce que Loly a été rappelée dans l’Orne par son frère. Gratien aussi est très bon pour moi. Il m’a montré à faire des boutures et des greffes, ce qui est très amusant, et puis j’aide à abattre les arbres. (p. 120)

 

La vérité ne sort-elle pas de la bouche (ou de la plume) des enfants ? Ce qui ne fait pas de doute, c’est que le sort de sa famille laisse Isabelle indifférente, puisqu’elle joue la comédie du deuil, comme elle le faisait pour son amant. Quand, à la fin de l’histoire, Lacase l’aborde dans le parc, elle porte encore et toujours ce ruban émeraude qui la trahit : « Je me baissai, ramassai à ses pieds le ruban vert, le lui tendis. - Qu’en ferais-je, à présent ? dit-elle sans le prendre. Vous voyez que je suis en deuil. » (p. 136)

 

L’abbé, d’ailleurs, l’accable curieusement : « - À [Mademoiselle Verdure] aussi ça a paru drôle de les voir mourir tous les deux à la fois. - Est-ce que ... ? - Je ne dis rien ; – et il gonflait sa lèvre supérieure par vieille habitude, mais repartait tout aussitôt : - N’empêche que dans le pays on jasait. » (p. 124)

 

S’il y a crimes en série, il ne fait guère de doute que Gratien en est innocent : en effet, il n’y gagnerait rien si Lacase ne venait finalement lui acheter sa ferme. En revanche, le rôle de l’abbé est moins clair : s’il quitte le château quand Isabelle revient s’y installer (il se demande comment elle a « appris la paralysie de sa mère » (p. 123)… mais il peut très bien être lui-même l’informateur), s’il l’accuse à mots couverts, ce peut très bien être pour cacher leur complicité. D’autant que ce dernier dialogue entre Lacase et l’abbé se termine ainsi : « - Vous ne dites rien du baron ? - Il est mort il y a trois semaines, à Caen, dans une maison de retraite où nous venions de le faire accepter. » (p. 126) Ce « nous » n’a-t-il pas toutes les apparences d’un aveu ?

 

Nous voici avec deux pères coupables – un de trop ? Non, deux de trop. L’abbé n’est pas le père de Casimir, et Gratien non plus. Le père de Casimir, c’est bien l’absent, c’est bien le Vicomte défunt. Car Casimir, l’enfant sans père, qui en éprouve une vague culpabilité typiquement œdipienne (« comme honteux il répondit : - Mon papa est mort », p. 70), c’est Gide lui-même. Il ne faut pas oublier que ce dernier a perdu son père à l’âge de onze ans. Et s’il disperse dans son récit des indices laissant entendre que plusieurs des personnages (vivants) pourraient être le père de Casimir, c’est tout simplement parce que lui-même est en quête d’une figure paternelle : le seul fait qu’il y ait deux pères concurrents parmi les vivants (l’abbé et Gratien) prouve bien que le vrai père, c’est le mort.

 

L’abbé a donc bien voulu mystifier Lacase, et la mort du Vicomte est bien accidentelle. L’hypothèse du suicide, que nous présentions comme possible plus haut, nous semble en réalité pouvoir être écartée. On nous dira certes que Blaise de Gonfreville n’avait nul besoin d’un fusil pour aller chercher la lettre de sa bien-aimée. Mais, outre le fait qu’il a très bien pu vouloir faire d’une pierre deux coups et profiter de sa visite au pavillon pour tirer quelques animaux au passage, peut-être lui fallait-il un prétexte pour sortir de chez lui : n’oublions pas qu’Isabelle indique dans sa lettre qu’il fait l’objet comme elle d’une étroite surveillance. Vraie partie de chasse ou prétexte, toujours est-il que le Vicomte avait bien un fusil avec lui : Gratien n’aurait pas pu, après avoir commis le crime, aller dérober une arme chez les Gonfreville (quant à placer près du corps un fusil appartenant à la famille de Saint-Auréol, c’eût été une supercherie bien grossière). Bien entendu, Gratien a pu profiter du fait que le Vicomte avait un fusil pour faire passer le meurtre pour un accident : mais il n’a pu prévoir cette circonstance, et n’avait sans doute pas originellement l’intention de se rendre après avoir commis son forfait – c’eût été trahir Isabelle, et souiller l’honneur de la famille, ce qui eût été absurde. Cet argument, d’ailleurs, vaut pour tous les membres de la famille Floche/de Saint-Auréol, qui s’en trouvent innocentés ; quant aux membres de la famille de Gonfreville, à une époque où la police ne relevait pas encore les empreintes digitales, ils auraient évidemment placé l’arme du crime, et non un fusil n’ayant pas tiré, près du cadavre. On nous répondra que l’abbé ayant selon nous inventé l’histoire du fusil sans cartouche, ce dernier argument ne tient pas : mais dans tous les cas la famille aurait trouvé un moyen plus discret d’éliminer la brebis galeuse (sans compter que les règles de la critique policière nous interdisent de désigner comme le coupable un personnage ou un ensemble de personnages secondaire – or il n’est fait allusion que de loin, et très rapidement, à la famille du Vicomte).

 

Reste donc l’hypothèse d’un suicide maquillé en accident. Mais dans ce cas, pourquoi Blaise de Gonfreville serait-il venu se suicider près de la Quartfourche ? Pour que seule Isabelle comprenne le motif de son acte ? Pour cela, il eût fallu que les amants fussent brouillés – ce qui n’était à l’évidence pas le cas. Bref, l’accident n’était qu’un accident.

 

Répondons encore à une objection. Il est vrai que les soupçons de Lacase semblent trouver une confirmation dans un aveu d’Isabelle… Mais cet aveu (ou ce demi-aveu) constitue-t-il une preuve ? Absolument pas. On l’a vu, Isabelle, à une question sur sa réaction au moment de constater que son amant ne venait pas la chercher, répond ceci : « je n’avais plus à l’attendre, après que j’avais averti Gratien » (p. 139). Toutefois, s’il semble évident qu’Isabelle a songé à se débarrasser de son amant avec l’aide de son serviteur (quoiqu’elle s’en défende : « - Quoi ! c’est vous qui l’avez fait tuer ? […] - Non ! vous êtes ingrat et brutal » (p. 139), et qu’elle prétende avoir pensé que le serviteur se contenterait d’écarter son amant), et si elle paraît convaincue que Gratien a bel et bien abattu le Vicomte, de telles velléités tacites d’assassinat par procuration ne constituent pas une preuve. Gratien n’a pas eu à écarter le Vicomte, parce que ce dernier, par sa maladresse, s’en est chargé lui-même.

 

Ainsi, malgré les apparences, tout concourt à prouver que la mort de Blaise de Gonfreville est accidentelle. Tout le texte fonctionne comme un piège que Gide tend à son lecteur, qui doit parvenir à ne prendre qu’au second degré cette œuvre frémissante de sensibilité romanesque. De même que l’abbé teste le sens critique de Lacase, de même Gide met à l’épreuve la vigilance de son lecteur – mais sans le tromper, soulignons-le, car rien dans le texte ne permet d’établir avec certitude la culpabilité de Gratien ou la réalité de l’assassinat. Et la structure même du livre – le récit principal est encadré par un prologue et par un très bref épilogue dont le narrateur est l’un des auditeurs de Lacase – signale (presque grossièrement) au lecteur que Gide n’est nullement solidaire de son personnage de romancier par trop romanesque, et qu’il prend ses distances avec la version des faits que ce dernier fournit… Car si Gide ressemble par certains points à Lacase, qui comme lui est propriétaire d’un domaine appelé « La R… » (p. 147, entendez La Roque, dans le Calvados), c’est un double immature de l’auteur que ce narrateur… Le vrai double, du point de vue de l’énonciation, c’est l’abbé, qui esquisse un récit qu’il mine tout en le construisant, et qui joue à emmener le récepteur (Lacase en l’occurrence) sur de fausses pistes. Et, d’un point de vue familial et psychanalytique, c’est Casimir qui est le double de Gide dans le livre – ce qui prouve que le vrai père du jeune homme est le Vicomte défunt, et que tout le reste (hypothèse para-œdipienne du meurtre, quête d’autres figures paternelles…) relève d’obscures manœuvres de l’inconscient.

 

Augustin Voegele

 

 

* Images tirées du film Innocents, de Bernardo Bertolucci (2003), avec Eva Green dans le rôle d'une Isabelle lisant Isabelle.

* Edition de référérence : André Gide, Isabelle, Paris, Gallimard, « Folio », 1921/1972.

Par Augustin Voegele

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