"Œdipe n'est pas coupable" ? Grand dossier collectif de contre-enquêtes

 

"Et vous, que faisiez-vous à l'heure du crime ?"

 


Notre planète étant actuellement, comme le fut la cité de Thèbes au moment des faits, victime d'un fléau qui la ravage, il a paru à l'équipe d'Intercripol que réouvrir ce cold case fondateur et rétablir la vérité était le moins que nous puissions faire pour apaiser la colère des dieux, et apporter notre contribution à la lutte contre la pandémie.

 

A plus d'un titre, résoudre, une bonne fois pour toutes, le mystère de la culpabilité d'Œdipe représente en effet, pour nos enquêteurs et enquêtrices un retour aux origines : aux origines de la civilisation occidentale, tout d'abord, et à l'un de ses mythes fondateurs ; aux origines de leur inconscient personnel, ensuite, censé avoir été marqué par le complexe auquel cette triste histoire a donné son nom ; aux origines du genre policier à énigme, dont l'enquête d'Œdipe a été érigée en ancêtre ; aux origines de la critique policière elle-même, enfin, inspirée à Pierre Bayard par les réflexions que développe Shoshana Felman dans un article paru en 1983, dans le numéro de la revue Littérature qu'Uri Eisenzweig a consacré au roman policier : "De Sophocle à Japrisot (via Freud), ou pourquoi le policier ?"

  

 

 Notre Président d'honneur a livré ses conclusions définitives sur l'affaire dans son ouvrage Œdipe n'est pas coupable (éd. de Minuit, 2021) - que vous pouvez feuilleter sur le site de l'éditeur.

 

Laissons-lui brièvement la parole pour lui permettre de nous présenter le dossier. 

 

 

  

 

 

En parallèle, telle la Pythie, il a enjoint nos détectives de se pencher sur ce cas épineux, et de faire la lumière sur le meurtre de Laïos. 

 

Voici leurs différents rapports : 

 

  • Convaincu de l'innocence du suspect, Frank Wagner, notre correspondant sur la côte de granit rose, réclame justice pour Œdipe :

L’hypothèse de la double culpabilité d’Œdipe, parricide et incestueux, paraît désormais relever de l’évidence, et est unanimement acceptée comme telle. Dès lors, prétendre la remettre en cause revient à s’opposer à un consensus vieux de près de vingt-cinq siècles, tramé dans l’histoire de la culture occidentale. Toutefois, nonobstant l’ampleur de la tâche, comme son audace, qui implique de réfuter les thèses d’aussi brillants esprits que Sophocle, Corneille ou Freud, pour ne citer qu’eux, il semble nécessaire d’ouvrir aujourd’hui une contre-enquête, dans l’espoir de faire enfin toute la lumière sur ce qui s’est réellement passé, en ces jours lointains, à Thèbes et dans ses environs. Lire la suite de l'enquête... 

 

  • Caroline Julliot, Grande enquêtrice de notre organisation, suggère que, pour être percée, l'énigme nécessite un élargissement de la perspective - et, en la matière, comme disent nos amis américains, "Sky is the limit"...

Le premier réflexe méthodologique de tout enquêteur ou enquêtrice qui se respecte serait de se cantonner à des pistes rationnelles, à des mobiles et à des agents humains pour élucider le crime ; et il faut avouer, encore une fois, que, en dépit du cadre mythologique, la pièce se prête admirablement à une telle démarche, tant les personnages y refusent systématiquement de prendre pour argent comptant les révélations proférées au nom des dieux, et réclament des preuves tangibles et objectives pour croire aux accusations des devins. Me penchant sur le dossier, il m’est pourtant clairement apparu que, si louable soit-elle, une telle démarche risquait de laisser dans l’ombre le, la ou les véritable(s) coupable(s). (...) L’investigation que je propose ici impliquera donc de remonter aux conflits et motivations de ces dieux et déesses de l’Olympe qui, c’est de notoriété publique depuis Homère, n’hésitent pas à intervenir directement dans le destin des mortels, et à régler leurs divins comptes par humains interposés. J’implore Alêtée, déesse de la Vérité, de m’assister dans ma noble tâche, et de me permette, au mépris des dangers, de la mener à son terme. Lire la suite de l'enquête...

 

  • Considérant, elle aussi, que la solution n'émergera que si l'on dépasse les considérations et mobiles purement individuels, Claire Paulian s'est orientée vers une lecture politique de la pièce de Sophocle :

Dans la majorité des lectures de Sophocle, le peuple thébain lui-même est souvent minoré,  perçu comme anecdotique, ou réduit à une contrainte dramatique initiale proche de l’abstraction. Les Thébains souffrent de la peste et implorent leur roi, Œdipe, celui qu’ils se sont choisis pour les avoir sauvés, des années plus tôt de la Sphynge, de les sauver à nouveau. Il y a pourtant, dans le type de relation qui unit les Thébains à leur roi quelque chose qui ne va pas de soi, et qui explique sans doute la triste disparition de Laïos de façon bien plus fondamentale que la version du parricide habituellement retenue : quelque chose  qu’Oedipe aurait été bien avisé de prendre plus tôt en compte. (enquête à paraître)  

 

  • Ces réflexions font écho à celles d'Iraclite Steudler, professeur à Lausanne qui, dès 2019, s'est longuement penché sur cette enquête avec ses élèves - et, comme le fera l'année suivante Sarah Delale à propos du Chien des Baskervillea tiré de cette expérience un mémoire très remarqué (téléchargeable ici), d'investigation à la fois policière et didactique. C'est ainsi que son rapport suit la piste d'un coupable inattendu - et néanmoins déjà soupçonné par certains critiques :

En ces temps troublés de pandémie, on serait peut-être inspirés de relire Œdipe roi de Sophocle, le premier à avoir envoyé la peste aux portes du palais royal de Thèbes. D’habitude, on dit qu’Œdipe a tué son père, Laïos (et épousé sa mère, Jocaste). Mais, au moins depuis William Chase Green, on envisage sérieusement la possibilité d’une erreur judiciaire concernant le parricide. Ainsi, Karl Harshbarger s’interroge : « S’il est possible qu’Œdipe n’ait pas tué Laïos, pouvons-nous déterminer à partir de la pièce s’il n’y a pas quelqu’un d’autre qui aurait pu l’avoir fait ? C’est ce que je pense. J’ai choisi un suspect des plus improbables : le Chœur. » Lire la suite de l'enquête...

 

Pour citer ce dossier : 

Caroline Julliot et Maxime Decout (dir.) Intercripol - revue de critique policière, N°003, "Grands dossiers : le meurtre de Laïos et autres enquêtes antiques", N°003, Février 2022. URL : . Consulté le 1er Octobre 2021.

 

 

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