Dossier "53 jours", de Perec (et un peu de Stendhal)

 

 

 

Sept ans après sa mort, Georges Perec a encore frappé : il vient de publier un ultime roman, inachevé, « 53 jours ». Ce texte, apparemment établi par deux Oulipens, Harry Mathews et Jacques Roubaud, raconte une vertigineuse histoire d’enlèvement où l’enquête est menée à partir de manuscrits et d’œuvres. Les mises en abyme prolifèrent à tel point que les frontières entre le réel et la fiction explosent. Les solutions se multiplient jusqu’à incriminer un certain GP et son œuvre… Peut-on toutefois se fier à ce dénouement qui nous signale à quel point l’auteur et ses fictions nous bernent ? Est-il même assuré que le texte soit bien de la main de Perec ? Autant de doutes qui poussent le lecteur à être, plus que jamais, un enquêteur. 

 

C’est pour toutes ces raisons, et d’autres encore, que le dossier « 53 jours » est apparu comme l’un des plus urgents à explorer pour Intercripol. La particularité du texte est en effet, en raison de ses infinis jeux de miroirs et de son abondante métatextualité, de ne pas cantonner le soupçon à l’intrigue mais de l’étendre jusqu’au texte lui-même et plus largement à la littérature. Impossible, dans ces conditions, de recourir aux méthodes éprouvées de la contre-enquête littéraire. L’inspecteur est contraint de repenser les méthodes, les conditions et les enjeux de son investigation. Et ce d’autant mieux que « 53 jours » est lié à un auteur et un mouvement littéraire, l’Oulipo, où les jeux, les pièges, les faussaires, les mensonges, les espions, les agents doubles et les messages codés n’ont jamais manqué.

 

Nos agents se plongés durant bien plus de 53 jours dans les méandres de ce dossier, multipliant les voies d'entrée dans ce texte, à la recherche de ses contraintes d'écriture cachées. Vous pouvez consulter ici leurs rapports. 

 

 

  • Caroline Julliot, Grand enquêtrice d'Intercripol, s'est laissée guider par une dynamique centrifuge et est allée chercher dans l'intertexte stendhalien du roman la clé du mystère :

 

A mon avis — largement déterminé, je l’avoue, par mon tropisme dix-neuviémiste qui ne s’épanouit jamais tant qu’à se promener le long des pages romantiques ; mais bon, que voulez-vous, même pour l’amour de Perec on ne se refait pas — ce n’est pas, comme on peut le croire à première vue, dans un hypothétique et fuyant réel qu’il faut chercher les crimes que dénonce Perec, mais dans l’œuvre qui donne son titre à son roman : dans La Chartreuse de Parme. Mon hypothèse sera donc la suivante : « 53 jours » n’est pas seulement, en lui-même, un roman policier composé de plusieurs intrigues policières en miroir ; c’est aussi un mode d’emploi pour Revisiter/Relire/Réinterpréter/Réécrire/Rêver les foisonnantes aventures qui se déploient, au gré des manuscrits, autour du beau Fabrice del Dongo. De la même façon que, au fur et à mesure de la lecture du livre de Perec chaque manuscrit-enquête s’efface au profit du réel auquel il est censé renvoyer (réel qui, à son tour, se révèle être un manuscrit-enquête renvoyant à une autre dimension du réel ou de la fiction, et ainsi de suite),  je choisirai donc d’appréhender cette enquête labyrinthique que constitue « 53 jours » comme un prisme à partir duquel pourront se révéler les crimes insoupçonnés du monde décrit dans La Chartreuse. Lire la suite

 

 

  • Fabien Jacquard, quant à lui, s'est engouffré dans un tourbillon centripète qui le ramène, encore et toujours, à Perec, à son œuvre... et à sa culpabilité :

 

Thésée était un tricheur. Sa victoire était assurée au moment où il franchissait le seuil de la demeure d’Astérion. Pourvu du fil d’Ariane, la désorientation n’était plus pour lui un obstacle. Il lui restait à se concentrer sur sa seule traque de la bête, quand tant d’autres avant lui perdaient la notion de sens commun et leur faculté d’analyse. Pour ceux-là, la suppression des repères les réduisait à des proies faciles avant même leur fatale confrontation. Thésée, lui, terrassa le monstre pour entrer dans la légende, mais cela uniquement grâce à une fraude. « 53 jours » de Perec est un tout autre labyrinthe. Car contrairement à Thésée, le lecteur se perd en chemin. Il avance à tâtons, d’un chapitre à l’autre, vers une résolution incertaine, ébauchée au fil de chapitres qui s’interrompent brutalement au beau milieu du douzième, pour laisser place à des résumés, puis à des notes plus ou moins claires, dont il doit se contenter. (...) C'est dire son mérite. Or la frontière est tenue entre l’interprétation et le délire interprétatif, comme le montre bien la situation dans laquelle sont plongés les personnages de « 53 jours » eux-mêmes. Pour nous diriger vers l’un sans trop nous fourvoyer dans l’autre, il faudra procéder avec méthode, en commençant par la première partie du livre (53 jours sans guillemets), poursuivre l’investigation en cherchant la caution des sciences dures, puis dérouler le fil dans deux directions complémentaires. Lire la suite

 

 

 

 

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