De la politique du Pays des Merveilles, ou pourquoi le Lapin Blanc est-il en retard ?

 

La frontière est mince, on le sait, entre rêve et cauchemar. Le Pays des Merveilles, de Lewis Carroll, en témoigne, nous plongeant dans les affres d’une politique absolutiste dont les excès pourraient bien conduire à une forme esquissée de totalitarisme où le Moi se noie.

 

La chute

 

Tout commence par une chute, et la chute, dit Bachelard, « est déjà de l’ordre de l’évanouissement, de l’ordre de la mort[1] ». C’est, pour Alice qui tombe, une descente aux enfers :

 

Il faut croire que le puits était très profond, ou alors la chute d’Alice était très lente, car, en tombant, elle avait tout le temps de regarder autour d’elle et de se demander ce qu’il allait se produire[2].

 

La chute est trop brutale pour être arrêtée, suffisamment lente pour voir l’étau s’installer, se resserrer peu à peu. Ne sont-ce pas là l’ambivalence et la dangerosité mêmes d’une montée de l’absolutisme ? Un monde sombre s’annonce.

 

D’abord elle essaya de regarder en bas pour se rendre compte de l’aspect des lieux où elle allait arriver, mais il faisait trop sombre pour y rien voir ; ensuite, observant les parois du puits, elle s’aperçut qu’elles étaient recouvertes de placards et d’étagères ; de place en place étaient accrochées des cartes géographiques et des gravures. Elle saisit au passage un pot sur l’une des étagères : il portait l’inscription « MARMELADE D’ORANGES », mais, au grand désappointement d’Alice, il était vide[3].

 

Les cartes géographiques suggèrent soit une politique belliciste d’expansion territoriale soit une réaffirmation des frontières menant à un probable repli nationaliste. De telles politiques ne vont pas sans frais : augmentation des impôts, inflation, crise, famine. Aussi le pot de marmelade est-il vide. Malgré l’évidence, Alice « commenc[e] à somnoler[4] ». C’est l’endormissement de ceux qui ne se méfient pas, de ceux qui se laissent prendre au piège et qui, par manque d’attention, finissent par accepter.

 

Supplices, tortures et inquisition

 

La chute, au demeurant, n’est pas douloureuse. « Alice […] se rem[e]t sur pied tout aussitôt[5] » dans une pièce froide, cerclée de portes closes qui scellent l’enfermement, la surveillance, l’inquisition, et figurent déjà l’interdiction de voir au-delà et par soi-même. La porte close, c’est aussi le calvaire de la tentation, qui torture d’autant plus que la clef demeure inaccessible, tour à tour trop basse ou trop haute, dans un supplice qui n’a rien à envier à celui de Tantale[6]. La clef devient un outil de torture psychologique et un signe de discrimination sociale : l’accès au jardin de l’aisance et de la prospérité, entraperçu derrière la plus petite porte, n’est pas permis à tous. L’atmosphère s’alourdit d’interdits, et l’on tremble écrasé lorsqu’éclatent les deux impératifs : « bois-moi » puis « mange-moi ».

L’un et l’autre sont « magnifiquement imprimés », respectivement en « gros » et en « grands caractères »[7]. La taille des mots reproduit le ton péremptoire d’une autorité qui se veut absolue et que la typographie, simple et unifiée, assoit solidement. Car c’est par le langage que l’on maîtrise les hommes. Humpty Dumpty l’a compris mieux que tout autre, affirmant :

 

“Lorsque moi j’emploie un mot […] il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie… ni plus, ni moins.”

“La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire.”

“La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître… un point, c’est tout.[8]

 

Et cela va plus loin encore lorsque les mots « mange-moi » apparaissent « fort joliment inscrits en lettres formées par la juxtaposition d’un certain nombre de grains de raisins secs[9] » sur le gâteau lui-même. Le mal est enrobé. Il porte le masque des mets de tous les jours, celui de la « tarte aux cerises, mêlé à des saveurs de crème à la vanille, d’ananas, de dinde braisée, de caramel et de rôties au beurre[10] ». Qui donne ces ordres-là, si ce n’est une sorte de Big Brother transcendantal et invisible, situé quelque part dans cet « au-dessus » si sombre que l’on n’y peut rien distinguer et auquel nul n’a accès ? Alice tente pourtant, levant « la tête pour porter ses regards vers le haut ». C’est en vain : « il faisait tout noir »[11]. Ne reste plus qu’à obéir, boire puis manger donc, avec l’espoir qu’il ne s’agisse pas de poison. A ce stade, la raison a encore cours et Alice s’assure qu’elle ne risque rien. Mais le régime se doit d’aliéner la pensée, aussi la raison n’est-elle qu’en sursis.

C’est après, au gré des chemins empruntés, que d’autres personnages parachèvent l’entreprise de mise en folie. Parmi eux : un ver à soie psychotique et drogué, un chat trop souriant, un loir ensommeillé, un Lièvre de Mars et un Chapelier fou, des jumeaux indissociables, un œuf sur un mur, des reines et des rois de toutes sortes. Leurs armes : tortures psychiques et déstabilisation psychologique, ce que Jean-Jacques Lecercle appelle des « techniques rhétorico-terroristes[12] ». Le ver à soie, par exemple, domine clairement Alice depuis son champignon, tout comme le chat du Cheshire sur sa branche. Tous deux se savent en position de force et, à l’instar des autres, ne cessent de parler par énigmes, posant inlassablement des questions auxquelles ils ne répondent pas et en premier lieu ce « qui êtes-vous ? » qui obsède. Puis vient le temps de la récitation exigée et aussitôt jugée fausse, des jeux de mots et des devinettes sans solution. Tout cela semble anodin, plaisant même puisque l’on peut, ce faisant, fumer, boire du thé, danser en ronde ou chanter des chansons. La torture psychologique est à l’œuvre pourtant, déconstruisant par l’absurde un langage et un savoir acquis de longue date pour y substituer un discours de propagande. Alice, d’ailleurs, ne reconnaît plus ses propres mots, transformés en inepties. Comment ne pas songer aux slogans totalitaires, aux chants patriotiques inculqués de force à des élèves en pleine construction identitaire ? Jeune et sans identité fixe, l’enfant est plus réceptif, et le formatage plus efficace. Pour couronner le tout, le ver lit dans les pensées :

 

« L’un des côtés de quoi ? L’autre côté de quoi ? » se demanda Alice, songeuse.

« Du champignon », dit le bombyx, comme si Alice eût posé la question à haute voix […][13].

 

L’œil du tyran est décidément partout. Croquant un morceau du champignon, Alice voit son cou s’allonger.

 

Croissance et rapetissement : la mise à l’épreuve du Moi

 

Croissance, rapetissement, sont le lot de l’individu à l’épreuve d’un absolutisme tyrannique. Minuscule, Alice est asservie et infantilisée dès son arrivée. « Convenablement aidée, vous eussiez pu vous arrêter à sept ans[14] », lui dira Humpty Dumpty. Tâchant de se consoler, elle se parle à elle-même, « car cette singulière petite fille aimait beaucoup à faire semblant d’être deux personnes[15] » :

 

Mais il est inutile à présent, se dit la pauvre Alice, que je fasse semblant d’être deux ! Alors qu’il reste à peine assez de moi-même pour faire une seule personne digne de ce nom ![16]

 

La « pauvre Alice » voit donc la si belle complexité et la si riche multiplicité de son être réduites de force à un seul et unique aspect. Le rapetissement du corps signe la simplification et l’annihilation de l’être. L’issue la plus terrible serait l’extinction du Moi. « Car, voyez-vous, se disait Alice, je pourrais bien finir par me réduire à néant, telle une bougie[17] ».

Démesurément grandie l’instant d’après, Alice n’a pas pour autant retrouvé la richesse et la grandeur de son être – pour cela, il faut attendre la fin de l’aventure et l’épisode du tribunal, alors seulement la croissance du corps correspondra au redressement et à la révolte de l’individu. Ici, c’est plutôt l’esprit qui soudain se détache du corps, la tête s’éloignant des pieds auxquels Alice lance :

 

Je serai certes bien trop loin pour pouvoir m’occuper de vous. Vous n’aurez qu’à vous débrouiller tout seuls. — Mais il faut que je sois gentille avec eux, se dit Alice, sinon ils pourraient refuser de me conduire là où je voudrais aller ![18]

 

Cette croissance soudaine témoigne d’une dissociation entre un corps peu à peu mécanisé, embrigadé par le régime et un esprit toujours un peu trop libre. Et, lorsque le cou d’Alice s’allonge après qu’elle a goûté au champignon du ver à soie, c’est la même idée qui a cours, peut-être même de manière plus évidente encore. Dans les deux cas, la volonté n’a plus son mot à dire. Le libre-arbitre et la pensée s’éloignent, s’élèvent vers le plafond ou les arbres, vers les hauteurs célestes où règnent les dirigeants qui seuls détiennent le privilège du cogito ergo sum. Alice tente en vain de se remémorer ses leçons[19]. Les savoirs se perdent dans l’abêtissement des masses. S’ensuivent, comme de nécessité, regrets et questionnements identitaires :

 

Vraiment, vraiment ! comme tout est bizarre aujourd’hui ! Alors qu’hier les choses se passaient si normalement. Est-ce que, par hasard, on m’aurait changée au cours de la nuit ? Réfléchissons : étais-je identique à moi-même lorsque je me suis levée ce matin ? Je crois bien me rappeler m’être sentie un peu différente de l’Alice d’hier. Mais, si je ne suis pas la même, il faut se demander alors qui je peux bien être ? Ah, c’est le grand problème ![20]

 

L’individu, enfin, prend conscience de la situation. Mais il est trop tard. Ses yeux ne se sont ouverts que pour pleurer « des hectolitres de larmes[21] », et il faudra se soumettre aux autres changements que l’Etat imposera, répétant le processus, notamment chez le Lapin Blanc où la fillette, toute courroucée qu’elle est de demeurer si petite[22], ne peut s’empêcher de boire le contenu d’un flacon qui se trouve là. Et de nouveau, elle grandit. Ses membres, démesurés, débordent très largement les murs de la maison : l’être est trop grand pour le carcan étriqué que lui impose la société, si bien qu’ « il y a à peine assez de place pour toi-même[23] ». A l’aide de bras et de jambes, se débattant en sa cage, Alice s’emploie à expulser ceux qui cherchent à la déloger par la violence. Incendier la maison, c’est asphyxier l’être, et celui-ci n’a visiblement aucune intention de se laisser faire. C’est finalement par un autre artifice que les choses s’arrangent. Le Lapin Blanc et ses domestiques lancent à travers les fenêtres de la maison des cailloux qui « à l’instant où ils tomb[ent] sur le plancher, se transform[ent] tous en petits gâteaux[24] ». Le mal, de nouveau, se cache derrière le plaisir instantané. C’est ainsi qu’Alice retrouve une taille décente, si l’on entend par là une taille conforme à la case qui la contient. Mais, rapetissant, la fillette s’enfuit aussitôt de cette prison qui l’enferme, gagnant au loin une « épaisse forêt[25] », lieu de pénombres par excellence, qui abritera un temps sa non-conformité.

 

Alice aux Enfers

 

La forêt est tout autant refuge que lieu de dangers. Elle peut être enchantée comme maudite. De l’autre côté du miroir, elle est lieu d’amnésie. L’on y oublie, en entrant, le nom des choses, et jusqu’au sien propre. Les pancartes indiquent toutes la même direction : il n’y a plus qu’un unique chemin et pas de raccourcis. C’est un jardin aux sentiers qui ne bifurquent pas.La première créature qu’Alice rencontre dans la forêt qui borde la maison du Lapin Blanc n’est-elle pas un chien, figure psychopompe et gardien infernal ? Déjà la fillette rapetissée craint d’être « piétinée par l’animal[26] ». Aussi s’engage-t-elle, sans se retourner, sur la voie d’une catabase dont elle pourrait ne jamais revenir.

Quel dommage qu’Alice ne puisse avoir accès au récit de ses propres aventures ! Nombres d’indices de mauvais augure l’auraient peut-être fait réfléchir. Car le lecteur sait bien, lui, et depuis un certain nombre de pages, que tout n’est pas aussi merveilleux que le titre le dit. Revenons quelques pas en arrière.

 

Déluge eschatologique et tabula rasa

 

Engluée dans la marée montante et inéluctable de ses propres larmes, Alice est à l’épreuve d’une prise de pouvoir. La tyrannie fait, par ce déluge eschatologique, table rase du passé pour tout embrasser de ses ombres, balayer un Etat pour en ériger un autre. Semblable aux grandes crues bibliques[27], le déferlement des pleurs ne peut qu’être annonciateur de malheurs.

 

Naufragés et opprimés

 

Flottant à la surface de cet océan, Alice et la souris se racontent leurs histoires respectives tels deux compagnons de cellule et, que cette « souris française[28] » soit bilingue ou qu’Alice puisse ânonner quelques bases de français, la langue finit par ne plus poser problème. La solidarité des naufragés est une camaraderie de prisonniers[29]. Puis, à mesure que monte le niveau de l’eau et que se construit le régime, tombent dans cette mare d’autres animaux, d’autres opprimés de toutes sortes : « un canard et un dodo, un lori et un aiglon, et nombre d’autres créatures bizarres[30] » qui toutes semblent entretenir ce même lien de camaraderie durant la course à la Comitarde supposée les sécher. Puisque « tout le monde a gagné[31] », tous sont égaux dans leur condition.

 

Les mille figures du chat : usurpation, résistance et aporie

 

Après avoir regagné la terre ferme, la souris entreprend de raconter son histoire : un traditionnel drame de chat et de rongeurs[32], mis en relation avec l’arrivée de Guillaume le Conquérant en Angleterre. Celui-ci,

 

revendiquant la couronne anglaise que lui avait promise Edouard le Confesseur, […] conquit l’Angleterre sur le roi Harold II […] et sut organiser son nouveau royaume en constituant une noblesse militaire très fortement hiérarchisée[33].

 

L’analogie est éclairante : le Pays des Merveilles est bien une société de castes érigée par la force des armes. La souris nous avait prévenus et, lue à cette aune, son histoire de chats, de rats et de chiens se fait allégorie politique. La figure du chat, en effet, est, dans le légendaire celtique notamment, une figure d’usurpateur[34]. De là à en faire une figure de tyran, il n’y a qu’un pas, que nous nous autorisons d’autant plus à franchir que l’idée est développée par Art Spiegelman qui, dans Maus[35], fait du peuple juif un peuple de souris et de l’armée nazie une armée de chats, entre autres animaux symboliques. Rien d’étonnant alors à ce que toutes les créatures rassemblées sur la berge s’enfuient à la seule évocation de Dinah, la jeune amie à quatre pattes d’Alice. Celle-ci prend d’ailleurs rapidement conscience de la frayeur que Dinah provoque et se plaît à en jouer pour se défaire de ceux qui l’ennuient. « Si jamais vous faites cela, je lance Dinah à vos trousses[36] ! » s’écrie-t-elle lorsque l’on menace d’incendier la maison du Lapin Blanc pour l’en faire sortir. Ainsi, le chat est aussi un tyran personnel, une force dont l’individu peut user pour se défendre face à ce plus grand chat qui l’opprime. C’est, en somme, la rage de ceux qui résistent en employant les mêmes armes que leur adversaire. Mais le chat, c’est aussi le chat du Cheshire.

 

Le cas du chat du Cheshire

 

Tout d’abord « gros chat allongé devant l’âtre et qui souri[t] jusqu’aux oreilles[37] » dans la cuisine de la duchesse, il a l’apparence d’un animal domestique bourgeois et le sourire d’un démon. L’instant d’après « perché sur la branche d’un arbre[38] », il est le pendant du ver à soie. Comme lui, il surplombe Alice physiquement et la malmène psychologiquement. Tyran, manipulateur, ou même espion ? Ne suit-il pas Alice à la trace, la repérant dans la cuisine pour mieux la précéder dans le bois et la retrouver dans le jardin de la reine ? Il est aussi le mal pris à son propre piège. Adoptant le raisonnement du régime, il en vient à se considérer lui-même comme fou[39]. Il est l’aporie du système, la poussière qui enraye le mécanisme, et éclaire de son sourire toute l’absurdité du régime en place. Est-il à son service ? C’est difficile à dire. Certes, son inextinguible sourire surveille et demeure dans la tombe la plus sombre, tel l’œil de la conscience scrutant le Caïn de Victor Hugo, mais rien ne dit explicitement qu’il s’agit là d’un stratagème de surveillance mis en place par la reine, ni même par la duchesse à laquelle il appartient. Sur le terrain de croquet, il est toujours en surplomb, « comme s’il présidait autant qu’il transcendait le Pays des Merveilles[40] ». A la fois maître et sujet, et pourtant ni l’un ni l’autre, le chat du Cheshire est d’une ambivalence dangereuse face à un pouvoir absolu. Il est une figure de l’insaisissable et, peut-être, de l’opportunisme. Le Pays des Merveilles trouve là son Talleyrand.

 

L’homme épuisé

 

Il est d’autres sourires, que la tyrannie a ternis. Ainsi du laquais de la duchesse, assis au sol, l’œil vide et visqueux perdu dans le vague du ciel[41]. C’est l’homme épuisé par l’absurdité du monde, observant sans espoir un ciel mort, attendant Godot.

 

Cuisine infernale : la duchesse ou l’éducation

 

Dans la cuisine infernale de la duchesse sont énoncés d’étranges préceptes éducatifs, basés sur la violence, les coups, la répression, mais murmurés en berceuses :

 

Soyez ferme avec votre petit garnement,

Et battez-le bien fort sitôt qu’il éternue :

S’il le fait, sans nul doute, eh oui ! c’est simplement

Parce qu’il sait que ce bruit-là vous exténue[42].

 

Il n’est pas étonnant qu’après un embrigadement aussi violent, l’enfant devienne cochon, que l’être humain en soit réduit à l’état d’animal. Enfin de retour au grand air, c’est une nouvelle épreuve qu’Alice doit affronter.

 

Tyrannie et gel du temps : l’angoisse de l’heure du thé

 

L’histoire est célèbre : le Chapelier, ayant eu un jour la désobligeance d’insulter le Temps en voulant le tuer, a vu les aiguilles de sa montre se bloquer irrémédiablement sur six heures, et se trouve désormais condamné à prendre le thé en permanence. Les convives, sans cesse, changent de place autour de la table pour avoir en face d’eux une tasse propre, et leur ronde reproduit celle des heures. La fin de ce manège ne peut qu’être un vide insurmontable. D’ailleurs, il vaut mieux parler d’autre chose[43], c’est indicible : l’on en deviendrait fou. Cette temporalité figée est bien celle d’un absolutisme déviant. Etant une personne et non une chose, le Temps lui-même est au service de la reine et du régime ; il est allié, ministre, et sous sa coupe il n’y a plus ni passé ni avenir. L’on tâche seulement de survivre à l’instant, tasse après tasse, jusqu’à ce que tout s’arrête dans un sursaut dont on espère seulement qu’il ne sera point trop douloureux.

 

Jardins en autarcie

 

Quittant la réception, Alice aperçoit dans un arbre une petite porte. Quelle n’est pas sa surprise, en la franchissant, de trouver devant elle la salle dans laquelle elle a tant pleuré à son arrivée ! Ce monde est décidément fort replié sur lui-même. Tous les sentiers sont tronqués, à l’instar de ceux du « jardin des fleurs vivantes[44] » qui toujours ramènent Alice à la maison qu’elle vient de quitter. La fillette ne fait finalement que tourner sur elle-même,

 

allant de bas en haut, puis de haut en bas, prenant tournant après tournant, mais, quoi qu’elle tentât, se retrouvant toujours en vue de la maison. Il lui arriva même, alors qu’elle venait de prendre un tournant plus vite que d’ordinaire, de ne pouvoir s’arrêter à temps pour éviter de se cogner contre la façade de ladite maison[45].

 

Comme l’autarcie peut devenir violente  ! Aucune possibilité d’évasion. Là-bas au loin, la colline est un espoir. Ici, les frontières, comme les portes de la salle, sont closes, et l’on en revient toujours au même lieu, tournant en rond et en soi-même. La course la plus effrénée ne peut que vous maintenir là où vous êtes[46]. Une seule issue demeure : la minuscule porte du départ, celle qu’ouvre la clef d’or sur la table et qu’Alice, habituée à présent aux artifices du régime, déverrouille sans mal.

Enfin elle accède au luxuriant jardin qu’elle désirait tant parcourir ! Promotion sociale ? Alice aurait-elle accepté le régime ? Se serait-elle finalement soumise au pouvoir en place ? Peut-être conviendrait-il de se méfier car il existe, de l’autre côté du miroir, un autre jardin, fait d’un « vaste parterre de fleurs, entouré d’une bordure de pâquerettes, et au milieu duquel un chêne épan[d] son ombre[47] ». Ce jardin-là n’est rien moins qu’une métaphore, voire une métonymie, du régime : l’ombre du chêne offre tout aussi bien protection que ténèbres à un parterre hiérarchisé de fleurs infantilisées, et gardées.

 

Les roses de l’hérésie

 

S’aventurant plus avant, Alice rencontre trois jardiniers occupés à repeindre des roses blanches en rouge. Ce geste poétique n’est pas anodin politiquement. La rose symbolise de manière générale en Occident « une perfection achevée, un accomplissement sans défaut[48] » mais aussi la plaie, notamment christique. Par conséquent, repeindre les roses, c’est couvrir et cacher les failles du systèmes. De plus, l’alchimie rattache les roses blanches au petit œuvre et les roses rouges au grand[49]. Ceci, transposé en termes politiques, fait de la rose rouge le symbole de l’absolutisme divin de la Reine de Cœur. L’on comprend alors la frayeur des jardiniers qui ont eu l’audace de ramener le régime à une dimension moindre.

 

Société et hiérarchie : races, castes, cartes et autres cases

 

C’est alors que s’avance, en grande pompe, la cour royale. « D’abord venaient dix soldats porteurs de masses d’armes en forme d’as de trèfle[50] » : la société est assurément militarisée. Toutefois, la reine se promène a priori dans son propre jardin. Qu’a-t-elle besoin alors d’une garde rapprochée ? Elle est chez elle. A moins bien sûr qu’elle ne craigne quelque attentat venu de l’intérieur. C’est donc qu’elle n’ignore pas l’illégitimité de son pouvoir. « […] venaient ensuite dix courtisans : ceux-ci portaient les habits constellés de diamants taillés en forme d’as de carreau, et marchaient deux par deux, comme les soldats[51] ». L’Etat s’avère finalement plus que militarisé car les courtisans eux-mêmes ont une rigueur de soldats. La procession est extrêmement bien organisée. Quelle sorte d’Etat impose à ses civils un tel ordre, une telle mécanisation ? Le vingtième siècle fournit nombre d’exemples qui courtisent moins l’absolutisme que le totalitarisme.

 

Après eux venaient les enfants royaux […]. A leur suite venaient les invités ‒ rois et reines pour la plupart ‒ parmi lesquels Alice reconnut le lapin blanc : il parlait d’une manière craintive et précipitée, en souriant de tout ce que l’on disait, et il passa près d’Alice sans faire attention à elle. Suivait encore le valet de cœur, portant la couronne royale sur un coussin ; et, à la fin de cet imposant cortège, venaient LE ROI ET LA REINE DE COEUR[52].

 

L’Etat apparaît donc comme extrêmement hiérarchisé, à l’image du jeu d’échec mis en scène de l’autre côté du miroir, échiquier d’intérieur ou échiquier « à l’échelle du monde entier[53] », et somme toute métaphore politique assez commune. Quoi de plus impénétrable et de plus indémontable, en effet, qu’un Etat méticuleusement administré et étagé ? Chaque carte a sa symbolique et les individus sont réduits à des chiffres. Ce sont des êtres que l’on veut sans profondeur, « plats et rectangulaires[54] », tous identiques, seulement différenciés par une race, un chiffre, une couleur sur un habit. Reine de Cœur oblige, le cœur est au sommet de la hiérarchie. Le Trèfle est l’apanage de l’armée. Le Carreau constitue la masse des courtisans et de la bonne société. Quant au Pique, il n’est pas même mentionné. Peut-être n’en vaut-il pas la peine ? Nous ne savons pas ce qu’en dit la reine. Quoi qu’il en soit, chaque couleur correspond à une caste, ce qui est un des rouages fondamentaux d’une société totalitaire – Aldous Huxley ne le nierait sans doute pas.

De l’autre côté du miroir, le train qu’emprunte Alice, lui permettant de passer d’une case de l’échiquier à l’autre, figure une sorte d’ascenseur social. Hélas, c’est un leurre. Le train n’arrive nulle part et la fillette n’atteint qu’un arbre esseulé, avec pour seule compagnie un moucheron triste. Les insectes forment là une société mélancolique, où les êtres s’effacent en soupirant[55].

Dans le jardin, chacune des castes obéit à une hiérarchie interne, basée sur les chiffres. Le cortège royal n’est composé que d’as – aucun autre chiffre n’est évoqué. A contrario, le Deux, le Cinq et le Sept ne sont bons qu’à planter, et en l’occurrence à repeindre les fleurs, enchaînés dans une servitude toute beckettienne :

 

« Debout ! » cria la reine, d’une voix stridente et exaspérée. Les trois jardiniers se dressèrent tout aussitôt d’un bond, et se mirent à faire des courbettes devant le roi, la reine, les enfants royaux et tous les autres assistants.

« Arrêtez ! glapit la reine, vous me donnez le tournis. »[56]

 

L’autorité de la Reine de Cœur envers les cartes rejoint celle dont la reine rouge fait preuve envers Alice :

 

D’où venez-vous, s’enquit la reine rouge. Et où allez-vous ? Levez la tête, répondez poliment, et ne jouez pas sans arrêt avec vos doigts […] Faites donc la révérence tandis que vous réfléchissez à ce que vous m’allez répondre. Cela fait gagner du temps […] ouvrez un peu plus grande la bouche en parlant, et ne manquez pas de dire : Votre Majesté […] Fort bien, dit la reine en lui tapotant la tête[57].

 

L’individu est infantilisé, aliéné, et même réifié puisque, lors de la surréaliste partie de croquet dans le jardin de la Reine de Cœur,

 

les boules, c’étaient des hérissons vivants, les maillets des flamants vivants. Les soldats devaient se plier en deux, pieds et mains appuyés au sol, pour former les arceaux[58].

 

Néanmoins, contrairement à l’ombre d’un Big Brother, le chef d’Etat est visible, au Pays des Merveilles. Il se montre et même, se met en scène. Tout cela est politique : la Reine de Cœur arrive la dernière, en une apothéose de monarque absolu.

 

La Reine de Cœur ou les dérives de l’absolutisme

 

Forte de ses privilèges, la reine cumule les titres et les mandats. Elle est à la fois reine et Marquise des Tortues Fantaisies. En outre, si les institutions législatives et politiques sont toujours en fonction, elles n’assurent plus tout à fait – et c’est un euphémisme – leur devoir de justice, car la seule justice qui vaille est bien évidemment celle voulue par le tyran. Le juge n’est autre que le roi lui-même et le tribunal exerce une justice inique où la sentence est prononcée avant les témoignages[59]. Pourtant le roi, comme il se doit, annonce l’inverse ; seule la reine est tyrannique. Ainsi, plus que d’un Etat proprement totalitaire – qui est moins un fait qu’une dérive possible, un risque latent – il est plutôt question des abus d’un dirigeant unique et d’un gouvernement non constitutionnel. La crainte et la méfiance des britanniques envers la monarchie absolue française, notamment au XVIIIe siècle, sont bien connues.

Lors du procès, les interrogatoires virent derechef à la torture psychologique : le Chapelier est sans cesse menacé de mort, la justice se fait oppressive et invente ses lois au fur et à mesure des événements[60]. Seul le Lapin Blanc semble tenir aux règles[61].

 

Château de cartes et château fort : les artifices du pouvoir

 

Dans ce royaume, les cartes sont aussi un symbole de fragilité. Elles figurent l’ambivalence d’un gouvernement qui a besoin d’exagérer son autorité pour asseoir son pouvoir par la force et, partant, dissimuler l’artifice de l’édifice, son caractère infondé. Au fond, ce château de cartes n’est que l’illusion d’un château fort. Alice elle-même en a conscience : « Ma foi, ces gens-là, après tout, ne sont qu’un jeu de cartes. Je n’ai nulle raison d’avoir peur d’eux[62]». Du reste, le griffon l’affirme : « on n’exécute jamais personne[63] ». Le roi, discrètement, gracie les condamnés à mesure que les sentences tombent, pourtant les sujets continuent d’avoir peur. Dans cette métaphore qu’est la partie de croquet, le régime apparaît comme irréel. Né de l’imagination d’un esprit[64], et régi par lui, il est sans conséquence. Non pas que les régimes tyranniques ou totalitaires réels ne font pas de victimes, mais cet épisode souligne le fait que, malgré toute l’absurdité, toute l’inconcevabilité de tels Etats et gouvernements, les populations peuvent, pour une raison ou une autre, peut-être parce que la menace suffit à les faire obéir, continuer de « jouer le jeu ». Mais tout tyran a ses détracteurs ; ceux-là ont quitté la partie. Parmi eux : la Tortue Fantaisie.

 

La Tortue Fantaisie ou le poète exilé

 

Nous la trouvons « assise, l’air triste et esseulé, sur une petite corniche de rocher[65] » et aussitôt nous pensons à une autre figure, romantique, républicaine, « esseulé[e], sur une petite corniche de rocher » quelque part du côté de Guernesey et contemplant depuis l’exil un gouvernement inique et infondé. La Tortue Fantaisie est un poète exilé par la toute napoléonienne Reine de Cœur. Ce n’est pas un hasard si elle est introduite dans l’œuvre par un griffon, symbole de sagesse.

Racontant son histoire, cette tortue qui « étai[t] jadis une vraie tortue[66] » évoque un passé érudit – où l’on apprenait par exemple « le larcin », « l’ambition, la distraction, la mortification et la dérision », « la sous-l’eau-graphie »[67] ‒ sans castes et sans ghettos[68]. Phoques, saumons, homards et autres créatures marines pouvaient danser ensemble impunément le Quadrille des Homards. Ce royaume sous-marin, c’est le monde et le temps de l’avant, l’époque où il faisait bon vivre avant la venue du tyran. Cela fait écho à la métaphore du déluge de larmes : c’est bien en remontant sur la berge que l’on se trouve pris par le pouvoir. Mais si le tyran n’était pas celui que l’on croit ?

 

Une tyrannie carrollienne ?

 

Il n’est qu’une personne à laquelle obéit la Reine de Cœur, une personne à laquelle elle ne coupera jamais la tête, car sans cette tête, elle perd son titre : Lewis Carroll, le tyran du tyran, l’homme d’un fantasme « presque hitlérien[69] ».

 

La comparaison renvoie, incontestablement, à ce que l’imaginaire carrollien comporte de haine et de destruction, de réduction de l’individu à un signifiant […] Cependant, les enjeux du conte carrollien sont restés de nature littéraire[70].

 

De fait, l’absolutisme qui régit le Pays des Merveilles demeure, dans ses bases, assez traditionnel. Ses excès, pourtant, rendent tangible un totalitarisme in posse. Dans ce contexte, une question, brûlante, demeure en suspens.

 

Pourquoi le Lapin Blanc est-il en retard ?

 

Il apparaît pour la première fois dans le jardin d’Alice, déjà en retard. Se rendant chez la duchesse, il se glisse dans le fameux terrier, suivi par la fillette, mais ne tombe pas comme elle dans le puits. C’est donc qu’il connaît un autre chemin, plus sûr, quelque escalier sans doute, et s’il le connaît, c’est qu’il l’emprunte régulièrement et que son passage dans le jardin n’est pas le premier. Quelle que soit l’activité qui l’y a appelé, elle a mis notre héros en retard.

Disparu dans le terrier, il reparaît directement en bas, dans le couloir à travers lequel Alice le poursuit jusqu’à la salle aux portes closes, où il disparaît de nouveau… Pour mieux agir. Car cette fillette qui le talonne devient fort gênante : il convient de s’en débarrasser, et puisqu’elle a survécu à sa chute, il faut trouver un autre moyen. Profitant de ce qu’elle est occupée à se lamenter devant la porte du jardin, le Lapin Blanc dépose sur la table, d’un bond agile, une petite bouteille « qui, à coup sûr, n’y était pas tout à l’heure[71] » et sur laquelle il s’est bien gardé d’inscrire le nom du contenu : POISON. Hélas pour lui, Alice ne vient pas du Pays des Merveilles, aussi le poison n’a-t-il pas sur elle l’effet escompté : l’assassinat est manqué. Qu’à cela ne tienne, il réitère sa tentative avec un gâteau. En vain. Revenu voir ce qu’il en est de sa victime, il ne peut que frémir face au géant qu’elle est devenue et s’enfuir en laissant choir ses atours, quels qu’ils soient, puisque le Lapin Blanc porte tour à tour, selon les versions, « une paire de gants de chevreau blanc et […] un bouquet de fleurs[72] », « une paire de gants de chevreau blanc et […] un grand éventail[73] », « une paire de gants de chevreau blanc et […] un petit éventail[74] ».

Ces accessoires, pourtant, sont indispensables, et c’est bien parce qu’ « il ne pouvait aller rendre visite à la duchesse sans ses gants et son éventail[75] » qu’il revient sur ses pas, malgré son retard, pour les chercher sur la berge. Code social ou code secret ? De fait, les changements d’accessoires sont loin d’être gratuits : il y a là un langage, une communication qui s’esquisse entre la duchesse et le Lapin Blanc.

Celui-ci, prétextant la confondre avec une servante inventée de toutes pièces[76], envoie Alice chercher des substituts aux objets égarés. Avec un peu de chance, elle avalera le contenu d’un autre de ces flacons qu’en véritable empoisonneur, il garde chez lui. Elle ne pourra pas le manquer car il a pris soin de le placer, pendant la course à la Comitarde qui dure « une demi-heure environ[77] » ‒ ce qui est un temps largement suffisant – , bien en évidence sur la table, « à côté du miroir[78] ». Mais c’est encore en vain : Alice, immense et bien vivante, se trouve enfermée dans la maison. Cela ferait une excellente cage, toutefois l’on est jamais trop prudent avec les gêneurs : mieux vaut les asphyxier, par acquis de conscience. Seulement, notre assassin amateur n’avait pas prévu que les pierres se changeraient en gâteaux, permettant à Alice de se sauver, une fois de plus. Tant pis : l’heure tourne sur la montre à gousset. A peine le temps de soigner son lézard, il faut courir chez la duchesse qui attend.

Oui mais voilà : il y a Alice, qui décidément gêne partout. La duchesse l’envoie au loin s’occuper de son infernal nourrisson et charge son chat de la perdre chez ces trois fous voisins qui prennent le thé en se lançant des devinettes. Cela devrait la retenir assez longtemps. Débarrassés, la duchesse et le Lapin Blanc ont le champ libre. Ils se font oublier durant de nombreuses pages, manigançant quelque chose, assurément.

Il faut attendre l’arrivée du cortège royal, dans le jardin de la reine, pour retrouver notre blanc cachotier, tremblant parmi les convives, parlant « d’une manière craintive et précipitée, en souriant de tout ce que l’on disait[79] ». La duchesse, elle, est déjà en prison, condamnée à mort pour avoir souffleté la reine. Tel était donc le code : une paire de gants blancs si la partie de croquet a bien lieu ; un éventail et la duchesse doit accepter l’invitation qui lui est envoyée ; s’il est grand, l’opération est enclenchée, s’il est plus petit, il s’agit seulement d’une reconnaissance des lieux ; enfin, si le Lapin Blanc porte un bouquet, tout est annulé[80]. Tout, c’est-à-dire le soufflet donné à la reine, acte à haut risque, finement organisé par un réseau complet de résistance qui compte, parmi ses membres, un lapin, une duchesse et, qui sait, un chat du Cheshire ? Mais il est une chose que même les plus fins stratèges ne pouvaient prévoir : Alice qui, en aggravant le retard du Lapin Blanc, a également provoqué celui de la duchesse. Celle-ci n’est pas arrivée à l’heure sur le terrain de croquet où la reine n’était plus seule pour la recevoir, ainsi que son soufflet, mais entourée de sa cour et de ses gardes, qui ont donc pu agir rapidement et enfermer la criminelle. Alice, bien malgré elle, a enrayé l’Opération Grand Eventail. Et cela continue.

Alors que s’amorce la partie de croquet, le Lapin Blanc, terrifié à l’idée que la reine ne découvre qu’il est complice du soufflet, se fait discret : il n’y a plus trace de lui. La fillette, de son côté, fait innocemment libérer la duchesse pour trancher la question de la décapitation du chat. C’est là qu’il y a méprise : la duchesse prend Alice pour un agent de résistance chargé de son évasion. Car il s’agit à présent de quitter le Pays des Merveilles pour se réfugier dans ce haut royaume voisin, neutre, libre de la tyrannie de la reine, qu’est le jardin d’Alice. Pour y accéder, un seul chemin : le terrier. Le Lapin Blanc a sacrifié sa ponctualité au repérage des lieux, mais il brille à présent par son absence. Aussi ne reste-il plus qu’Alice, que la duchesse assomme de morales codées censées enclencher l’opération Evasion. En affirmant que « la partie prend meilleure tournure[81] », la fillette noue elle-même le quiproquo en suggérant que les choses vont bien aller à présent. Puis, en reprenant à son compte les mots de la duchesse, prononcés dans la cuisine, « quelqu’un a dit […] que la terre tournait bien quand chacun s’occupait de ses affaires[82] », elle se présente à elle comme membre à part entière de son organisation secrète, au courant du code. Ainsi s’enchaînent donc les quiproquos. « Occupons-nous du sens[83] » signifie occupons-nous de la direction à prendre. Les flamants et la moutarde désignent des armes, qui toutes deux, piquent en effet[84], et la duchesse pense Alice armée de son flamant comme elle-même l’est de son poivre. Quand « les oiseaux de même plumage volent de conserve[85] », il s’agirait, métaphoriquement, de s’en aller rapidement. Mais Alice ne saisit pas l’allusion : « la moutarde n’est pas un oiseau[86] ». Malgré tout, la duchesse n’en démord pas : la fillette doit absolument être de son côté ! Sa vie en dépend. C’est presque une supplication qu’elle lui lance :

 

Soyez ce que vous voudriez avoir l’air d’être ; ou, pour parler plus simplement : Ne vous imaginez pas être différente de ce qu’il eût pu sembler à autrui que vous fussiez ou eussiez pu être en restant identique à ce que vous fûtes sans jamais paraître autre chose que vous n’étiez avant d’être devenue ce que vous êtes[87].

 

Le quiproquo vire au dialogue de sourds. Et personne d’autre qu’Alice ne quitte finalement le Pays des Merveilles. La duchesse s’enfuit sans destination lorsque la reine la congédie, et le Lapin Blanc se trouve réquisitionné pour le procès qui s’ouvre. Sa traîtrise n’a pas été dévoilée, du moins pas devant la reine, mais pour combien de temps ? C’est difficile à dire, et deux choses seulement sont claires dans cet imbroglio : le Lapin Blanc, traître et anarchiste en dépit de sa couleur, joue un double-jeu, et Alice a saboté un coup d’Etat.

 

 Noémie Saussereau. 

 

[1] G. BACHELARD, L’Air et les songes, éd. J. Corti, Paris, 1943, p. 131.

[2] L. CARROLL, Les Aventures d’Alice au Pays des Merveilles (A.A.P.M.), trad. Henri Parisot, Œuvres, édition établie par Francis Lacassin, Robert Laffont, Paris, 1989, p. 47-48 ; Alice’s Adventures in Wonderland (A.A.W.), Everyman’s Library, Londres, 1965, p. 4 : « Either the well was very deep, or she fell very slowly, for she had plenty of time as she went to look about her, and to wonder what was going to happen next. »

[3] A.A.P.M., p. 48 ; A.A.W., p. 4 : « First, she tried to look down and make out what she was coming to, but it was too dark to see anything ; then she looked at the sides of the well, and noticed that they were filled with cupboards and bookshelves : here and there she saw maps and pictures hung upon pegs. She took down a jar from one of the shelves as she passed ; it was labelled “ORANGE MARMELADE”, but to her great disappointment it was empty ».

[4] A.A.P.M., p. 49 ; A.A.W., p. 5 : « And here Alice began to get rather sleepy ».

[5] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « Alice […] jumped up on to her feet in a moment ».

[6] De semblables supplices apparaissent d’une part dans la boutique de la brebis, où Alice ne peut attraper aucun objet : « chaque fois qu’elle fixait les yeux sur un quelconque rayon pour bien voir ce qu’il s’y trouvait, ce rayon-là précisément était tout à fait vide » (L. CARROLL, De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva (A.C.M.), trad. Henri Parisot, Œuvres, op.cit., p. 173), « the oddest part of it all was, that whenever she looked hard at any shelf, to make out exactly what it had on it, that particular shelf was always quite empty » (L. CARROLL, Through the Looking-Glass and what Alice found there (T.L.G.), Everyman’s Library, Londres, 1965, p. 150) ; d’autre part sur les bords de l’étang, où les joncs les plus somptueux s’éloignent sans cesse : « Et il était, certes, quelque peu irritant (“comme si c’était fait exprès” pensa-t-elle), de voir que, si elle réussissait à cueillir sur le passage du bateau force joncs magnifiques, il y en avait toujours un, plus beau que tous les autres, qu’elle ne pouvait atteindre » (A.C.M., p. 175), « And it certainly did seem a little provoking (“almost as if it happened on purpose”, she thought) that, though she managed to pick plenty of beautiful rushes as the boat glided by, there was always a more lovely one that she couldn’t reach » (T.L.G., p. 152).

[7] L. CARROLL, Les Aventures d’Alice sous terre (A.A.S.T.), trad. H. Parisot, Œuvres, op.cit.,p. 12-13 ; Alice’s Adventures Underground (A.A.U.), disponible en ligne :http://www.alice-in-wonderland.net/resources/chapters-script/alices-adventures-under-ground/ : « beautifully printed on it in large letters ».

[8] A.C.M., p. 181 ; T.L.G., p. 159 : « “When I use a word […] it means just what I choose it to mean—neither more nor less.” “The question is” said Alice “whether you can make words mean different things.” “The question is” said Humpty Dumpty, “which is to be master—that’s all.” ».

[9]A.A.P.M., p. 51 ; A.A.W., p. 8 : « a very small cake, on which the words “EAT ME” were beautifully marked in currants ».

[10] A.A.P.M., p. 50 ; A.A.W., p. 7 : « it had, in fact, a sort of mixed flavour of cherry-tart, custard, pine-apple, roast turkey, toffee, and hot buttered toast ».

[11] A.A.P.M., p. 49 ; A.A.W., p. 5 : « it was all dark overhead ».

[12] J-J. LECERCLE, « Un amour d’enfant », in J-J. LECERLCE (dir.), Alice, éd. Autrement, coll. « Figures mythiques », Paris, 1998, p. 36.

[13] A.A.P.M., p. 70 ; A.A.W., p. 44 : « “One side of what ? The other side of what ?” thought Alice to herself. “Of the mushroom” said the Caterpillar, just as if she had asked it aloud ».

[14] A.C.M., p. 179 ; T.L.G., p. 157 : « With proper assistance, you might have left off at seven ».

[15] A.A.P.M., p. 51 ; A.A.W., p. 8 : « for this curious child was very found of pretending to be two people ».

[16] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « But it’s no use now, thought poor Alice, to pretend to be two people ! Why, there’s hardly enough of me left to make one respectable person ! »

[17] A.A.P.M., p. 51 ; A.A.W., p. 7-8 : « for it might end, you know, said Alice, in my going out altogether, like a candle ».

[18] A.A.P.M., p. 52 ; A.A.W., p. 9 : « I shall be a great deal too far off to trouble myself about you : you must manage the best way you can — but I must be kind to them, thought Alice, or perhaps they won’t walk the way I want to go ».

[19] A.A.P.M., p. 53 : « Je vais essayer de passer en revue toutes les choses que je savais. Voyons : quatre fois cinq font douze ; quatre fois six font treize ; et quatre fois sept font… » ; A.A.W., p. 11 : « I’ll try if I know all the things I used ti know. Let me see : four times five is twelve, and four times six is thirteen, and four times seven is — oh dear ! »

[20] A.A.P.M., p. 53 ; A.A.W., p. 11 : « Dear, dear ! How queer everything is to-day ! And yesterday things went on just as usual. I wonder if I’ve been changed in the night ? Let me think : was I the same when I got up this morning ? I almost think I can remember feeling a little different. But if I’m not the same, the next question is, Who in the world am I ? Ah, that’s the great puzzle ! ».

[21] A.A.P.M., p. 52 ; A.A.W., p. 10 : « shedding gallons of tears ».

[22] A.A.P.M., p. 63 : « car vraiment j’en ai assez d’être, comme je le suis présentement, une créature minuscule ! » ; A.A.W., p. 27 : « for really I’m quite tired of being such a tiny little thing ».

[23] A.A.P.M., p. 64 ; A.A.W., p. 28 : « there’s hardly room for you ».

[24]A.A.P.M., p. 66 ; A.A.W., p. 34 : « the pebbles were all turning into little cakes ».

[25] A.A.P.M, p. 67 ; A.A.W., ibid. : « a thick wood ».

[26] A.A.P.M., p. 67 ; A.A.W., p. 35 : « expecting every moment to be trampled under its feet ».

[27] J. CHEVALIER, A. GHEERBRANT (dirs.), Dictionnaire des symboles, éd. Robert Laffont, Paris, 1982, entrée « eau », p. 435 : « les grandes eaux annoncent dans la Bible les épreuves. Le déchaînement des eaux est le symbole des grandes calamités ». Subsiste en outre, traditionnellement, une opposition entre eau de pluie et eau de mer. « La première est pure, la seconde est salée. Symbole de vie : pure, elle est créatrice et purificatrice […] ; amère, elle produit la malédiction » (p. 436).

Or, les larmes sont salées.

[28] A.A.P.M.,p. 55 : « Peut-être ne comprend-elle pas l’anglais, pensa Alice ; c’est sans doute une souris française, venue ici avec Guillaume le Conquérant ! » ; A.A.W., p. 15 : « Perhaps it doesn’t understand English […] I dare say it’s a French mouse, comme over with William the Conqueror ».

[29] La métaphore du naufrage n’est pas étrangère à l’écriture, non de l’absolutisme mais du totalitarisme, et de ses dérives. Primo Levi, quarante ans après Auschwitz et cent-vingt ans après Lewis Carroll, n’intitule-t-il pas son essai Les Naufragés et les Rescapés ?

[30] A.A.P.M., p. 56 ; A.A.W., p. 17 : « there were a Duck and a Dodo, a Lory and an Eaglet, and several other curious creatures ».

[31] A.A.P.M., p. 58 ; A.A.W., p. 20 : « Everybody has won ».

[32] Le plus faible est dévoré par le plus fort, comme l’énonce également la parabole du morse et du charpentier dans le troisième chapitre de A.C.M.

[33] Grand Larousse Illustré, Larousse, Paris, 2017, entrée « Guillaume le Conquérant », p. 1555.

[34] J. CHEVALIER, A. GHEERBRANT (dirs.), op.cit., entrée « chat », p. 248 : « Dans la tradition celtique, le symbolisme du chat est beaucoup moins favorable que celui du chien ou du lynx. Il semble que l’animal soit considéré avec quelque méfiance. Cenn Chaitt tête de chat est le surnom de l’usurpateur Cairpre qui, occupant la royauté suprême, cause la ruine de l’Irlande. […] Au pays de Galles enfin, un des trois fléaux de l’île d’Anglesey est, d’après les Triades de l’île de Bretagne, un chat ».

[35] A. SPIEGELMAN, Maus, [1980],trad. Judith Ertel, éd. Flammarion, 1987.

[36] A.A.P.M., p. 66 ; A.A.W., p. 32 : « If you do, I’ll set Dinah at you ! ».

[37] A.A.P.M., p. 76 ; A.A.W., p. 51 : « a large cat which was sitting on the hearth and grinning from ear to ear ».

[38] A.A.P.M, p. 79 ; A.A.W., p. 54 : « sitting on a bough of a tree ».

[39] A.A.P.M., p. 79-80 : « les chiens ne sont pas fous […] vous remarquerez que les chiens grondent quand ils sont en colère, et remuent la queue quand ils sont contents. Or moi, je gronde quand je suis content et je remue la queue quand je suis en colère. Donc je suis fou » ; A.A.W., p. 55 : « a dog’s not mad. […] you see a dog growls when it’s angry, and wags its tail when it’s pleased. Now I growl when I’m pleased, and wag my tail when I’m angry. Therefore I’m mad ».

[40] M-H. INGLIN-ROUTISSEAU, Lewis Carroll dans l’imaginaire français : la nouvelle Alice, éd. L’Harmattan, Paris, 2006, p. 100.

[41] A.A.P.PM., p. 74 : « le laquais poisson était parti, et l’autre, assis par terre près de la porte, tenait son regard stupidement fixé vers le ciel » ; A.A.W., p. 50 : « the Fish-Footman was gone, and the other was sitting on the ground near the door, staring stupidly up into the sky ».

[42] A.A.P.PM., p. 77 ; A.A.W., p. 53 : « Speak roughly to your little boy ; / And beat him when he sneezes : / He only does it annoy / Because he knows it teases ».

[43] A.A.P.M., p. 85 : « Mais qu’arrive-t-il quand vous vous retrouvez à votre point de départ ? […] Si nous changions de sujet de conversation […] » ; A.A.W., p. 61 : « But what happens when you come to the beginning again ? […] Suppose we change the subject […] ».

[44] Titre du second chapitre de A.C.M.

[45] A.C.M., p. 145 ; T.L.G., p. 118 : « wandering up and down, and trying turn after turn, but always coming back to the house, do what she would. Indeed, once, when she turned a corner rather more quickly than usual, she ran against it before she could stop herself ».

[46] A.C.M., p. 149 : « Ce qu’il y avait de plus curieux dans l’aventure, c’est que les arbres et les autres objets qui les entouraient ne changeaient pas du tout de place ; si vite qu’elles courussent, il semblait qu’elles ne dépassassent jamais rien », p. 150 : « il faut courir de toute la vitesse de ses jambes, pour simplement rester là où l’on est » ; T.L.G., p. 124 : « The most curious part of the thing was, that the trees and the other things round them never changed their places at all : however fast they went, they never seemed to pass anything », « it takes all the running you can do, to keep in the same place ». C’est une course incessante pour demeurer fonctionnel, une lutte effrénée contre l’obsolescence des êtres.

[47] A.C.M., p. 145 ; T.L.G., p. 119 : « a large flower-bed, with a border of daisies, and a willow-tree growing in the middle ».

[48] J. CHEVALIER, A. GHEERBRANT, op.cit., entrée « rose », p. 951.

[49] Ibid., p. 952 : « La rose blanche comme le lis fut liée à la pierre au blanc, but du petit œuvre, tandis que la rose rouge fut associée à la pierre au rouge, but du grand œuvre ».

[50] A.A.P.M., p. 88 ; A.A.W., p. 65 : « First came ten soldiers carrying clubs ».

[51] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « next the ten courtiers ; these were ornamented all over with diamonds, and walked two and two, as the soldiers did ».

[52] A.A.P.M., p. 88-89 ; A.A.W., p. 65 : « After these came the royal children […] Next came the guests, mostly Kings and Queen, and among them Alice recognised the White Rabbit : it was talking in a hurried, nervous manner, smiling at everything that was said, and went by without noticing her. Then followed the Knave of Hearts, carrying the King’s crown on a crimson velvet cushion ; and, last of all this grand procession, came THE KING AND THE QUEEN OF HEARTS ».

[53] A.C.M., p. 149 ; T.L.G., p. 123 : « all over the world ».

[54] A.A.P.M., p. 88 ; A.A.W., p. 65 : « oblong and flat ».

[55] A.C.M., p. 157 : « Derechef on entendit un faible soupir mélancolique et, cette fois, l’on put croire que le pauvre moucheron s’était évanoui dans les airs avec son soupir, car, lorsqu’Alice leva les yeux, il n’y avait plus rien sur la branche » ; T.L.G., p. 132 : « Then came another of those melancholy little sighs, and this time the poor Gnat really seemed to have sighed itself away, for, when Alice looked up, there was nothing whatever to be seen on the twig ».

[56] A.A.P.M., p. 89-90 ; A.A.W., p. 68 : « “Get up !” said the Queen, in a shrill, loud voice, and the three gardeners instantly jumped up, and began bowing to the King, the Queen, the royal children, and everybody else. “Leave off that !” screamed the Queen. “You make me giddy.” »

[57] A.C.M., p. 148 ; T.L.G., p. 122 : « Where do you come from ? said the Red Queen. And where are you going ? Look up, speak nicely, and don’t twiddle your fingers all the time […] Curtsey while you’re thinking what to say. It saves times. […] open your mouth a little wider when you speak, and always say ‘your Majesty’ […] That’s right, said the Queen, patting her on the head ».

[58] A.A.P.M., p. 91 ; A.A.W., p. 70 : « the balls were live hedgehogs, the mallets live flamingoes, and the soldiers had t double themselves up and to stand upon their hands and feet, to make the arches ».

[59]A.A.S.T., p. 40 : « Non ! dit la reine, d’abord la sentence, et ensuite les témoignages ! » ; A.A.U. : « No! said the Queen, first the sentence, and then the evidence! ».

[60] A.A.P.M., p. 112 : « […] je suis ici et j’y reste, répliqua Alice ; d’ailleurs, cet article-là ne figure pas dans le Code : c’est vous qui venez de l’inventer » ; A.A.W., p. 98 : « that’s not a regular rule : you invented it just now ». 

[61] A.A.P.M., p. 113 : « Plaise à votre Majesté, il y a encore des pièces à conviction à examiner » ; A.A.W., p. 98 : « There’s more evidence to come yet, please your Majesty ».

[62] A.A.P.M., p. 89 ; A.A.W., p. 66 : « Why, they’re only a pack of cards, after all. I needn’t be afraid of them ! ».

[63] A.A.P.M., p. 97 ; A.A.W., p. 78 : « they never execute nobody ».

[64] A.A.P.M. p. 97 : « Comme c’est drôle ! […] Tout se passe dans son imagination » ; A.A.W., p. 78 : What fun ! […] It’s all her fancy ». De la même façon, dans A.C.M., Tweedledee et Tweedledum posent la question de la réalité du monde et d’Alice, en affirmant que celle-ci n’est qu’un élément du rêve du roi rouge (chapitre III).

[65] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « sitting sad and lonely on a little ledge of rock ».

[66] A.A.P.M., p. 98 ; A.A.W., p. 79 : « Once […] I was a real Turtle ».

[67] A.A.P.M., p. 99 ; A.A.W., p. 80-81 : « Ambition, Distraction, Uglification, and Derision », « Seaography », « Drawling ».

[68] L’on sait à présent qu’il faut diviser pour mieux régner. Ainsi s’explique, dans A.C.M., le motif de la crécelle blanche, objet de discorde et de duel entre Tweedledee et Tweedledum. Quelle symbolique plus forte que la querelle de jumeaux qui en viennent aux mains, nouveaux Caïn et Abel, pour signifier la discorde semée par le régime ?

[69] P. GREENACRE, Swift and Carroll : a psychoanalytic study of two lives, International Universities Press, New-York, 1955, p. 257, cité par M-H. INGLIN-ROUTISSEAU, op.cit., p. 83 : « Qu’un seul homme ait pu maîtriser un fantasme si énorme presque hitlérien tel que nous le trouvons exprimé dans les livres d’Alice […] n’est pas seulement une réussite personnelle colossale mais représente aussi la naissance d’une forme unique d’art littéraire qui n’a pas encore été égalée ».

[70] M-H. INGLIN-ROUTISSEAU, ibid., p. 83.

[71] A.A.P.M., p. 50 ; A.A.W., p. 7 : « which certainly was not here before ».

[72] A.A.S.T., p. 14 ; A.A.U. : « with a pair of white kid gloves in one hand, and a nosegay in the other ».

[73] A.A.P.M., p. 53 ; A.A.W., p. 11 : « a pair of white kid gloves in one hand and a large fan in the other ».

[74] A.R.P.E., p. 250 ; NA. : « a pair of white kid gloves in one hand, and a little fan in the other hand ».

[75] A.R.P.E., p. 252 ; N.A.: « Well, of course he couldn’t go to visit the Duchess without his gloves and his fan ».

[76] De fait, la prétendue Marianne n’apparaît jamais.

[77] A.A.P.M., p. 58 ; A.A.W., p. 20 : « they had been running half an hour or so ».

[78] A.A.P.M., p. 63 ; A.A.W., p. 26 : « near the looking-glass ».

[79] Voir note 52.

[80] De fait, la partie de croquet figure dans les trois versions de l’histoire. Deux d’entre elles y font apparaître la duchesse (A.A.P.M. et A.A.S.T.). La troisième ne mentionne même jamais le personnage (A.R.P.E.).

[81] A.A.P.M., p. 95 ; A.A.W., p. 75 : « the game seems to be going on rather better now ».

[82] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « Somebody said […] that it’s done by everybody mining their own business ».

[83] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « Take care on the sense ».

[84] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « flamingoes and mustard both bite ».

[85] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « Birds of a feather flock together ».

[86] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., ibid. : « Only mustard isn’t a bird ».

[87] A.A.P.M., ibid. ; A.A.W., p. 76 : « ‘Be what you should seem to be’ – or if you’d like it put more simply– ‘Never imagine yourself not to be otherwise that what it might appear to others that what you were or might have been was not otherwise than what you had been would have appeared to them to be otherwise’ ».

 

Par Noémie Saussereau (dessin et texte)

Les champs suivis d'un astérisque * sont obligatoires

intercripol