Fratrie littéraire et meurtrière ? De curieuses disparitions dans l'œuvre des sœurs Brontë...Une enquête en plusieurs épisodes, dossier "affaires familiales et criminelles"

 

 

          

  Et si les romans de l’une des familles les plus prolifiques de la littérature anglaise, la fratrie Brontë (Anne, Charlotte, Emily, Branwell), cachaient des meurtres ?  En mettant pour l’instant de côté Branwell, et en exonérant assez rapidement la benjamine, Anne, de toute intention meurtrière[1], on peut se pencher sur le cas des deux romans les plus célèbres de la fratrie de Haworth, Jane Eyre de Charlotte Brontë, et Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights) d’Emily Brontë. Or, ces deux œuvres canoniques de la littérature victorienne peuvent aisément susciter plusieurs interrogations au sujet des disparitions, assez mystérieuses, de personnages aussi gênants pour les protagonistes que généralement détestés par les lecteurs de toutes les époques.

 

 

 Ces deux morts romanesques ont pour point commun d’être réglées de manière expéditive par les deux auteures et de provoquer un certain soulagement chez les protagonistes, réglant les conflits inhérents aux intrigues des deux romans. Il s’agit du décès de la très inquiétante Bertha Mason/Grace Pool dans Jane Eyre, et celle d’un des héros romantiques les plus sombres de la littérature, l’infâme Heathcliffe dans Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights).

 

Nous proposons une enquête en plusieurs épisodes. Cette investigation au long cours a pour but de se pencher sur les cas littéraires selon nous trop peu étudiés : ceux des relations de famille, et particulièrement de fratries, à la fois dans les œuvres mais aussi chez les auteurs. La critique policière a largement de quoi faire à ce sujet, depuis le meurtre fondateur d’Abel par Caïn dans la Bible aux Bonnes de Jean Genet, en passant par les Quatre filles du docteur March. L’idée sous-jacente est que le fratricide (manifeste ou latent) est une catégorie de meurtre nécessitant un type de critique policière singulier, portant attention à tout ce qui compose un huis clos familial, dénouant les nœuds de rivalités et de tensions inhérents à toutes les familles, et ce encore davantage dans les cas de fratries littéraires comme les Brontë. Nous débutons aujourd’hui par un examen du roman de Charlotte, Jane Eyre.

  

Résumés de Jane Eyre et des Hauts de Hurlevent

 

Publié en 1847 sous le pseudonyme de Currer Bell, Jane Eyre se présente comme l’autobiographie de l’héroïne éponyme (le roman est sous-titré Mémoires d’une gouvernante). Située dans le Nord de l’Angleterre, la narration conduite par la jeune orpheline se développe selon plusieurs étapes de sa vie. La première partie fait le récit de la petite enfance de Jane, persécutée par la famille de sa tante chez qui elle vit ; l’adolescence se passe ensuite dans l’orphelinat de Lowood, et la dernière et plus importante partie du roman raconte son arrivée à Thornfield Hall. Elle y trouve un emploi de préceptrice, et tombe amoureuse du maître des lieux, le mystérieux Rochester. Les sentiments se développent de manière réciproque, mais le jour du mariage un inconnu fait irruption dans l’église en affirmant que cette union ne peut se faire, Rochester étant déjà marié. Ce dernier avoue alors à Jane que les bruits étranges et les apparitions effrayantes à Thornfield Hall dont elle a pu régulièrement faire l’expérience sont les œuvres de sa première épouse, devenue folle et meurtrière, et que Rochester garde recluse dans une chambre du château. Jane s’enfuit et trouve refuge dans un village lointain, où elle passe plusieurs années en compagnie d’un pasteur austère mais bienveillant et de ses sœurs. À la fin, elle retrouve Rochester, devenu aveugle dans l’incendie de Thornfield Hall allumé par sa première femme (dans lequel elle a trouvé la mort).

 

              Le roman Les Hauts de Hurlevent débute par la narration de Lockwood, locataire du Manoir de la Grive, en 1801. Sa domestique, Mrs. Dean, lui raconte les sinistres événements qui se sont déroulés aux Hauts de Hurlevent, où vit l’étrange propriétaire de Lockwood, Heathcliffe. La narration remonte loin dans le passé, au temps où la famille Earnshaw demeurait paisiblement jusqu’à ce qu’un jour de 1771, M. Earnshaw adopte un petit vagabond de six ans, Heathcliffe. L’enfant devient très vite inséparable de la jeune fille de la famille Earnshaw, Catherine, du même âge que lui. L’ainé, en revanche, Hindley, prend le petit Heathcliffe en aversion. À la mort prématurée du père bienfaiteur, Hindley devient le maitre des Hauts et tyrannise Heathcliffe, lequel jure de se venger. Catherine épouse le riche Edgar Linton, ce qui décuple la colère de Heathcliffe. Il jure de détruire les deux familles qui l'ont fait souffrir. Il réapparaît auprès de Catherine bien plus tard, alors qu’elle vit avec son mari Edgar et sa belle-sœur, Isabelle. Heathcliffe demeure avec Hareton, le fils du défunt Hindley, qu’il élève comme son fils tout en le maltraitant. Le plan vengeur de Heathcliffe inclut la séduction, le mariage puis l’abandon d’Isabelle, de laquelle il a un fils chétif, Linton. Cela lui permet de mettre la main sur la fortune des Linton, de manière tout à fait cynique. Catherine meurt après avoir mis au monde une fille, prénommée Catherine elle aussi. La vengeance de Heathcliffe s’exerce jusqu’à cette enfant, qu’il va forcer à épouser son fils Linton qui meurt peu après. Heathcliffe meurt finalement, ce qui permet à Catherine d’épouser Hareton et de se libérer du joug de l’affreux personnage ayant tyrannisé deux générations.

 

                Les deux romans mettent en scène des personnages de gouvernantes, quoique de manière assez différente : l’héroïne éponyme de Jane Eyre est une pauvre orpheline, qui va trouver du travail comme préceptrice. Dans Les Hauts de Hurlevent, l’essentiel de la narration (encadrée par un premier niveau) est pris en charge par la gouvernante Nelly Dean, même si celle-ci ne joue que le rôle de témoin. Le protagoniste masculin est, dans les deux œuvres, doté d’une personnalité mystérieuse, asociale et sombre : Rochester est en proie à de fréquents accès de mélancolie ; Heatchliffe des Hauts de Hurlevent est l’un des amoureux les plus machiavéliques, vengeurs et dépourvus de scrupules de la littérature.  Les deux couples formés dans ces romans sont marqués par le déséquilibre social, selon un topos typiquement victorien : Heatchliffe et Catherine, Jane et Rochester sont de rangs inégaux. Enfin, une veine gothique imprègne indubitablement l’univers des Brontë, notamment par les thèmes de la réclusion et de la folie. Bertha Mason (la première épouse de Rochester) et Catherine Earsnshaw sont des femmes-fantômes, quasi absentes de la narration en tant qu’être agissant dans l’univers matériel de la fiction, mais hantant les pensées des personnages.

 

               Certes, les deux romans différent sur le plan de leur structure narrative (narration à la première personne pour Jane Eyre ; enchâssée pour Les Hauts de Hurlevent) et sur leur teneur morale et philosophique (le roman d’Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, est bien plus noir que celui, moral et rédempteur, de Charlotte). Cependant, on peut relever un certain nombre de points communs qui justifient, selon nous, une enquête commune, et qui nous conduiront à nous interroger sur l’ambiance qui devait régner dans cette austère famille, dans laquelle réside peut-être la clé de tous les mystères. En effet, ces évidences que l’on retrouve dans les deux romans sont certainement à rattacher à certains éléments biographiques de la famille Brontë, elle aussi objet d’une certaine mythification littéraire, notamment suite à la parution de la biographie écrite par Elizabeth Gaskell : une famille marquée par la réclusion et le deuil, décimée par la maladie et la mort précoce, et aux relations fraternelles parfois ambigües.

 

           Dans les deux romans, c’est la mort d’un personnage honni qui intervient comme élément de résolution de l’intrigue : celle de Bertha Mason, la première épouse de Rochester, dans Jane Eyre, et celle de Heathcliffe dans Les Hauts de Hurlevent. Dans le premier cas, la mort soi-disant accidentelle de Bertha dans l’incendie de la propriété (qui blesse et rend aveugle Rochester) libère le malheureux aristocrate de cette encombrante épouse et permet à Jane de revenir au château auprès de lui. Jane peut enfin épouser l’homme qu’elle aime sans que le couple ne soit frappé d’accusation de bigamie, et la fin du roman promet le bonheur tant attendu de Jane et Rochester. Heathcliffe, après avoir causé une série de malheurs autour de lui – ayant enlevé la sœur de son rival, puis l’ayant épousée, mise enceinte et abandonnée ; puis séquestré la jeune Catherine, fille de son amour perdu mais aussi de son rival, l’ayant forcé à épouser son fils souffreteux et détesté – meurt finalement de manière elliptique, libérant ainsi la jeune Catherine et son ami Hareton. Les deux jeunes gens qui s’étaient attachés l’un à l’autre peuvent désormais s’unir et vivre libres.

                 

                  Nous avons bien affaire à deux morts bien commodes… l’une, accidentelle (l’incendie), et l’autre apparemment naturelle ou semi-suicidaire (Heatchliffe finit par vivre de manière recluse, ne s’alimentant plus, et meurt de solitude).

 

 

                  Mais est-ce si certain ? Les personnages de Jane, Rochester, Catherine et Hareton sont-ils si innocents que leur qualité quasi intrinsèque d’éternelles victimes leur a conférés ?

 

 

Episode 1 : "L'Affaire Bertha Mason" dans Jane Eyre

 

 

 Episode 2 (à suivre) : Les Hauts de Hurlevent d'Emilie Brontë

 

 

 

 

 

Jessy Neau.

 

 

 

[1] Quoique ….la protagoniste éponyme du roman Agnes Grey, d’Anne Brontë, est une jeune préceptrice qui doit faire l’éducation d’enfants parfaitement odieux, au point que l’on peut facilement imaginer des intentions meurtrières émanant d’Agnes, personnage alter ego de l’auteure.

Par Jessy (Dr) Neau

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