"Who killed who ?", de Tex Avery, plagiat par anticipation de Julio Cortazar

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Les amateurs des dessins animés de Tex Avery connaissent sa prédilection pour la métalepse - dynamiter joyeusement les frontières de la fiction et le quatrième mur étant l'un des ressorts favoris de ses gags.

 

Personnages qui, dans leur course folle, ne parviennent pas à s'arrêter aux limites de l'image cinématographique et atterrissent, au choix, dans le cadre de la pellicule ou sur l'écran de générique ; qui interpellent directement le spectateur, la voix off ou le réalisateur ; insertion dans le décor de commentaires ironiques et métafictionnels sur la pauvreté des péripéties (corny gag, isn't it ? ; Did you expect that one ? ,etc )... Son art repose, en permanence, sur une trouée malicieuse des différents niveaux de la diégèse, jusqu'à celui du spectateur.

Les spécialistes du neuvième art ont également relevé la richesse intertextuelle de ses références, et les nombreux clins d'œil littéraires, peu accessible à un public enfantin, que ses cartoons recèlent.

 

Ce qu'on ignorait jusqu'ici, avant qu'Intercripol ne lève le voile sur ses agissements, c'est que son amour de la métalepse et des Lettres avait pu le mener jusqu'au crime crapuleux - et à un emprunt non assumé d'une nouvelle mettant en scène l'une des plus célèbres métalepses narratives : Continuidad des los parques, de Julio Cortazar (1956). 

 

Dans le délicieux Who killed who ? (1943), parodie délirante de film policier à énigme, et, à ce titre, digne d'être apprécié par tous nos enquêteurs, Tex Avery nous présente un meurtre particulier - meurtre par métalepse, qui ne peut être résolu qu'en traversant les frontières entre les différents niveaux de fiction.

 

                                                                                                     

 

 Chez Tex Avery, c'est le narrateur, acteur "réel" filmé pour présenter l'histoire qui se déroule, elle, en planches animées, qui est en réalité l'assassin ; chez Cortazar (la chose est suffisamment connue pour qu'on ne maintienne pas le suspense), on peut penser, même si d'autres interprétations sont toujours possibles, que c'est le personnage du roman qu'est en train de lire le protagoniste qui le tue.

 

En apparence, deux formes symétriques de métalepse, donc (l'une, descendante, l'autre, ascendante) ; mais le dispositif est encore complexifié par le fait que Tex Avery, définitivement retors, met en place une mise en abyme vertigineuse qui bouleverse, une fois encore, la hiérarchie entre les différents niveaux narratifs : le livre que la future victime a entre les mains a pour titre Who killed who ? et, la couverture le mentionne, est directement adapté du dessin animé du même nom - ce qui relègue l'œuvre dans son ensemble, narrateur compris, au rang de fiction à l'intérieur de la fiction en dessin animé.

 

Fidèle à la méthode du paradigme indiciaire chère à Carlo Ginzburg, nous pouvons affirmer que Tex Avery trahit son plagiat par un détail : Le fauteuil de velours vert au haut dossier, dans lequel est confortablement installée la victime, plongée dans son livre, avant d'être sauvagement tuée - et que Julio Cortazar décrit avec force détails dans Continuité des parcs.

 

A ceux qui formuleront la contre-hypothèse que c'est Julio Cortazar lui-même qui aurait repris l'idée de Tex Avery - cet intertexte caché, peu repérable car relevant d'un univers culturel que ne saurait revendiquer un public érudit, devenant ainsi l'une de ses "armes secrètes" (Le titre original du recueil dans lequel a été repris la nouvelle, en 1959, étant Las armas secretas) - Intercripol opposera une objection de bon sens : 

Un écrivain d'une grande ambition littéraire, sérieux et reconnu, même pour son rapport ludique à l'écriture, ne saurait s'abaisser à chaparder une idée à un simple réalisateur de dessins animés - fût-il assez talentueux et novateur pour que sa production suscite de nombreuses analyses en théorie de la fiction et études cinématographiques.

 

Il est arrivé à Julio Cortazar, se mettant lui-même en scène dans Fantomas contra los vampiros multinacionales (1975), de se découvrir protagoniste en danger à l'intérieur d'une bande dessinée qu'il venait d'acheter à la gare de Bruxelles (ne serait-ce que parce qu'un maniaque criminel y brûle tous les livres et que Cortazar se trouve lui-même, à ce moment-là, à l'intérieur de son propre livre). De la même façon, notre Grande enquêtrice tremble de se retrouver, suite à ces révélations courageuses, menacée de mort à l'intérieur d'un dessin animé portant le même titre que son rapport d'enquête ; mais elle est prête à tout risquer pour faire triompher la vérité et la justice.

                                                                       

Par Caroline Julio

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