Où se situe la "pathétique illusion" de l'"Isabelle", de Gide ?

 

Je voudrais soumettre à votre attention quelques brèves remarques sur l’Isabelle (1911) d’André Gide.

 

Je commencerai en rappelant rapidement les grandes lignes du récit enchâssé qui constitue l’essentiel du livre : le narrateur, Gérard Lacase, raconte un séjour qu’il fit au château de la Quartfourche afin de consulter des documents qui devaient l’aider à terminer sa thèse sur Bossuet. Mais les papiers que lui fournit le bon M. Floche, qui l’accueille au château, l’intéressent bien moins qu’un portrait dont il tombe amoureux : c’est celui d’Isabelle, nièce des Floche, fille des Saint-Auréol (les propriétaires désargentés du château), et mère du petit boiteux Casimir. Isabelle l’insaisissable, Isabelle la répudiée, Isabelle la mère sans époux réapparaît de temps à autre, nocturnement, quand elle manque d’argent. Il n’en faut pas plus pour que l’imagination de Gérard Lacase s’enflamme à la suite de son cœur. Il prend le parti de l’aventureuse, de l’exclue… avant de la rencontrer et de la découvrir pour ce qu’elle est : une créature bassement sensuelle et trivialement sensible, qui, semblerait-il, a fait assassiner son amant, et qui n’éprouve aucune affection pour son fils.


Le Vicomte Blaise de Gonfreville, amant de l’héroïne éponyme, est donc mort tué d’une balle le soir même où il devait venir l’enlever. Faut-il croire à la thèse de l’accident de chasse ? Gérard Lacase, en tout cas, n’est pas convaincu.

 

Mais s’il y a eu meurtre, qui est l’assassin ?

 

Des années plus tard, le narrateur mène l’enquête, et en arrive à cette conclusion, que c’est le serviteur du château, Gratien, qui est le meurtrier.

Soit.

Mais il ne s’appuie que sur deux éléments, dont aucun ne constitue une preuve formelle – tant s’en faut. S’il soupçonne Gratien, c’est en premier lieu parce que l'abbé de la Quartfourche, personnage fort peu sympathique, lui laisse entendre qu’il y a de fortes chances pour qu’il soit le coupable – or l'abbé n’était pas encore au château à l’époque du crime, et il se fonde lui-même sur des rumeurs...

 

Les soupçons de Lacase semblent toutefois trouver une confirmation dans un aveu d’Isabelle… ou plutôt dans ce qu’il prend pour un aveu. Isabelle, à une question sur sa réaction au moment de constater que son amant ne venait pas la chercher, répond ceci : « je n’avais plus à l’attendre, après que j’avais averti Gratien »(p. 139). S’il semble évident qu’Isabelle a songé à se débarrasser de son amant avec l’aide son serviteur (quoiqu’elle s’en défende : « - Quoi ! c’est vous qui l’avez fait tuer ? […] – Non ! vous êtes ingrat et brutal », p. 139), de telles velléités d’assassinat ne constituent pas une preuve.

 

D’ailleurs, Gide n’insiste-t-il pas constamment sur les travers du narrateur, toujours prêt à donner dans le romanesque, et à tomber dans « l’illusion pathétique » (c’est là le sous-titre auquel Gide songeait pour Isabelle) ?


Il y a là, à mon avis, un dossier à réouvrir…

 

Augustin Voegele.

* Images tirées du film Innocents, de Bernardo Bertolucci (2003), avec Eva Green dans le rôle d'une Isabelle lisant Isabelle.

* Edition de référérence : André Gide, Isabelle, Paris, Gallimard, « Folio », 1921/1972.

Par Augustin Voegele

Les champs suivis d'un astérisque * sont obligatoires

intercripol